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De l'algue au papier, il n'y a qu'une pâte


© Frederic Tetard
© Frederic Tetard
Tahiti, le 6 octobre 2021 – Les lauréats du concours Tech4Islands 2021 ont été élus le 22 septembre dernier. Le grand prix “Outre-mer” est revenu à l'entreprise Sargasse Project pour sa valorisation des algues sargasses envahissantes en un biomatériau pour créer les emballages de demain. Ou comment transformer une menace en opportunité écologique.
 
Pierre-Antoine Guibout s'est installé sur l'île de Saint-Barthélemy il y a neuf ans. Juriste financier de formation, c'est en débarquant dans les Caraïbes qu'il a constaté l'ampleur du fléau des algues sargasses qui sévit depuis 2011 dans la région. “Ici, dès qu'il y a un arrivage massif de ces algues, on est directement impactés, surtout au niveau du tourisme”, précise-t-il. “Je me suis donc intéressé à ce qu'on pouvait faire avec cette algue. Je me suis beaucoup documenté et j'ai observé ce qui existait ailleurs. Je me suis aperçu qu'il n'y avait pas grand-chose qui était fait pour la valorisation des sargasses. On se concentrait beaucoup plus sur le ramassage des algues que sur leur transformation”. C'est donc il y a un peu moins de deux ans que Pierre-Antoine Guibout a décidé de lancer la société Sargasse Project.
 
Plusieurs mois de tests
 
Début 2019, le premier projet initié par Pierre-Antoine Guibout consiste à transformer les sargasses envahissantes en cirage pour une marque de produits d'entretien qu'il rachète avec un associé. Mais l'incorporation de la poudre de sargasse reçoit des retours négatifs de la part des laboratoires spécialisés dans le domaine : il y a une incompatibilité chimique. “Je ne voulais pas abandonner ce projet avec les sargasses car j'étais sûr qu'on pouvait en tirer quelque chose”. Après plusieurs mois d'essais et d'évolution, la pâte de sargasse travaillée par l'entrepreneur devient de plus en plus résistante, se rapprochant de la feuille de papier classique. Dans ce travail de longue haleine, le juriste, qui n'a aucun bagage scientifique, a pu compter sur l'expertise du centre d'étude et de valorisation des algues (Ceva). La structure a notamment permis à Sargasse Project d’en savoir plus sur la composition de l'algue en relevant que la pâte avait les mêmes propriétés cellulosiques que le papier et le carton.

Le partenariat avec le centre d'étude et de valorisation des algues a été fondamental dans le développement de Sargasse Project.
Le partenariat avec le centre d'étude et de valorisation des algues a été fondamental dans le développement de Sargasse Project.
La pâte n'ayant plus aucun secret pour Pierre-Antoine Guibout, il décide il y a quelques mois de la présenter à des partenaires industriels disposant eux aussi d'unités de recherche chargées de valider ou non l'utilité de la pâte sur la faisabilité d'un produit fini. “Pour le moment, nous avons une production artisanale qui nous permet de sortir quelques kilos par semaine. C'est suffisant pour envoyer des échantillons auprès des industriels”. N'étant pas en capacité de produire des feuilles, des sacs ou des gobelets, l'ambition de Sargasse Project consiste à vendre la matière première aux professionnels.

Cette transformation des sargasses est inédite et va faire l'objet d'un brevet étendu à l'international. “Donc je ne peux pas trop la dévoilée pour le moment”, sourit le fondateur de Sargasse Project. “Le procédé de fabrication ne requiert par une technologie très chère et c'est pour ça qu'on est directement très concurrentiels puisque la matière première ne coûte rien”. Sans renter dans les détails du processus, l'algue est plongée dans de l'eau chaude avant d'être broyée et conditionnée en pâte.

L'évolution de la pâte à sargasses. La version finale se rapproche de la feuille de papier classique.
L'évolution de la pâte à sargasses. La version finale se rapproche de la feuille de papier classique.
Dans l'attente des industriels
 
Sur la vingtaine d'échantillons qu'on a pu envoyer à des industriels à ce jour, on espère un maximum de retours positifs. Ce sont eux qui seront nos premiers clients potentiels”. Dès que des lettres d'intention d'achat de pâte seront parvenues chez Sargasse Project, alors l'entreprise pourra oublier son installation artisanale pour démarrer une production industrielle via l'implantation d'une fabrique pilote en Guadeloupe. Pierre-Antoine Guibout aspire à ce que cette première ligne de production dans les Antilles ouvre la voie à un développement dans d'autres territoires insulaires lourdement impactés par les échouages de sargasses comme les Caraïbes, le golfe du Mexique ou encore la côte ouest africaine.

Juriste de formation, Pierre-Antoine Guibout s'est lancé dans l'aventure Sargasse Project sans aucun bagage scientifique. © Frederic Tetard
Juriste de formation, Pierre-Antoine Guibout s'est lancé dans l'aventure Sargasse Project sans aucun bagage scientifique. © Frederic Tetard
Des solutions existent pour le ramassage et c'est très bien. Mais de notre côté, on veut vraiment valoriser cette algue et créer un produit circulaire à partir d'un produit naturel qui, avec la pollution et le réchauffement de l'océan, s'est mis à proliférer”. Pour Pierre-Antoine Guibout, valoriser les algues pour une utilisation quotidienne est primordial. “On répond à une problématique importante pour plusieurs îles dans les prochaines années et qui est facilement déployable. À nous de transformer l'essai et aux industriels à nos côtés de faire le nécessaire pour substituer la pâte à papier classique par notre pâte à sargasse”.

Rédigé par Etienne Dorin le Mercredi 6 Octobre 2021 à 18:45 | Lu 1862 fois