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Des renforts pour le Oma'o ke'e ke'e


Tahiti, le 10 mars 2022 - Les archipels de la Polynésie Française abritent plusieurs populations d'oiseaux endémiques menacés d'extinction. C'est le cas du Monarque de Fatu Hiva qui fait depuis plusieurs années partie d'un programme de sauvegarde mené par la SOP Manu (Société d'Ornithologie de Polynésie)En ce moment, ce magnifique oiseau noir est surveillé de très près par Natalia et Chiara, deux biologistes volontaires qui se rendent chaque matin dans une vallée de l'île où l'on peut encore observer le fragile individu.

(Photos : Simon Saada et SOP Manu)
 
Fondée en juillet 1990, cela fait maintenant plus de 30 ans que la SOP Manu œuvre pour la protection des oiseaux sauvages de la Polynésie et de leur habitat. Un travail de grande ampleur qui, depuis quelques années, se concentre particulièrement sur une espèce classée en danger critique d'extinction : le Monarque de Fatu Hiva, que les habitants appellent le Oma'o ke'e ke'e (littéralement oiseau noir).
 
"On a repéré le problème juste à temps à Fatu Hiva", souligne le directeur de l'association. "Quand je suis arrivé en 2008, il n'y avait plus que deux couples fertiles sur l’île. On peut le perdre pour un rien, une femelle qui se fait manger, une autre qui tombe malade et c'est fini. Il peut disparaitre à tout moment. On a failli perdre la population deux fois sur les 13 dernières années et aujourd'hui, c’est toujours très précaire avec seulement quatre couples fertiles, au monde".

L'observation fait partie intégrante du travail de Natalia et Chiara qui restent attentives à la moindre variation du comportement des oiseaux
L'observation fait partie intégrante du travail de Natalia et Chiara qui restent attentives à la moindre variation du comportement des oiseaux
Des volontaires en renfort
 
Pour soutenir les actions de sauvegarde déjà existantes et épauler l’équipe de trois employés marquisiens dédiés sur l'île, des volontaires appartenant au Corps européen de solidarité, dispositif de l’Union européenne, ont été envoyés en renfort pour aider l'oiseau à survivre. "On recrute nos candidats sur le critère de la motivation avant tout", explique Thomas Ghestemme, le directeur de la SOP. "Il y a des entretiens par Skype qui sont menés pour tester les candidats qui seront amenés à évoluer sur un terrain extrêmement difficile. On essaye de repérer ceux qui seront en mesure d'aller chaque jour escalader sous la pluie des sentiers glissants et abrupts".
 
Natalia González Ruiz, biologiste originaire de Madrid, et Chiara Ciardiello, italienne spécialiste en analyse et gestion environnementale, ont été sélectionnées pour travailler un an à la sauvegarde du Monarque. Elles concentrent actuellement leurs efforts sur le suivi et la protection des rares nids encore habités. "Il faut observer les monarques et noter leur comportement tout en notant scrupuleusement l'heure et le lieu précis, en particulier pendant les période de reproduction", explique la biologiste espagnole. "Chaque jour, nous relevons le contenu enregistré par les caméras automatiques installées dans les arbres afin de savoir où les jeunes individus se dispersent. Les données que nous collectons sur les cartes SD doivent systématiquement être saisies sur des tableurs excels".  

Natalia récupère chaque semaine les précieuses images obtenues par les caméras automatiques installées dans la vallée
Natalia récupère chaque semaine les précieuses images obtenues par les caméras automatiques installées dans la vallée
Un travail de terrain qui passe aussi par la sensibilisation auprès de la population de Fatu Hiva sur les dangers qui menacent l'espèce. Les deux biologistes organisent ainsi des visites guidées destinées à l'observation de l'oiseau endémique, et travaillent également sur un projet pédagogique avec l'école de Omoa pour faire comprendre aux plus jeunes l'importance de la sauvegarde des espèces d'oiseaux de l'île. "Il s’agit d’une espèce endémique d’oiseaux qui, au cours du dernier siècle, a vu sa population réduite à 20 individus vivants tous dans la vallée de Omoa, un de deux villages de Fatu Hiva", raconte Chiara Ciardiello. "Je passe parfois des heures à chercher un oiseau sur un territoire et quand je le vois, je suis exaltée comme si c’était la première fois que je le voyais".

Le moustique est surveillé de près par la SOP Manu car il pourrait être le vecteur d’un nouveau danger pour les jeunes monarques
Le moustique est surveillé de près par la SOP Manu car il pourrait être le vecteur d’un nouveau danger pour les jeunes monarques
Un vieil ennemi
 
Arrivé en Polynésie dans les caravelles avec les premiers européens, le rat noir est devenu un véritable fléau en s'attaquant aux nids et détruisant de nombreuses populations d'oiseaux. Si Fatu Hiva a longtemps évité l’arrivée du nuisible, du fait d'un port ne permettant pas aux gros bateaux d'arriver jusqu'à quai, ce redoutable prédateur a quand même réussi dans les années 80 à être apporté par des marchandises.

Chiara Ciardiello imitant le chant du monarque de Fatu Hiva qui ressemble à s'y méprendre au miaulement d'un chat à qui l’on marche sur la queue
Chiara Ciardiello imitant le chant du monarque de Fatu Hiva qui ressemble à s'y méprendre au miaulement d'un chat à qui l’on marche sur la queue
"C'est très difficile de suivre cet oiseau car il est discret et il n'y a vraiment plus beaucoup d'individus", ajoute Natalia Gonzàlez Ruiz. "Il faut suivre la reproduction de l'espèce de près. Je ne suis pas super optimiste, car il y a de nombreux aspects inquiétants, mais j'ai de l'espoir pour que ça s'améliore. On va investiguer pour voir si des maladies transmises par des moustiques influent eux aussi négativement sur eux". Les deux chercheuses ne ménageront pas leur efforts un seul instant, et retourneront tous les matins sur les sentiers glissants de la vallée pour répéter les gestes protecteurs, réamorcer les pièges à rats à proximité des nids, contrôler les caméras automatiques et collecter toujours plus d'informations.

"Parfois, la frustration de glisser toute la journée sur le terrain trempé est compensée par un couple de monarque qui commencent à construire un nid".
"Parfois, la frustration de glisser toute la journée sur le terrain trempé est compensée par un couple de monarque qui commencent à construire un nid".
"Vivre et travailler ici est pour moi une expérience intense", confie Chiara. "Aller tous les jours dans la montagne me fortifie. Chercher des oiseaux, avoir la chance de pouvoir les voir de mes propres yeux, savoir qu'il faut continuer à les étudier, tenter des actions potentiellement efficaces pour les sauver des erreurs humaines commises dans le passé m'amène à réfléchir parallèlement à l'effort que font les habitants de cette île, de cet archipel, pour le renouveau de leur culture et de leurs traditions oubliées depuis des siècles. Je me dis que peut-être, grâce à l'engagement conjoint de la SOP manu et de la population locale, un jour le chant des monarques reviendra se faire entendre jusque dans les baies de Omoa, Hanau’i ou Hanavave".

Rédigé par Simon Saada le Jeudi 10 Mars 2022 à 17:01 | Lu 1146 fois