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L'Île aux femmes : 8 000 ans d'un mythe d'origine, de l'Asie à l'Amérique



PAPEETE, le 23 janvier 2017 - Le 4 février 2016 sort à Paris L’île aux Femmes, dans la collection ‘Bibliothèque de l’Anthropologie’, aux Presses du CNRS. Cette collection accueille cette fois un Professeur de l’université de Polynésie française qui vient de consacrer 25 ans au fenua : Serge Dunis.

L'île aux femmes de Serge Dunis est l’aboutissement de recherches entamées en Nouvelle-Zélande il y a 45 ans, à l’Université Victoria de Wellington. Il est un monumental ouvrage de presque 800 pages, illustré de 145 planches.

L'auteur invité trois fois de suite en 2004-2005 au Musée de la Préhistoire et à l’Académia Sinica à Taiwan a découvert des mythes austronésiens étrangement semblables à ceux qu’il connaît des Marquises où il se rend régulièrement : ils content l’histoire de l’île aux Femmes. Des variantes de la même histoire existent en ‘Chine d’avant la Chine’…

Il devient dès lors impératif de sonder l’entre-deux, les Outliers, où Serge Dunis découvre le même récit à Tikopia, petit confetti qu’aucun impérialisme n’a entamé, véritable sanctuaire de la culture polynésienne minutieusement décrit par Raymond Firth. La suite en Polynésie orientale est un jeu pour lui puisque sa thèse de doctorat d’Etat publiée in extenso par Fayard est une reconstitution de la société préeuropéenne maorie et qu’il a aussi reconstitué la société pré-européenne hawaiienne après avoir enseigné à Manoa en 1983-1984. La mythologie de l’océan pacifique est si homogène qu’elle fait revivre le peuplement du Grand Océan.

Oser le passage en Amérique

Le plus grand pari a consisté ensuite à oser le passage en Amérique puisque la patate douce, tubercule amérindien, permet aux Maoris de maîtriser la latitude en Nouvelle-Zélande tempérée et aux Hawaiiens de maîtriser l’altitude sur les piémonts de leurs volcans de 4000 m. Or Serge Dunis, grand admirateur de l’ethnobotaniste Douglas Yen, s’est fait une spécialité d’étudier cette révolution agricole qui lui permet de refaire la jonction entre océan et continent par l’entremise de l’île de Pâques. Travaux salués par Jean Guiart, Ben Finney et Roger Green.

Une invitation au voyage


Comme il n’y a pas de hasard, Serge retrouve le mythe de l’île aux Femmes au lieu même de la naissance de la patate douce où il se transforme en mythe des Amazones maîtresses du tabac dont tous les Amérindiens font usage pour se rapprocher des dieux. Serge Dunis arpente alors les Amériques comme il explore le tiers liquide du globe : en passant d’une version à l’autre de ce mythe omniprésent. Douée d’ubiquité, l’île aux Femmes est la plus convaincante des invitations au voyage. Or chacun sait que les Amérindiens viennent d’Asie via Béring. Pour que la boucle scientifique soit bouclée, il faut donc retrouver le mythe de l’île aux Femmes en Asie…

L’ancrage sibérien du mythe est tel que Serge remonte les routes de la soie et boucle sa boucle orale, sa circumnavigation mythologique dont le sceau n’est autre que la boucle d’oreille de jade. Ce bijou est créé en Mongolie intérieure il y a 8000 ans. Il part en mer avec les premiers navigateurs japonais, se transforme en tortue à Taiwan il y a 4500 ans lorsque les Austronésiens comprennent qu’El Nino leur ouvre le Pacifique.

Revenons à la période récente. Il y a dix ans, en pleine Mélanésie insulaire, Matthew Spriggs et Stuart Bedford découvrent ‘le cimetière marin’ lapita de Teouma, sur l’île d’Efate, au Vanuatu, non loin des îles Loyauté et de la Nouvelle-Calédonie. Jusqu’alors, les archéologues, comme le ‘Petit Poucet’, en sont réduits à se fier à quelques tessons… si l’on excepte les deux poteries retrouvées intactes par Christophe Sand sur le site éponyme du ‘Caillou’ calédonien. Cette fois, poteries intactes et squelettes humains sont ensemble mis au jour à Teouma. Reste à prélever des restes humains pour retracer leur généalogie… et attendre octobre 2016 pour connaître les résultats.

L’étude de l’ADN de trois squelettes féminins de Teouma (datés de – 3110 à – 2740), d’un squelette féminin de Talasiu, sur l’île de Tongatapu, aux Tonga (daté de – 2680 à – 2340), tous quatre de l’époque lapita (entre – 3450 – 3250 et – 2700 - 2500), conjuguée à l’étude de 778 Asiatiques orientaux et Océaniens contemporains, aboutit. Hors norme, elle est signée par 31 auteurs qui livrent le verdict du laboratoire de David Reich à Harvard : Genomic insights into the peopling of the Southwest Pacific (Nature Letter 19844) et First Polynesians launched from East Asia to settle Pacific, de A. Gibbons (sciencemag.org).

Les quatre Lapita renvoient aux Amis et Atayal, Aborigènes de Taiwan, et aux Kankanaey des Philippines. Les quatre femmes et les Amis descendent d’une même population ancestrale. L’apport génétique papou n’apparaît qu’après la période lapita, de – 2300 à - 1500, il y a entre 50 et 80 générations, pour fonder l’identité polynésienne qui est donc plus récente qu’on ne le pensait. Le peuplement du Pacifique s’est bien initié à Taiwan, prolongé aux Philippines, établi en proche et lointaine Océanie.

Confirmation est faite que les insulaires du Pacifique Sud tiennent davantage des femmes que des hommes leur ascendance asiatique orientale. Est-ce lié à la matrilocalité originelle ou au fait que l’apport papou aurait été masculin, se demandent les 31 auteurs. Ces résultats valident les données et analyses mythologiques de Serge Dunis dont la circumnavigation en 210 mythes part de Taiwan !

Taiwan patrie originelle des Austronésiens

Consultons L’île aux Femmes : Son ‘triple triptyque’ (pages 111-118) permet de rétablir les liens entre Taiwan et la Polynésie orientale : l’histoire de l’Austronésien Maciwciw que content les Amis est l’exact contrepoint de celle du Marquisien Kae ! L’un échappe aux îliennes cannibales en chevauchant une baleine, l’autre met fin aux césariennes fatales sur l’île des Pandanus et initie l’union homme-femme. L’extrême similitude de ces deux mythes cristallise le choix de Taiwan comme patrie originelle des Austronésiens, élection culturelle et géographique initiée par couplage de la transformation de la boucle d’oreille de jade de Peinan en tortue des chamanes continentaux. Au moment même où l’agriculture conquérante arrache les femmes à leur terroir pour en faire de redoutables chamanesses insulaires. Ce triptyque d’oralités mêlées se joue de l’espace comme du temps.

Dans ‘Le mariage du frère et de la sœur’ (pages 102-103), comment les Atayal assurent-ils la réalisation de l’inévitable inceste du couple originel ? En imaginant que la sœur se peint le visage afin de passer pour une ravissante étrangère aux yeux de son frère. Peinture faciale appelée à connaître le succès transocéanique du tatouage. Dans ‘Peinan, capitale archéologique’ (pages 107-111), les Puyuma nous apprennent que d’un seul et même rocher « sortent les Amis, les Paiwan et tous les autres » (page 107), comme les îliens premiers aux Marquises. La croyance aux trois âmes des Aborigènes de Taiwan explique la disposition des squelettes et poteries du cimetière marin de Teouma (pages 108-109).

Itbayat, première île colonisée au sortir de Taiwan

Le chasseur nostalgique piégé sur l’île Green, premier des Maui qui vont investir le Pacifique en pêchant les îles vierges comme autant de cétacés, rentre au bercail à dos de baleine (page 109), baleine qui dote les Amis de graines de millet comme le cachalot dote les Maori de graines de calebasses. Itbayat, première île colonisée au sortir de Taiwan, à mi-gué des Philippines (page 171), évoque les grands cétacés pour mieux ancrer ces associations premières des conquérants du Pacifique portés par El Nino. L’avocat de l’étude pluridisciplinaire du peuplement du Pacifique, l’archéologue Bellwood, cité en épigraphe à L’île aux Femmes, date la poterie d’Itbayat entre – 4450 et – 4080.

Interrogé par Ann Gibbons dans Science, il accueille ainsi l’étude génétique des 31 auteurs : "Toutes les preuves accumulées par la pluridisciplinarité viennent de s’unifier. L’étude pangénomique de l’ADN des premiers Polynésiens règle tout." Lorsque Serge Dunis avait été invité par Mark Mosko en 2006 pour exposer ses premiers résultats au Collège Asie-Pacifique de l’Université Nationale Australienne à Canberra, il avait reçu le soutien de Bellwood et Spriggs. Serge avait ensuite publié Sexual Snakes and Winged Maidens, préfacé par Jean Guiart, en hommage au centenaire de LéviStrauss en 2008, puis Pacific Mythology en 2009, préfacée par Ben Finney. Maurice Godelier lui avait alors demandé de traduire Pacific Mythology et de le continuer sous le titre de L’île aux Femmes, annoncée dès sa magistrale étude de Claude Lévi-Strauss en 2013.

Présentation

Christine Perez a été maître de conférences en Histoire des mondes anciens et médiévaux à l’université de Polynésie française de 1992-2016. Elle intervient encore à l’UPF en master EASTCO et Histoire de l’Océanie.

Rédigé par Christine Perez le Lundi 23 Janvier 2017 à 15:42 | Lu 2503 fois







1.Posté par simone grands le 24/01/2017 08:53 | Alerter
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RAvie d'avoir des nouvelles de Serge Dunis plus que jamais passionné par l'île aux femmes. Bravo.

2.Posté par Kermite le 24/01/2017 09:06 | Alerter
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Sans assommer les lecteurs avec des détails techniques de calibration, les dates présentées se lisent en BP. ou "before present", càd 1950 - la date annoncée et non en - quelque chose comme vu dans l'article car cela fausse totalement le résultat
ex: pour les squelettes de Teouma présentés comme datant de -3110 à -2740, il faut lire en gros que l'ancienneté de ces individus se situe dans une fourchette entre -1160 à -790
merci

3.Posté par Hugo Neira le 27/01/2017 05:16 | Alerter
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Admirable travail de Serge Dunis, que le feu sacré n'a jamais abandonné. Le laboratoire vient corroborer le résultat de sa démarche scientifique! Formidable.
Mes amitiés aux anciens de MAUI

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