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1875 : la rougeole tue 40 000 Fidjiens



40 000 Fidjiens environ firent les frais de la négligence coupable des Anglais. A moins que l’épidémie ait été introduite volontairement, ce que l’on n’ose pas imaginer...
40 000 Fidjiens environ firent les frais de la négligence coupable des Anglais. A moins que l’épidémie ait été introduite volontairement, ce que l’on n’ose pas imaginer...

TAHITI, le 12 décembre 2019 - Dans la tragédie que nous allons évoquer, beaucoup d’éléments demeurent incertains, notamment le degré de responsabilité de trois Britanniques, au premier rang desquels Hercules George Robert Robinson, gouverneur de la Nouvelle-Galles du Sud en Australie. En revanche, concernant les victimes, on sait qu’au moins 40 000 Fidjiens, hommes, femmes, enfants, vieillards, sont morts en quelques mois de la rougeole. Négligence, stupidité, calcul sordide ?

 

La colonisation de l’archipel des Fidji, tardive, s’est faite au profit de la couronne britannique qui n’entendait pas laisser un tel pion dans le Pacifique aux mains des Américains. Ces derniers pourtant n’étaient pas loin de s’emparer de cet archipel comme ils le firent aux îles Hawaii. Fidji en effet était une base très importante en termes de commerce international à cette époque ; les santaliers, les baleiniers, les pêcheurs d’holothuries y faisaient escale, entre autres navires de commerce et les colons d’origine européenne et surtout américaine ne cessaient de s’installer pour profiter des terres propices notamment à la culture de la cane à sucre, du coton et du café. 

 

Les planteurs nomment Cakobau roi

 

Pour prendre un exemple, alors que l’actuelle Polynésie française, anciennement les Etablissements français de l’Océanie, ne couvre que 4 177 km2 de terres émergées, dont bien peu sont cultivables, réparties sur une surface vaste comme l’Europe, les Fidji représentent 18 333 km2 de terres émergées, dont près de 16 000 km2 sur seulement deux îles, Viti Levu (10 388 km2) et Vanua Levu (5 587 km2). Deux îles qui offrent des reliefs beaucoup plus doux que ceux de Tahiti, donc des possibilités de mises en valeur très grandes (Tahiti ne mesurant qu’un peu plus de 1 040 km2 dont la majorité de la surface est montagneuse).

Américains, Britanniques, Australiens (donc Britanniques à l’époque) se bousculaient au portillon et c’est un peu à l’arraché que Londres prit le pas sur Washington. Il est vrai que les relations diplomatiques entre les Américains et le royaume de Fidji étaient mauvaises, que des dettes fidjiennes étaient réclamées par les diplomates américains alors que de son côté, les Anglais se montrèrent plus souples dans leur approche. Dès 1871, ils surent influencer le principal chef fidjien, Ratu Cakobau, qui accepta de devenir le premier roi de l’archipel. La révolte d’une partie de la population contre l’omniprésence des Blancs aboutit à la guerre contre les Kai Colo, mais ce mouvement avait clairement posé le problème de la légitimité du roi ; de plus, la fin de la guerre de Sécession fit chuter les prix du coton et le royaume se vit en face de problèmes économiques et budgétaires insolubles. 

 

Cession à la Grande-Bretagne

 

Ratu Cakobau, qui ne voulait pas entendre parler d’une tutelle américaine, se tourna alors vers les Anglais et leur suggéra de prendre en main son royaume. Londres avait déjà refusé quelques années avant cette annexion, mais un nouveau gouvernement Tory souhaitait renforcer l’empire et l’idée d’annexer Fidji fut fort bien acceptée. Le 21 mars 1874, Cakobau fit une dernière offre qui fut acceptée. Le 23 septembre 1874, le gouverneur général de la Nouvelle Galles du Sud, sir Hercules Robinson, arriva à Suva à bord du HMS Dido ; le 10 octobre 1874, la Deed of Cession était signée : Ratu Cakobau renonçait à son titre de roi (Tui Viti) et devint un Vunivalu, un « protecteur » de son peuple.

 

Une fois cette prise de possession faite, à titre amical, Robinson crut bon d’inviter Cakobau à Sydney pour y être reçu avec tous les honneurs dus à son rang. Le gouverneur de la Nouvelle Galles du Sud emmena le grand chef fidjien et ses deux fils, outre sa suite. Et c’est une fois à Sydney que se noua le drame qui allait emporter dans la tombe quarante mille Fidjiens quelques mois plus tard.


Rougeole à Sydney

Le roi Cakobau fut bien involontairement, avec ses fils et sa suite, à l’origine de la transmission de la rougeole aux Fidji, à son retour de Sydney.
Le roi Cakobau fut bien involontairement, avec ses fils et sa suite, à l’origine de la transmission de la rougeole aux Fidji, à son retour de Sydney.

Depuis peu, sévissait une épidémie de rougeole, maladie grave, certes, mais bien supportée par les Européens. A l’époque, le vaccin n’existait pas et d’ailleurs, au XXe siècle, dans les années soixante en France métropolitaine, tous les gamins attrapaient un jour ou l’autre la rougeole et s’en remettaient, sauf cas exceptionnels. Les Fidjiens ne furent pas longs à contracter la maladie. Cakobau lui-même en fut victime, tout comme l’un de ses fils. Bien soignés, ils guérirent mais le second fils déclara la rougeole sur le bateau qui les ramenait à Viti Levu un mois plus tard. Si Cakobau et son premier fils n’étaient peut-être plus contagieux, il est clair que le second fils l’était hautement. A bord, se trouvaient également une centaine de travailleurs fidjiens des plantations australiennes rentrant dans leurs îles, eux aussi très probablement touchés par la maladie, pour certains au moins. Or la rougeole est très contagieuse. En cas de grippe, à l’époque, les bateaux n’étaient pas soumis à quarantaine, mais en cas de rougeole, ils l’étaient et devaient déclarer les cas à leur bord lorsqu’ils arrivaient dans un port.

 

Hasard, négligence, « fait exprès » ?

 

Que se passa-t-il à bord du Dido ? Les historiens aujourd’hui encore se perdent en conjectures. Le médecin de bord connaissait la dangerosité de l’affection. Il était de son devoir de demander la mise en quarantaine de tout l’équipage, il ne le fit pas, ou du moins l’histoire n’a pas gardé souvenir d’une quelconque intervention de sa part en ce sens. Idem de la part du capitaine William Cox Chapman qui savait parfaitement que d’élémentaires mesures d’hygiène devaient être prises pour protéger la population. Plus grave encore, et c’est là que les interrogations les plus vives se firent, Hercules Robinson lui-même, à bord pour ce retour de Cakobau, ne pouvait pas ignorer les risques qu’il faisait prendre à la population des îles Fidji en laissant débarquer au moins une personne contagieuse. 

 

On a peine à croire, un siècle et demi après la catastrophe, que celle-ci a été le fruit du seul hasard ou d’une simple négligence. Difficile d’imaginer que le médecin, le capitaine et le gouverneur n’aient pas une seule seconde pensé à ce qui risquait de se produire.

 

Le tiers de la population décédé

 

Cakobau et ses fils étaient évidemment très attendus par leurs sujets et ils furent accueillis lors d’une grande fête au mois de février. Mieux, ou plutôt pire, les soixante-neuf chefs de toutes les îles et districts de la nouvelle possession britannique furent invités à une réception officielle Cakobau ayant préparé une séance d’explications sur la manière dont l’archipel serait à partir de cet instant administré par la Grande-Bretagne. Bref, une foule énorme était présente, tout le monde ou presque fut contaminé et chacun rentra dans son île ou son village pour à son tour contaminer sa population...

 

Le 7 février 1875, le Dido quittait Fidji, le drame était noué, le temps allait faire son œuvre, une œuvre mortelle qui n’allait épargner personne. Même l’épidémie de grippe espagnole qui toucha les Samoa et Tahiti au début du XXe siècle ne fit pas autant de ravages. La rougeole, maladie totalement inconnue de cette population vivant préservée des miasmes de l’Occident tua sans faire de tri toute une partie de la population, probablement plus du tiers de celle-ci, les macabres comptabilités tenues tant bien que mal faisant état de quarante mille personnes décédées. Partout s’entassaient les cadavres, partout manquaient les bras pour les mettre en terre, alors qu’en pleine saison des pluies, la chaleur exigeait que les défunts soient enterrés au plus vite.

 

Cakobau empoisonné ?

 

L’interprétation que firent les Fidjiens de ce qui reste comme le plus grand drame de leur histoire fut sujette à de multiples versions : certains y virent la main de Dieu venue faire expier à ce peuple le cannibalisme et les croyances passées. D’autres au contraire y virent une sanction des anciens dieux contre la nouvelle religion chrétienne. Faute de connaissance de la maladie, bien peu firent en réalité le lien entre l’arrivée du Dido et l’épidémie ravageuse, sinon les Britanniques eux-mêmes qui savaient parfaitement à quoi s’en tenir. Dans les collines en revanche, il était clair pour les tribus que les Anglais avaient emmené Cakobau avec eux à Sydney pour l’empoisonner et pour qu’ensuite il contamine sa population. 

 

On s’en doute, les Britanniques démentirent fermement. Pire, les Fidjiens refusèrent toute aide médicale anglaise et confièrent leur vie à des bains en eau froide dans les rivières pour les laver de cette souillure, ce qui ne fit que compliquer et aggraver leur cas et amplifia encore les décès. Même la météo jouait contre eux, vents violents et pluies n’arrangeant rien.  

 

Du bout des lèvres, Londres finit par reconnaître que le médecin et le capitaine du Didoavaient peut-être fait preuve de légèreté en n’imposant pas une quarantaine, mais il était bien tard... Trop tard.


La sanglante Little War

Arthur Hamilton Gordon prit la succession de Robinson ; il se montra intraitable face à la révolte des tribus des montagnes.
Arthur Hamilton Gordon prit la succession de Robinson ; il se montra intraitable face à la révolte des tribus des montagnes.

Le gouverneur de la Nouvelle Galles du Sud et de Fidji fut remplacé à Fidji dès le mois de juin 1875 par l’implacable sir Arthur Hamilton Gordon qui eut comme priorité absolue de mettre fin aux soubresauts de la révolte des Kai Colo et des Qalimari qui perdurait dans les zones montagneuses, justement là où l’influence des Fidjiens de la côte ne se faisait pas sentir et où la rougeole n’était pas aussi répandue. L’administrateur colonial Edgar Leopold Layard, en charge de cette révolte,  rencontra à Navuso des centaines de représentants des clans vivant sur les hautes terres. Il n’avait pas été long à comprendre que pour amener à la raison les récalcitrants, le plus efficace des systèmes était tout simplement de permettre la propagation de la rougeole dans les montagnes de l’île tout en expliquant à ces populations qu’elles étaient désormais sous la tutelle des Britanniques et du clergé.

 

Loi martiale et répression

 

Mais contrairement à ce qu’espérait Layard, les habitants des hautes terres firent immédiatement la corrélation entre l’apparition de la maladie et les colonisateurs. C’est eux qui furent tenus responsables de ce désastre humain et le mécontentement se transforma en une révolte ouverte, violente, anti-Européens. Face à ce problème, Gordon entendait bien ne pas céder un pouce de terrain aux revendications locales. Deux campagnes militaires furent mises sur pied pour venir à bout des Fidjiens hostiles aux Anglais. Les deux officiers en charge de ces opérations de « nettoyage » bénéficièrent des pleins pouvoirs, Gordon établissant la loi martiale. D’un côté son jeune cousin Arthur John Lewis, de l’autre Louis Knollys, eurent donc les mains libres pour  mener à bien leur mission ; les deux groupes en rébellion furent maintenus isolés, mille cinq cents volontaires civils fidjiens vinrent renforcer les troupes, la Nouvelle-Zélande fournit de nombreuses armes à feu (dont une centaine de fusils Snider). 

 

1876 : l’ordre règne aux Fidji

 

Des dizaines de Fidjiens trouvèrent la mort dans de sanglants combats tandis que quinze chefs furent exécutés, par pendaison ou fusillés. De nombreux prisonniers furent déportés dans d’autres parties du territoire fidjien où ils furent intégrés de force aux équipes de travailleurs dans les grandes plantations. En octobre 1876, l’ordre régnait aux îles Fidji, la « Little War » comme le conflit fut appelé était terminée au mieux des intérêts britanniques. 

Gordon avait gagné sur toute la ligne, il instaura un Great Council of Chiefs qui lui était entièrement dévoué et qui eut pour ordre de signaler tout acte suspect dans les villages. A noter que ce conseil des chefs ne fut suspendu qu’en 2007 et définitivement supprimé qu’en 2012... Quant à la rougeole, une silencieuse chape de non-dits permit d’enterrer l’affaire, avec les quarante mille victimes, passées en pertes et profits dans la grande comptabilité de l’Histoire... Faute de main d’œuvre, les colons lancèrent Fidji dans une autre aventure, l’importation de main d’œuvre venue d’Inde.


Robinson jamais inquiété

Portrait de Hercules Robinson, l’homme à qui les Fidjiens doivent le pire drame humain de leur histoire...
Portrait de Hercules Robinson, l’homme à qui les Fidjiens doivent le pire drame humain de leur histoire...

Serviteur zélé de la grande machine coloniale britannique, sir Hercules George Robert Robinson, premier baron Rosmead (19 décembre 1824- 28 octobre 1897), ne fut évidemment jamais inquiété pour avoir répandu, au moins par négligence, la rougeole aux Fidji.


Son père était l’amiral Hercules Robinson et notre Robinson tenait son titre de baron de sa mère. Après le collège royal de Sandhurst, il entra dans l’armée. Il fut en poste en Irlande (durant la famine de 1848), sur l’île de Montserrat (en 1854), puis celle de Saint Kitts avant de devenir gouverneur de Hong-Kong en 1859, âgé alors de seulement trente-six ans. Il fut ensuite gouverneur de Ceylan puis de la Nouvelle Galles du Sud du 4 mars 1872 au 24 février 1879. 


Du 10 octobre 1874 au mois de juin 1875, il cumula cette fonction avec le titre de gouverneur des Fidji. Il devint ensuite gouverneur de la Nouvelle-Zélande puis haut-commissaire en Afrique du Sud. 


Il prit sa retraite en mai 1889, comblé de titres et d’honneurs. Le devoir le rappelant aux affaires, il retourna en Afrique du Sud mais quitta son poste pour raisons de santé en avril 1897. Il mourut à Londres le 28 octobre 1897.


Rédigé par Daniel Pardon le Jeudi 12 Décembre 2019 à 07:00 | Lu 1151 fois





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