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​Mathieu Kerneur, jardinier de corail


Tahiti, le 20 juillet 2022 - Sensible aux problématiques de l’environnement, Mathieu Kerneur a orienté son activité professionnelle vers la préservation et la restauration de l’environnement. Il a mis au point une technique de bouturage de corail qui fait ses preuves.

“J’ai plusieurs cordes à mon arc”, indique-t-il, “mais ce qui m’occupe le plus c’est l’aménagement des concessions maritimes d’hôtels à Moorea”. Résidant sur l’île sœur, Mathieu Kerneur est sensible à l’environnement, sa protection et sa prévention. Aussi il y a une dizaine d’années, a-t-il mis au point une technique de bouturage de corail qui a largement fait la preuve de son efficacité depuis. Aux clients des établissements touristiques, il propose sur cette base une expérience les pieds dans l’eau. Celle-ci donne l’occasion aux visiteurs de découvrir le bouturage de corail et d’en savoir plus sur ce singulier organisme marin, sur son rôle dans l’environnement lagonaire et les menaces qui pèsent sur lui. Mathieu Kerneur, aujourd’hui épaulé par deux personnes, profite de ces échanges pour parler du lagon, de l’océan, de la planète en péril.

“Le milieu tropical me faisait rêver”

Mathieu Kerneur a étudié à l’université de Montpellier après avoir suivi un cursus dans une école maritime. Il a choisi la biologie marine et s’est spécialisé en aquaculture tropicale. “Le milieu tropical me faisait déjà rêver. Et je ne regrette pas d’avoir pris cette direction, car cela me plaît.”  Il est arrivé en Polynésie dans les années 1990 en tant que Volontaire à l’aide technique (Vat). Il a travaillé à Rangiroa, sur la perle, et plus précisément sur l’amélioration des manipulations de greffe. La Polynésie lui a plu. Il a décidé de rester y vivre, s’intéressant dans un second temps au captage et à l’élevage de poissons récifaux pour l’aquaculture et le marché de l’aquariophilie. Il mettait ses compétences techniques au service de la société Aquafish Technology à Moorea. Mais faute de rendement, le projet a été abandonné.

Il s’est alors mis à son compte. Observant les besoins du lagon, il s’est d’abord attaché à restaurer les pourtours maritimes des hôtels, dans un contexte où ces environnements étaient alors particulièrement abimés. C’est durant ces années qu’il a mis au point sa technique de bouturage du corail. Il s’est pour cela inspiré des manipulations déjà réalisées par Denis Schneider basé, lui, à Bora Bora, et de ses propres connaissances. Concrètement, sa technique consiste à fragmenter en petits morceaux des coraux cassés, trouvés sur site. Ceux-ci sont nettoyés, les parties mortes sont retirées et les parties toujours vivantes sont mises en élevage ancrés sur des chevilles de bambou, fixées sur des tables suspendues chez les partenaires hôteliers. Les tables sont arimées sous les pontons pour profiter de l’ombre et du soleil. “L’ombre est nécessaire, car une dose d’UV trop importante peut être source de stress.” Jeunes, les coraux peuvent souffrir d’insolation. Quand les coraux commencent à coloniser la tige de bambou cela signifie qu’ils sont prêts à retrouver leur milieu d’origine. Il n’est jamais très loin. Tout se passe à quelques mètres de distance. Les coraux ne sont jamais déplacés et sortis de leur milieu. Il n’y a pas non plus d’introduction de coraux qui ne soient pas originaires de l’environnement lagonaire où sont réalisées les bouturages. La croissance des boutures est variable selon l'espèce mais aussi selon le milieu d'élevage. Le résultat, à en croire Mathieu Kerveur, est visible sur les dix dernières années. Au moins à l’échelle de l’établissement.” Ce n’est pas spectaculaire, mais significatif.
Pour faire fonctionner ce programme, un système écoparticipatif a été mis au point. Les clients sont invités à laisser 200 à 300 Fcfp par nuitée à l’hôtel afin de financer le travail dans l’eau et le matériel. Quand j’ai sollicité les hôteliers pour restaurer les lagons autour de leur établissement, je n’ai pu obtenir aucun budget”, se souvient Mathieu Kerneur. “C’est l’un des directeurs arrivant d’Afrique du Sud qui m’a parlé de son expérience : Il avait mis en place ce système écoparticipatif pour reboiser les alentours de son établissement.”

Bouturer pour prévenir et informer
 
La première étape a été, une fois le financement trouvé, de nettoyer les zones lagonaires des hôtels partenaires. Le milieu manquait de vie. Il était parsemé de déchets. Des blocs de bétons avaient été laissés çà et là par des prestataires. “Les coraux étaient particulièrement abimés par les touristes qui manquaient clairement d’information.” Au moment de se baigner par exemple, ils pouvaient donner des coups de palmes, sans se soucier des conséquences.
Pour Mathieu Kerneur, c’est là que réside tout l’enjeu de son action. L’objectif n’est pas de réparer le lagon de Moorea, mais bien de prévenir et informer. La technique de bouturage de corail qu’il a mise au point permet certes de faire revivre le milieu autour des hôtels, mais elle lui donne surtout l’opportunité de passer des messages. Elle est comme un outil au cœur de l’expérience proposée aux hôtes de passage. “On ne va pas sauver le récif, mais on peut parler de vraies problématiques, de toutes les menaces qui pèsent sur les récifs, sur les responsables de la mortalité des coraux comme les nutriments déversés dans les eaux faute de station d’épuration, le terrassement sauvage, le réchauffement climatique.” À chacun ensuite de mesurer son propre impact et de prendre ses responsabilités. Des panneaux informatifs ont été installés en plus de l’expérience proposée aux touristes. La communication et la sensibilisation est portée directement par EcoReef, une organisation pour la préservation de l’environnement fondée par Mathieu Kerneur. Pour aller plus loin, celui-ci aimerait en plus tisser des liens avec le Centre de recherches insulaires et observatoire de l’environnement (Criobe), ainsi qu’avec d’autres acteurs impliqués dans le bouturage du corail.  

Trouver une alternative au plastique

Mathieu Kerneur a par ailleurs assuré des formations en aquaculture. Il a confectionné des aquariums et bassins décoratifs dotés de systèmes de filtrations écologiques comme celui des jardins de Paofai. “J’ai d’abord été connu pour ça”, rappelle-t-il. Il travaille aujourd’hui, en parallèle à la restauration récifale, à la création de collecteurs en biomatériaux pour l’huître de roche, la nacre et le bénitier. L’idée étant de trouver des alternatives au polypropylène qui finit “en purée de plastique”. Il a répondu à un appel d’offres lancé par la Communauté du Pacifique dans le cadre du programme de coopération régional Protege, le Projet régional océanien des territoires pour la gestion durable des écosystèmes. Il a retenu comme biomatériaux le bambou jaune, la fibre de coco ainsi que le chanvre. Les premiers collecteurs alternatifs sont sur le point d’être testés en grandeur nature.

Rédigé par Delphine Barrais le Mercredi 20 Juillet 2022 à 15:10 | Lu 723 fois