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Chronique d’une culture de la séparation chez les îliens




Vivre sur une île, c’est vivre déchiré. Enfant, tu es préparé à partir. Parent, tu te prépares à voir ton enfant partir. La séparation est devenue une culture chez nous, les îliens.

J’étais âgée de dix ans quand j’ai pris conscience de ce fait. J’assistais à une scène qui me marque encore aujourd’hui, vingt ans plus tard. Avec mes parents, nous nous baladions au petit quai de Taiohae, très animé le samedi car jour de marché.

C’était la veille de la rentrée scolaire. Les bateaux de Ua-Huka ramenaient leurs enfants, élèves au collège. Une maman accompagnait son fils pour sa première rentrée en 6e. L’heure de la séparation arriva, inéluctable.

Soudain, ce fût le bruit sourd d’une détonation. L’éclatement en sanglot d’un enfant sur le point d’être abandonné par celle qui lui avait donné la vie. En pleurs, le garçon hurla « maman ». Fou, il courait sur le quai, prêt à se jeter à la mer pour rattraper le bateau à la nage. Des personnes l’agrippaient pour le retenir, il se débattait, le visage rougit par trop d’émotions. « Maman » !

A l’arrière du bateau qui la ramenait sur Ua-Huka, sa mère était en morceaux, affligée de devoir le laisser. Pour l’école, pour son avenir. La scène dura une éternité. Le silence lourd des spectateurs, les sanglots du garçon qui peu à peu s’estompaient à mesure que le bonitier s’éloignait dans la baie. Je pleurais. Tout le monde versait des larmes. Qui pouvait rester indifférent aux sanglots déchirants et aux appels désespérés d’un enfant à sa mère ? Les îliens ont beau être habitués, la séparation reste une boule à l’estomac, profonde et douloureuse, encrée en chacun de nous. Egoïste, je m’estimais chanceuse de vivre sur Taiohae, de ne pas être des vallées reculées de Nuku-Hiva, de ne pas être de Ua-Huka où il n’y avait pas de collège, de ne pas être obligée d’aller à l’internat, de ne pas quitter mes parents trop tôt.
 
Cette scène m’avait préparé. Sept ans plus tard. A l’aéroport de Henua Taha, mon tour était venu. Pour l’école, pour mon avenir, je quittais ma mère en larmes, son étreinte désespérée, son baiser qui voulait dire « travaille bien à l’école ». Papa ému mais fort, pas de larmes, jamais avec papa. Assise dans le siège de l’avion, je regardais à travers le hublot, perdue et triste comme le garçon du petit quai. Sur le siège prêt de moi, ma grande soeur. Egoïste, je m’estimais chanceuse de l’avoir à mes côtés, je n’étais pas seule pour affronter Tahiti.
 
Aujourd’hui, mon fils a cinq ans et je le prépare à partir.
 
 
Myrna PETERANO