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​Militantisme antinucléaire : synthèse d'un long combat


Clémence Maillochon prépare une thèse sur le militantisme antinucléaire. Elle recueille actuellement des témoignages auprès d'actuels et d'anciens opposants.
Clémence Maillochon prépare une thèse sur le militantisme antinucléaire. Elle recueille actuellement des témoignages auprès d'actuels et d'anciens opposants.
Moorea, le 28 septembre 2021 - Clémence Maillochon mène actuellement des recherches en Polynésie française dans le cadre d’un doctorat en histoire contemporaine. Inscrite à l’université de Haute-Alsace, la doctorante, qui s’est spécialisée sur le sujet du militantisme antinucléaire, multiplie les entrevues avec les actuels et anciens opposants du fenua. Tahiti Infos est allé la rencontrer à Moorea, l'occasion d'en savoir davantage sur ses recherches.
 
Pourriez-vous nous dire quel est le but de votre thèse ?

"Le but de ma thèse est de se documenter sur toute l’histoire du militantisme contre le Centre d’expérimentation du Pacifique (CEP) en se focalisant surtout sur la Métropole et la Polynésie française. Je parle également du rôle de l’Australie, de la Nouvelle-Zélande, des militants allemands ou américains. Durant mon séjour en Polynésie française, j’ai rencontré différents types de personnalités au sein de l’Église protestante māʻohi, les membres de quelques partis politiques, des acteurs du monde culturel, dont les proches de Henri Hiro et de Bobby Holcomb, des travailleurs et d’anciens travailleurs du CEP ainsi que des personnes de la société civile qui se sont intéressées à l’histoire des essais nucléaires."
 
Qu'avez-vous appris sur la façon dont manifestaient les militants pendant la période des essais nucléaires ?

"Le militantisme a pris des formes très diverses selon les époques. Il y a eu des manifestations pacifistes, celles avec Francis Sanford et Pouvana'a en 1974, aussi des actions de désobéissance civile visant à pénétrer sur les sites et la diffusion d'ouvrages et d'articles contre les essais. Tout cela a pris corps doucement, car le CEP déversait énormément d'argent sur le territoire, justement aussi pour freiner les oppositions. Des militants m'ont expliqué qu'ils se faisaient saisir leur documentation à la douane lorsqu'ils revenaient de conférences internationales. La plupart étaient surveillés et marginalisés, comme John Teariki, car il avait diffusé des livrets antinucléaires sur le territoire et pris contact avec des militants métropolitains dès 1963. Les prises de position par rapport à l'État sont au cœur des enjeux que je traite. Ici, la question de l'indépendance s'est entremêlée au fait nucléaire. S'opposer aux essais était aussi une manière de remettre en question le rapport de domination étatique, autant au niveau politique que culturel. Mais ce n'était pas le cas pour tous les militants. Donc cela a aussi contribué à fragmenter le mouvement antinucléaire." 
 
Que revendiquaient exactement les militants ?

"L'objectif commun était l'arrêt définitif des essais, avec des argumentaires autour des conséquences environnementales et sanitaires. Mais c'est une lutte qui touche à de nombreuses considérations, comme en témoigne la diversité des milieux qui s'y sont opposés : pacifistes, anticolonialistes, féministes, écologistes, etc. Au niveau du territoire, j'ai surtout eu des témoignages concernant les enjeux sociétaux, comme le déclin soudain du mode de vie rural et des pratiques traditionnelles provoquant une crise identitaire et un sentiment de déchirement."
 
Quel a été le rôle de l’Église protestante māʻohi dans l'opposition aux essais ?

"Le protestantisme a joué un rôle très important dans l’opposition aux essais nucléaires depuis le début. Cela n’était valable pas seulement au sein de l’Église évangélique de Polynésie Française (ancien nom de l’Église protestante māʻohi), mais aussi dans les milieux protestants comme par exemple en France, en Allemagne, aux États-Unis. Il y a eu une vraie réflexion sur le rapport à l’environnement, à la nature et à l’impact de l’homme sur son environnement. Il y a eu également une réflexion sur les armes et plus largement sur les armes nucléaires, car cela touchait la notion de l’Apocalypse ou des écrits de certains auteurs comme Albert Schweitzer. L’Église protestante māʻohi a évidemment pris en main cette question. Cela a été compliqué de se positionner frontalement au tout début. Les voix de l’église, comme celle de Samuel Raapoto par exemple, ne se sont pas tout de suite fait entendre. C’est Henri Hiro qui, dans le magazine protestant de l’époque, a commencé à critiquer les essais nucléaires avec Gabriel Tetiarahi. Mais ça a été assez difficile de faire bouger l’église protestante à ses débuts à cause de cette peur de toucher à un sujet qui était très difficile à l’époque et du fait que la société s’organisait autour du CEP."
 
Vous vous êtes particulièrement intéressée aux revendications de Henri Hiro. Quelles ont été, selon vous les conséquences du CEP sur la culture ?

"Selon mes conclusions de recherches, le CEP joue effectivement un rôle important dans la crise identitaire. Cela s’inscrit dans la continuité. Il y avait déjà beaucoup d’éléments qui étaient présents sur la question culturelle. Le CEP a joué un grand rôle dans le développement du mouvement d’opposition et de ce qu’on appelle le renouveau culturel. En faisant réagir certaines personnes qui, en constatant le changement intense du mode de vie à l’arrivée massive de métropolitains venus travailler pour le CEP, ont commencé à prendre conscience de ces enjeux. Ceux-ci se sont largement amplifiés à partir de 1962. On a commencé à ce moment-là à se poser clairement des questions sur la revendication culturelle. Ce qui a été difficile est que Henri Hiro a vraiment été marginalisé à ses débuts. Son discours était assez rare pour cette époque. Il a, en fait, vécu les événements de mai 68 en France. Il s’est intéressé aux questions identitaires, coloniales, environnementales… Au final, le fait de s’opposer au nucléaire était déjà quelque chose qui existait en métropole avec l’opposition aux centrales nucléaires et à la bombe. Henri Hiro s’est inspiré de ce qu’il a pu voir dans cette ambiance post 68."

Que dire des discours politiques durant la période des essais ?

"Ce qui est intéressant, c’est que même avant l’installation du CEP, on a des discours politiques qui sont extrêmement critiques et qui anticipent toutes les conséquences environnementales, sanitaires et même sociétales. Je cite l’exemple de John Teariki qui avait fait des discours politiques contre le CEP et qui avait pris contact avec Albert Schweitzer, le lauréat du Prix Nobel de la paix en 1952. J’ai pu retrouver des lettres de John Teariki datant de 1964, c'est-à-dire deux ans avant la mise en activité du CEP. Après, on sent une classe politique qui a commencé à vouloir installer un consensus, à vanter les mérites économiques du CEP un discours sur la bombe propre. Quand on voit ensuite les discours politiques du parti dominant dans les années 1980, il se veut extrêmement rassurant sur le CEP. Aujourd’hui, les discours vont à contre-courant et embrassent cette question des effets dévastateurs. Il y a aussi eu des discours d’opposition de la part du Tavini Huiraatira et du Ia Mana Te Nunaa. Ceux-ci évoquaient alors les impacts avec un questionnement qui s’est fait de manière progressive. Mais bien évidemment, ils ont eu un impact."
 
De l’avis de tous, le CEP a eu un impact considérable sur la société polynésienne. Qu’en pensez-vous ?

"J’ai l’impression que la question du CEP est évoquée de manière constante uniquement pour certaines problématiques alors qu’effectivement, c’est quelque chose qui a complètement forgé le territoire pendant 30 ans. Cela a eu un impact considérable. On a aujourd’hui un véritable chantier de recherches à étudier en s’intéressant aux conséquences sociétales. Bien sûr il ne faut absolument pas minimiser les conséquences environnementales et sanitaires. Mais j’ai l’impression que l’impact dans le milieu de la culture, de l’éducation dans l’histoire de la politique de la Polynésie Française mérite qu’on s’y intéresse d’avantage."  
 
Que vous ont appris les rencontres avec les militants pendant votre séjour au fenua ?

"Beaucoup m’ont fait part de leurs ressentis, de ce que le militantisme leur a couté d’un point de vue personnel et même parfois professionnel. Certains m’ont même expliqué qu’ils ont perdu leur emploi. C’est le cas d’un géographe par exemple. Certaines personnes politiques, qui se sont opposées aux essais nucléaires, ont aussi décidé de prendre du recul et de se retirer de la politique pendant un certain temps. Il y a vraiment eu une phase de non-dit. La parole s’est peu à peu libérée à partir des années 2000 avec la création des associations de vétérans et des ouvrages qui ont été publiés. C’est vrai qu’il y eu une période un peu attentive. J’ai l’impression que c’est à partir des années 2010 que la période s’est réellement libérée."
 
Comment expliquez-vous que la parole se soit libérée aussi tardivement ?

"Ceci est lié à un paradoxe de mémoire. J’estime qu’il y a eu un clivage entre l’histoire et la mémoire des essais nucléaires. Pendant très longtemps, ça a été compliqué de parler et de critiquer publiquement les essais nucléaires. Il y avait un discours étatique qui amplifiait l’argument des essais propres, que cela allait permettre au Pays de s’enrichir. Au fur et à mesure, beaucoup de gens se sont rendus compte qu’au final, les retombées économiques avaient été très mal redistribuées et qu’il y avait un véritable choc sociétal. On voit par exemple les mouvements de renouveau culturel et d’affirmation identitaire, dans les années 70 avec Henri Hiro. C’est également le champ politique qui a mis une telle pression en utilisant le CEP comme une ressource politique et qui fait qu’il y eu justement une appréhension. En parlant de ressource politique, je veux dire que la politique de la France était de garder à tout prix un espace politique favorable au CEP parce que les essais nucléaires étaient au cœur de la politique de défense de la France."
 
Quand soutiendrez-vous votre thèse et quels sont vos prochains sujets de recherches ?

"J'ai un peu plus d'un an pour rédiger mon manuscrit. J'espère soutenir ma thèse au début de l’année 2023. Il me reste beaucoup d'archives et de témoignages à propos des essais à recueillir à travers le monde, j'ai de nombreuses de pistes à explorer. Mon prochain objectif est d'aller à Oslo pour consulter les archives de Bengt Danielsson. L'histoire des militantismes en Nouvelle-Zélande ou en Australie m'intéresse également. Nous verrons où le vent me porte! "

Clémence auprès d'une militante, lors d'une manifestation.
Clémence auprès d'une militante, lors d'une manifestation.

Rédigé par Propos recueillis par Toatane Rurua le Mardi 28 Septembre 2021 à 18:41 | Lu 1502 fois