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Agrégats : Trop de demandes, trop peu d'extractions


Les ruptures de stock sont de plus en plus fréquentes chez les extracteurs et vendeurs d'agrégats. Crédit photo : Thibault Segalard.
Les ruptures de stock sont de plus en plus fréquentes chez les extracteurs et vendeurs d'agrégats. Crédit photo : Thibault Segalard.
Tahiti, le 31 janvier 2024 - Depuis quelques mois, les ruptures de stock d'agrégats préoccupent les professionnels de la construction. Un manque dû notamment à une forte hausse de la demande, mais également à des zones d'extraction insuffisantes sur le territoire. Face aux inquiétudes des extracteurs et du secteur du BTP, le ministre des Grands travaux Jordy Chan a dévoilé plusieurs futures mesures, comme une refonte du code des mines.
 
C'était l'une des préoccupations discutées ce mardi entre les représentants syndicaux du BTP et le ministre des Grands travaux, Jordy Chan. En effet, le manque d'enrochement et d'agrégats se fait ardemment sentir par les extracteurs et les professionnels du bâtiment, qui se retrouvent régulièrement en rupture de stock et peinent à assurer leurs livraisons et leurs chantiers. Un problème de “longue date en Polynésie” pour Jordy Chan, joint ce mercredi par Tahiti Infos, mais qui inquiète le secteur qui manque de visibilité à moyen terme sur le bon déroulement des chantiers à venir.
 
Ce problème est majoritairement la conséquence d'une augmentation importante de la demande. “Les constructions ont explosé l'année dernière. C'était fou, c'était vraiment une bonne année. Mais on voyait arriver les ruptures de stock, on sentait que ça allait arriver”, nous explique Rodrigue Ly Sao, directeur de Polynésie Agrégats. “On manque trop souvent de matière en Polynésie, c'est un problème récurrent.”
 

Même son de cloche du côté de Tahiti Agrégats – la plus grosse société de production d'agrégats de Polynésie et qui possède la seule carrière agréée au Fenua – qui a vu son volume de ventes gonfler de 50% depuis 2018. “Depuis l'ouverture de notre carrière, tout le monde vient chez nous. Mais même si on fait des investissements en connaissance, parfois on ne peut pas assumer l'ensemble des besoins. Ce n'est pas qu'on ne fournit rien, mais tout ce qui sort des machines n'est pas suffisant par rapport à la demande”, indique Baptiste Ruysschaert, le directeur général de l'entreprise. Au total, l'an passé, l'entreprise a vendu entre 260 et 270 millions de tonnes de matériaux. “On est à flux tendu et il y a des jours où nous n'avons pas pu faire de béton. Et puisqu'on livre les chantiers, si on est à l'arrêt, forcément eux aussi. On a même arrêté de vendre du béton et de l'agrégat (que l'entreprise achète, NDLR) aux particuliers. On garde nos matériaux pour nos chantiers”, indique quant à lui Rahiti Peni, co-directeur de Pugibet, entreprise spécialisée dans la conception de produits bétonnés, comme des parpaings, hourdis, poutres...
 
Inciter le privé à développer des carrières
 
Le constat est là, si des ruptures de stock existent, c'est que la production locale n'est pas assez importante. Et dans l'optique d'augmenter cette production, Jordy Chan va notamment proposer une refonte du code des mines afin de favoriser le développement de carrières par le secteur privé. “Les délais d'autorisation d'extraction ont par ailleurs été réduits de cinq mois en 2022 à deux en 2023”, nous explique-t-il également. Toujours dans cette volonté de favoriser la création de carrières, le ministre a annoncé que le Pays allait partager les nombreuses études géologiques dont il dispose avec les entreprises souhaitant créer une carrière. “Il y a beaucoup de vallées avec du potentiel. Certaines avec plus de 100 millions de tonnes de matériaux potentiels.” Des mesures tournées vers l'exploitation par des sociétés privées, puisque le Pays ne pourrait pas justifier de l'utilité publique de l'exploitation d'une carrière à cause de son caractère commercial. “Nous avons, nous, déjà repéré un terrain sur le domaine public, à Orofara, qui pourrait être potentiellement intéressant. Nous allons mener une étude à ce sujet cette année.” Reste donc à convaincre les communes de bien vouloir modifier leur plan général d'aménagement (PGA).
 
Autre mesure, à plus court terme cette fois-ci, Jordy Chan a annoncé vouloir favoriser les entreprises utilisant des matériaux de recyclage pour les marchés publics. Une autre manière de réduire les demandes d'agrégats. “Ça va permettre de diminuer la demande en matériaux, comme pour les enrobés des chaussées. On compte intégrer dans nos cahiers de clauses techniques particulières, des clauses favorisant les entreprises qui utilisent ces matériaux recyclables”, nous explique-t-il.
 
Malgré tout, si tout le secteur du BPT s'inquiète de ce manque d'agrégats, Baptiste Ruysschaert, le directeur de Tahiti Agrégats, a lui voulu tempérer la situation. “Certes, la forte demande fait qu'on a du mal à fournir la demande, mais c'est aussi dû à un problème de saisonnalité. En saison des pluies, la productivité chute de 20 à 30%, pour de multiples raisons techniques, car c'est plus compliqué de produire de l'agrégat quand il pleut et que l'environnement est humide. Les machines ont moins de rendement. Ce sont tous ces éléments cumulés qui amènent à ces ruptures de stock”, explique-t-il.

Curer les rivières pour contrôler les inondations

Crédit photo : Archive TI.
Crédit photo : Archive TI.
Parmi les autres raisons de ces ruptures de stock d'agrégats, l'arrêt quasi-total des curages et exploitations des rivières. En effet, à la suite de trop nombreux abus ces dernières décennies, les riverains et les associations de protection de l'environnement montent au créneau pour refuser le curage des rivières dans les vallées. Là où jusqu'alors, la plupart des extracteurs allaient puiser leurs matériaux, ce qui accélère inexorablement ces ruptures de stock régulières.
 
Cependant, ces curages, au-delà d'être une source de récolte d'agrégats conséquente, sont nécessaires pour creuser les rivières et diminuer le risque d'inondations. “On essaie de sensibiliser la population et les associations sur ce sujet. Ces extractions sont nécessaires pour augmenter le gabarit hydraulique des rivières et sécuriser les riverains. Moins il y a de volume disponible, plus les risques d'inondations sont importants. Donc quand on enlève, on minimise les risques”, indique le ministre.
 

Rédigé par Thibault Segalard le Mercredi 31 Janvier 2024 à 18:21 | Lu 2492 fois