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Indépendance : "Il nous faut encore du temps"


Tahiti, le 18 avril 2022 - Le président de l'Église protestante mā'ohi, François Pihaatae, a passé la semaine Sainte aux îles Sous-le-Vent et plus particulièrement à Havai'i. L'occasion d'un tour des paroisses de l'île et surtout de "rencontres avec le nunaa", explique-t-il, pour évoquer la cherté de la vie, la réinscription, ou encore la vente des terres…

Vous venez de passer cette semaine et ce week-end de Pâques aux îles Sous-le-Vent, pourquoi ?

"On a rencontré le peuple de Havai'i lors de cette semaine Sainte, qui a eu lieu de dimanche à dimanche. J'ai fait toutes les églises, cela m'a permis de rencontrer notre peuple et surtout de discuter avec lui de ses inquiétudes, de ses problèmes, mais également de ses joies. C'est la première fois que je vais les voir et vivre en même temps avec eux. Je peux dire que le peuple n'était pas las de discuter. Leurs inquiétudes reposaient surtout sur l'inflation que l'on connait notamment sur la nourriture, la crise sanitaire et ses restrictions. On a également discuté de la vie paroissiale, comme le "mē" et d'autres sujets… Mais la question est : comment l'église protestante peut venir en aide à notre peuple ? Car avec la crise sanitaire, certains ont perdu leur travail. Et ce sont les discussions qu'on va avoir avec les hautes instances de l'église. Il est évident qu'on n'a pas les mêmes problèmes partout, mais on va essayer d'y répondre."
 
À Ra'iatea, où vous étiez encore hier, on ressent cette inflation ?
 
"Oui, effectivement, les habitants de l'île en parlent comme à Tahiti. Les bateaux arrivent à Tahiti. Et pour faire venir les denrées dans les îles, c'est également par bateau. Du coup, le fret est multiplié par deux et ils paient également le double. On m'a demandé ce qu'on peut faire, mais ce pouvoir n'est pas entre les mains de l'église. Notre rôle, c'est de demander au gouvernement de trouver un moyen pour que la vie de notre peuple soit plus facile. Une des solutions, pour contrer la cherté de la vie, c'est d'encourager les personnes à planter. Il faut revenir à l'essentiel : la terre. Car c'est la vie. Si en une semaine nous mangeons du taro et du poisson, du lundi au dimanche, cela voudra dire que nous n'irons plus au magasin. Et si nous sommes courageux pour planter, les magasins pourraient être en faillite."
 
Expliquez-nous la signification de cette période de Pâques pour l'église protestante ?
 
"Dans toutes les paroisses, il y a eu la célébration de la résurrection. Mais il faut savoir également que, avant que Dieu ressuscite le Christ, il y avait une autre célébration de Pâques. Il s'agit de la Pâque célébrée par les Juifs. C'est la commémoration par les Juifs de leur libération du joug de l'Égypte. La libération des Hébreux en tant qu'esclaves du peuple d'Égypte. Et cette Pâque a conduit à l'indépendance de ce peuple Hébreux. C'est également un signe qu'il a envoyé au monde, comme quoi il est prêt à sauver le monde par son fils. Pâques, que l'on célèbre aujourd'hui où on célèbre la résurrection, va de concert avec ce que Dieu a fait pour le peuple d'Israël. Cela veut dire que Dieu est également prêt à libérer le peuple Mā'ohi, de par la résurrection de son fils. Voilà la signification de Pâques. Ce n'est bien sûr pas pour remplacer ce que Dieu a fait, mais bien pour compléter. (…) Et je pense que, si dans notre vie de tous les jours, en tant que ta'ata Mā'ohi, nos ancêtres ont fait leur travail. Et si nous commencions à compléter avec ce qu'ils ont fait. Je pense qu'on pourra aller de l'avant. Nos tupuna disaient : on ne peut avancer si on ne regarde pas le passé. On ne regarde pas le passé pour retourner dans le passé, ou en arrière. Non. Mais bien pour regarder la sagesse, le savoir, ainsi que l'ingéniosité de nos tupuna, pour que l'on puisse être guidé par ces enseignements en toute liberté et indépendance."
 
Vous jeûnez également pour Pâques ?
 
"Durant cette semaine Sainte, le vendredi on jeûne pour se remémorer le fait que Jésus ait été mis sur la croix. Et c'est à partir de ce moment que l'Église protestante a mis en place ce jeûne. Ce jeûne a été mis en place en 1985, pour manifester notre mécontentement et notre combat contre les essais nucléaires. Depuis cette année, l'Église protestante a mis en place ce jeûne pour se remémorer la mort de Jésus et pour se battre contre le nucléaire. En 1995, les essais nucléaires ont été arrêtés. Et le Président Jacques Chirac a voulu remettre en place des essais nucléaires et l'Église protestante s'est levée, une fois de plus, pour dire à l'État : il y en a assez. (…) Donc, depuis 1985, l'Église protestante appelle au jeûne. Ensuite on a rajouté dans ce jeûne d'autres thèmes, la mort de Jésus et également la vente de nos terres. L'Église appelle notre population à ne pas vendre nos terres. On sensibilise également sur les méfaits de la drogue, l'alcool, le tabac. En fait, tous les problèmes que notre peuple rencontre aujourd'hui, on les ajoute dans ce jeûne mis en place en 1985. Aujourd'hui, on y a ajouté l'indépendance de notre Pays. Et cette indépendance commence par ce qu'on met dans notre assiette, ce qu'on plante, ce qu'on mange, comment on parle sa langue, comment on vit sa culture. Cela ne doit pas être un jour dans l'année, mais tous les jours. Vis ton "mā'ohiraa". Personne ne va te gronder, aucune loi ne peut t'interdire de vivre ton "mā'ohiraa". Laissons les Français vivre leur "farāniraa", et toi je t'encourage à vivre ton "mā'ohiraa". Voilà les appels et messages de l'Église protestante Mā'ohi. Et c'est également cela l'indépendance pour l'église. Ce n'est pas une chose pour laquelle on doit se battre, ou qu'on doit aller chercher. L'indépendance doit se vivre. Si tu plantes et que tu manges ce que tu as planté, tu es indépendant. C'est cela l'indépendance.
 
Et sur l'indépendance politique, où se place l'Église protestante Mā'ohi ?
 
"Cela peut conduire à l'indépendance politique. Mais il faut que notre peuple comprenne que certaines paroles de politiques sont là pour faire peur à notre peuple. Pour éviter qu'on aille à l'indépendance. On va mourir, on va avoir des problèmes… Ensuite, on nous compare à Vanuatu. Qui vivent bien. Ils n'ont pas de dettes, contrairement à nous qui en avons beaucoup. Je pense qu'il faut préciser à notre peuple que, depuis le jour où on a été réinscrits sur la liste des Pays à décoloniser à l'ONU, ce n'est pas une séparation. Dans cette réinscription, il y a trois choses à savoir. Mais surtout, c'est le peuple qui fera son choix. La première chose, c'est : est-ce que l'on va rester français, ou être un État associé ou est-ce qu'il y aura une séparation totale ? Et ces trois choses, ce sera au peuple à choisir. Ce n'est ni à un groupe politique, ni à l'Etat, ni à l'ONU de décider. Et ce ne sera pas non plus à l'église à choisir. Ce sera bien le peuple qui fera le choix. Comme ce qui s'est passé en Nouvelle-Calédonie, c'est le peuple qui choisit. C'est cela la réinscription à l'ONU, ce n'est pas parce qu'on est réinscrits que ça y est on est indépendant. Non, pas du tout. Ce sera à nous de faire le choix. Si on veut rester français, on le restera. Si on fait le choix de ce que Gaston Flosse propose, c'est à dire un État associé, on le sera. Ou si le peuple fait le choix de couper le cordon ombilical avec la France, cela se fera. C'est cela la réinscription."
 
Le peuple polynésien est prêt pour l'indépendance ?
 
"Pour le moment, non. Je peux vous certifier que pour le moment, non. Il nous faut encore du temps pour que notre peuple arrive là où on veut l'amener. Et comme je le dis, ce n'est pas à un parti politique de décider. C'est au peuple. Et le jour où l'État décidera de mettre en place un référendum, là le peuple décidera s'il est prêt ou pas. Et s'il est prêt, on ira. Mais voilà, si on n'arrive pas à l'autosuffisance, il ne faut pas y aller. Donc plante et manges ce que tu plantes. Vis ton "mā'ohiraa".
 

Rédigé par Vaite Urarii Pambrun le Lundi 18 Avril 2022 à 19:43 | Lu 3927 fois