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Des pistes pour endiguer la violence


1 500. C'est le nombre de femmes victimes de violences physiques chaque année en Polynésie française selon un bilan dressé en 2020 par le conseil de prévention de la délinquance. crédit photo : Jean-Pierre Viatge
1 500. C'est le nombre de femmes victimes de violences physiques chaque année en Polynésie française selon un bilan dressé en 2020 par le conseil de prévention de la délinquance. crédit photo : Jean-Pierre Viatge
Tahiti, le 18 juillet 2023 - Une femme est entre la vie et la mort à l'hôpital du Taaone après que son tāne l'a rouée de coups à mains nues. En juin dernier, la Chambre territoriale des comptes pointait du doigt une politique publique “minimaliste” qui se résume à un soutien financier aux associations “sans traçabilité budgétaire”. La nouvelle ministre, Chantal Minarii Galenon, entend bien y remédier et proposer bientôt une feuille de route.
 
1 500. C'est le nombre de femmes victimes de violences physiques chaque année en Polynésie française selon un bilan dressé en 2020 par le conseil de prévention de la délinquance. Malgré une “prise de conscience” et des “projets de rédaction de plans stratégiques” du Pays en la matière, “ces outils n'ont de valeur que par les actes”, soulignait ainsi le rapport de la CTC de juin dernier. Un rapport qui explique également que si des plans d'actions existent bien, ils sont essentiellement mis en œuvre par l'État selon les directives nationales, mais qu'ils “ne peuvent se substituer à des mécanismes qui relèvent de la seule compétence du Pays”.

En effet, aucun schéma formalisé ne vient poser le cadre de l'intervention du Pays dans la lutte contre les violences faites aux femmes. Un plan stratégique de la famille a bien été élaboré en 2016 sous l'ancienne mandature, mais il ne comprenait aucune disposition dans ce domaine. Résultat, la conduite de cette politique publique a été laissée de facto aux associations qui ne sont soutenues par le Pays qu'au travers des subventions qu'il leur accorde. Insuffisant pour la CTC qui préconise notamment l'élaboration d'une véritable “feuille de route” dès cette année.  

“Posons-nous les bonnes questions”

C'est ce à quoi entend s'atteler la ministre des Solidarités, Chantal Minarii Galenon, qui connaît bien son sujet pour avoir présidé la fédération du Conseil des femmes depuis 2015 (jusqu'à sa nomination en tant que ministre) et qui a longtemps œuvré dans le social pour lutter contre toutes les formes de violence. “Avec ce qui s'est passé à Raiatea, cette femme dans le coma, ça m'a beaucoup affectée et on ne peut pas rester insensible. Il faut apporter des solutions”, a d'abord confié à Tahiti Infos la ministre qui veut placer l'humain au cœur de sa stratégie.

Une feuille de route et un numéro vert

“Ma première feuille de route est de m'occuper des familles. Et ma première action sera de rencontrer les instances religieuses et de travailler en partenariat avec tout le monde. Car on peut sortir toutes les lois que l'on veut (...) il y a toujours beaucoup de violence de toutes sortes. On a le soutien de l'État il n'y a aucun souci. Depuis cinq ans on travaille tous ensemble mais cela ne fonctionne pas, alors posons-nous les bonnes questions. Il faut peut-être impliquer toute la société aujourd'hui.” Elle entend aussi mettre en place rapidement ce fameux “numéro vert” qui fait cruellement défaut.  

Les associations n'ont pour le moment reçu aucune “feuille de route” de la part du ministère qui travaille donc à sa concrétisation, mais elles ont bon espoir que les choses avancent un peu plus vite. C'est en tout cas le vœu partagé par Tuhoe Rowena, directrice du fare Pu o te hau qui accueille des femmes, parfois avec leurs enfants, et celui de Véronique Mercadal, directrice générale de l'association Emauta qui gère six foyers d'accueil luttant contre les violences, mais aussi l'exclusion des personnes.

Davantage de moyens humains
 
En attendant un cap et une feuille de route bien définis, des actions prioritaires sont à mettre en place rapidement selon les associations. À commencer par accroître les moyens humains. Surtout depuis la fermeture de la Délégation à la famille, à l'enfance et à la condition féminine, dont les missions ont été transmises à la Direction des solidarités, de la famille et de l'égalité (DSFE) qui pâtit déjà d'un cruel manque d'effectifs.

“Il n'y a pas assez de moyens humains pour accompagner ces femmes qu'il faut mettre en sécurité”, déplore ainsi Véronique Mercadal. La ministre en a bien conscience et entend demander des crédits en ce sens dans le cadre de la préparation du prochain budget du Pays. D'autant qu'elle souhaite mettre en place un système d'astreinte au sein de la DSFE pour pouvoir répondre efficacement et rapidement aux personnes qui s'y présentent. Et elle est “sûre” de les obtenir parce que “le président Moetai Brotherson y est très sensible”.

Ne pas reproduire les mêmes schémas

Pour la directrice de l'association Emauta, il est par ailleurs essentiel d'agir sur “l'éloignement de l'homme vis-à-vis de la femme”, en ce sens que “c'est lui qui doit quitter le domicile conjugal et pas la femme”. Autre urgence : la protection des enfants qui sont les “victimes collatérales” de ces violences dont ils gardent des stigmates qui se révèlent souvent à l'adolescence. Et une fois devenus de jeunes adultes, ils reproduisent malheureusement souvent les mêmes schémas : “Ils deviennent eux-mêmes violents car c'est le modèle qu'ils ont toujours eu sous les yeux”, insiste Véronique Mercadal. D'où la nécessité de mettre en place “un véritable plan de prévention”.

Alcool, paka, ice : un cocktail de violence

Et pour prévenir de manière efficace, il est important de connaître les causes du problème. On le sait, l'alcool est malheureusement le compagnon fidèle des violences conjugales. Une violence qui fait aussi son terreau du paka et de l'ice. Des substances qui altèrent le jugement et qui décuplent une agressivité déjà latente. “Il faut sensibiliser aux dangers de l'alcoolisme et opérer un véritable suivi”, ajoute Tuhoe Rowena qui voit défiler des femmes victimes de ces situations depuis quatre ans qu'elle dirige le fare Pu o te hau.

La ministre ajoute à ces fléaux, les réseaux sociaux qui sont souvent un déversoir de haine et de frustrations, ainsi que les jeux ou films violents. C'est pourquoi Chantal Minarii Galenon veut travailler en collaboration avec les acteurs de la société mais aussi en transversalité avec d'autres ministères comme celui de l'Éducation notamment pour sensibiliser, dès le plus jeune âge, les adultes de demain.

Stéphanie Delorme

Rédigé par Stéphanie Delorme le Mardi 18 Juillet 2023 à 19:00 | Lu 2155 fois