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À l’assaut des pitons de mer de Ua Pou


Hakahau, le 15 octobre 2023 - L’écrivain Sylvain Tesson, le photographe Thomas Goisque et l’alpiniste Daniel du Lac font actuellement un tour du monde des “stacks” de mer avec le projet d’un livre sur le voyage, l’escalade et la poésie. Ils sont actuellement à Ua Pou.
 
Après avoir fait escale sur l’île de la Madeleine, au Canada, puis à Los Cabos, au Mexique, l’écrivain Sylvain Tesson, le photographe Thomas Goisque et l’alpiniste Daniel du Lac fait halte à Ua Pou avec pour projet l’ascension du mont Takaae. Il s’agit de leur quatorzième piton de mer depuis qu’ils ont entamé leur tour du monde des “stacks” de mer.
 
Ua Pou signifie “deux piliers” en marquisien. C’est le rôle que tient l’île aux cailloux fleuris dans le récit de la création des îles Marquises par le dieu Oatea et sa femme, Atanua. Les ‘pou’ sont donc ces piliers, ou pitons, qui confèrent à Ua Pou sa silhouette si particulière, intrigante et piquante, reconnaissable entre mille. Ce sont eux aussi, qui sont au centre de la légende de la guerre des pics, à l’issue de laquelle le guerrier Poumaka sort vainqueur.
 
C’est la première fois que ces trois aventuriers mettent les pieds aux Marquises, et pour deux d’entre eux, c’est même leur premier séjour en Polynésie française. À l’origine de voyage jusqu’au cœur du Pacifique, un article dans le GEO Magazine publié il y a une dizaine d’années. Depuis sa lecture, Daniel du Lac, ancien champion du monde d’escalade, rêve de venir affronter les géants de pierre de Ua Pou. “Mais c’est un voyage qui se prépare”, dit-il évoquant les nombreuses contraintes logistiques qu’engendrent un tel périple.
 
Dès le lendemain de leur arrivée, Daniel du Lac et Sylvain Tesson affrontaient déjà la face sud-ouest de ce pic en forme de botte renversée dont la masse immergée est de 230 mètres. La face la plus raide. Ce faisant, le photographe Thomas Goisque immortalisait le moment, depuis un poti marara positionné au pied du piton.

Partage avec les élèves
 
Au troisième jour, les trois amis de longue date sont partis à la rencontre des classes de CM1 et CM2 du CSP de Hakahau afin de leur ouvrir une fenêtre sur le monde de l’escalade, et plus particulièrement sur celui des “old men” – comme on les surnomme au Royaume-Uni – ces vieux massifs de pierre postés en retrait, entre terre et mer, mais jamais trop loin du rivage.
 
Les enfants ont eu droit à un petit cours de géographie accompagné des photos de leurs précédents exploits puis à des explications sur les techniques de grimpe.
 
Pour la fin de leur séjour, les trois aventuriers ne se sont pas cantonnés qu’aux guerriers maritimes de l’île et se sont laissés tenter par la découverte de leurs homologues terrestres.
 
Cet arrêt à Ua Pou à la conquête du pic de mer Takaae, à l’instar des nombreuses autres étapes de leur périple autour du monde doit faire l’objet d’une publication. Plusieurs ouvrages sont d’ailleurs prévus à l’issue de ce voyage, mais il faudra patienter jusqu’en 2025 pour découvrir ce que les géants de pierre ont raconté à Sylvain Tesson, Thomas Goisque et Daniel du Lac sur leurs réflexions géopoétiques entre terre et mer.

​“On peut trouver beaucoup de poésie dans ses formations rocheuses”

Quelles sont les étapes de votre voyage autour du monde ?
 Daniel du Lac : “Nous avons panifié douze étapes en passant notamment par le Canada, le Mexique, les Marquises, la Nouvelle Zélande, le Vietnam, l’Afrique du Sud, le Cap Horn ou encore l’île de Pâques. En juin, nous commencerons un tour d’Europe avec une cinquantaine de stacks à escalader de la Grèce à l’Écosse avec un dernier stop aux Açores.”
 
Comment avez-vous choisi vos destinations ?
 Daniel du Lac : “Nous procédons d’abord à un brainstorming sur les stacks comportant des intérêts esthétiques, géographiques. On cherche des parois, des pics, des volcans, des formes de relief particulières. Chacun de nous a fait ses suggestions et nous en avions plus d’une centaine en sélection, dont une vingtaine d’internationaux.”
 
Comment décririez-vous votre philosophie d’escalade ?
 Daniel du Lac :  “Nous tentons de grimper de la manière la moins intrusive possible en évitant à tout prix de scarifier la roche puis de laisser des bouts de métal dernière nous. Cela relève de la micro-tactique.”
 
C’est donc la première fois que vous mettez tous les trois les pieds aux Marquises ?
 Sylvain Tesson : “Oui. L’archipel des Marquises relève souvent du fantasme car il a été peint par Gauguin, chanté par Brel, romancé par Melville… Ici, la mythologie s’est formée sur une interprétation des formes de reliefs. Ce qui revient à spiritualiser la géographie.  C’est comme le pilier de l’érosion, le ‘pou’ chez vous, le ‘stack’ en anglais… C’est celui qui se rétracte, s’isole et résiste à la poussée des eaux.”
 
Quels sont les premiers mots qui vous sont venus à l’esprit en mettant le pied à Ua Pou ?
 Sylvain Tesson : “Une grande impression du vide. La miette perdue dans le Pacifique. Les gens vivent sur un caillou au milieu de l’eau. C’est une expérience archipélagique pacifique pour moi alors que j’ai toujours eu le regard plutôt tourné vers l’Europe, le continent, la Russie. C’est une aventure similaire à celle de l’escalade : on est accroché à un caillou, dans le vide. Et quand on est perché là-haut et qu’on tourne le regard , tout ce qu’on voit ce sont des milliers de kilomètres d’océan. Il y a la symbolique des montagnes, de l’océan, des plaines, des champs de blé… La forme du relief est comme une écriture, une poésie. C’est de la “géopoétique”.”
 
Tous ces ‘pou’ seront donc les personnages de votre prochain livre ?
 Sylvain Tesson : “Ce sont des géants, des sorcières ou d’autres personnages. Il y a le guerrier, le navigateur, le poète… Et on aime donner des noms aux pitons que l’on rencontre. On peut trouver beaucoup de poésie dans ses formations rocheuses. Cela peut donner envie de prendre le large, de s’isoler face à la mer.”

Rédigé par Eve Delahaut le Mardi 17 Octobre 2023 à 18:36 | Lu 2809 fois