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​Ice, cocaïne et violences à “observer de près”


Tahiti, le 17 août 2026 - Après trois ans en Polynésie française, la procureure de la République, Solène Belaouar, va quitter son poste prochainement pour rejoindre la Direction des affaires criminelles et des grâces à Paris. Avec Tahiti Infos, elle revient sur les enseignements de ce passage au Fenua, sur l’application de la justice et les points de vigilance que le Pays doit conserver en matière de trafic de stupéfiants et de violences intrafamiliales et sur les enfants.

 
Trois ans après votre arrivée en Polynésie, vous vous apprêtez à prendre de nouvelles fonctions à Paris. Que pouvez-vous tirer comme bilan, peut-être de votre action, mais aussi de la situation judiciaire en Polynésie française ?
“Effectivement, trois ans et c'est déjà l'heure du bilan. La Polynésie est un ressort hors normes, c'est vraiment une expérience à mon avis incomparable pour un procureur. Parce que c'est la même justice, c'est le même code de procédure pénale, c'est la même organisation judiciaire, mais évidemment avec une géographie hors normes et dans un territoire autonome. Donc à l'heure du bilan, je dirais que j'y ai vraiment découvert une situation qui demandait un investissement particulier pour que la justice soit efficace et bien rendue.”
 
 
Ses spécificités sont-elles entendues à Paris ?
“La commission d'enquête parlementaire sur l'accès à la justice a pris la Polynésie en exemple, en disant que c'était effectivement une manière de s'adapter qui était efficace. Donc ça, je pense que ça restera quelque chose qui est vraiment très marquant pour moi comme expérience de procureur. Après, sur cette période, une autre chose qui m'a marquée, puisque ça a accompagné tout mon mandat, c'est le développement de la procédure pénale numérique.”
 
 
On évoque ce sujet un jour de panne d’internet…
“Oui, un jour de coupure électrique, de coupure d'internet, on a une illustration du fait que ce développement de la procédure pénale numérique doit s'accompagner aussi de solutions en cas de difficultés techniques. Mais la procédure pénale numérique, dans ce territoire, c'est aussi une grande chance, parce qu'on peut aller à l'autre bout du monde. J'ai fait signer des justiciables sur un pad électronique aux Gambier. Et on se dit, j'apporte toute la modernité et toute la valeur de la justice pénale française jusqu'au bout du territoire de la Polynésie.”
 
La délinquance en Polynésie française reste un sujet majeur de préoccupation.
“On a une diversification des réseaux en matière de trafic de stupéfiants qui nous oblige, l'État, avec les forces de sécurité intérieure, à nous adapter pour répondre au mieux à ces phénomènes-là. Et en matière de lutte contre les violences intrafamiliales, on a quand même une libération de la parole continue, même s'il y a encore trop de silence. Je pense qu'il y a une vraie libération de la parole qui s'est créée depuis des années sur les violences dans le couple. Ça reste à mon avis plus compliqué pour ce qui concerne les violences sur les enfants. Et ça va être d'ailleurs à mon avis un axe fort de mon successeur dans la suite de l'affaire Lyhanna en métropole et de ce qui a été demandé aux parquets dans la suite immédiate de cette affaire.”
 
Le rapport de M. Darmanin était quand même assez sévère sur les OPJ en Polynésie française. Mais cette sévérité, finalement, elle vient des constatations qui lui ont été envoyées, notamment sur le manque d'enquêteurs et peut-être aussi leur manque de formation. Vous partagez ces conclusions ?
“C'est un constat qui est national. En revanche, ce qui est davantage propre à la Polynésie, même si ça se retrouve ailleurs, c'est qu'on a un recrutement qui est essentiellement local. Et ensuite, ces effectifs-là ne sont pas mobiles. Bien souvent, ils font toute leur carrière au même endroit. Tout est fait par les hiérarchies police ou gendarmerie pour apporter ici un maximum de formation continue. Mais il est évident que ces gens-là ne bénéficient pas autant des formations qui sont dispensées en métropole. Et il n'y a pas beaucoup de renouvellement. Et le manque de renouvellement, ça n'apporte pas les mêmes idées, les mêmes échanges de pratiques qu'on peut rencontrer dans d'autres endroits.”
 
Il y a encore eu des saisies d'ice ce week-end. Il faut s'en inquiéter, cela veut dire aussi plus de trafics ?
“C'est toujours la question. Est-ce que si on saisit plus, c'est parce qu'on cherche mieux ou est-ce que c'est parce qu'il y a plus de choses qui passent ? On pense collectivement qu'il y a sans doute un peu des deux. Un indicateur aussi, c'est la baisse du prix du produit sur le territoire qui laisse penser qu'effectivement, il est en plus grande circulation. Ça, ça reste aussi un point d'attention sérieux pour l'avenir, pour l'ice mais aussi la cocaïne.”
 
La cocaïne, c'était auparavant un produit en transit. Il se trouve que la saisie de plus petites quantités laisse penser que c'est pour la consommation locale.
“Oui, tout à fait. Ça pose question. Et ce sera quelque chose à observer de très près dans les mois et années à venir.”
                          
Sur les dossiers sur lesquels vous avez travaillé, il y en a qui vous ont particulièrement marquée sur ces trois dernières années ?
“Je ne peux pas ne pas penser au décès de la petite Hayden, par exemple, ou au drame de Afaahiti. Ce sont avant tout des drames humains. Forcément, ça marque et ça touche les hommes et les femmes, y compris les professionnels de justice. Après, je repense aussi à des choses qui sont quand même des succès de la justice pénale, que ce soient des démantèlements de trafics de stupéfiants. Je pense aussi pour changer de domaine à ce qui a pu être fait en matière environnementale, avec des procédures assez emblématiques en matière de lutte contre les trafics illégaux de déchets. J'ai beaucoup apprécié de travailler avec le Pays sur certains sujets qui se sont parfaitement bien déroulés. Je pense notamment aux Jeux olympiques, à l’épreuve de surf. J'y pense d'autant plus que je pensais initialement m'occuper des Jeux du Pacifique dans la foulée. Et puis je pense aussi à tout ce qui a été initié cette dernière année sur la lutte contre le blanchiment, où il y a vraiment eu une impulsion donnée par le Pays, où on voit vraiment que le Pays et l'État vont dans le même sens.”
 
À Paris, vous garderez un œil sur la Polynésie ?
“Oui. Alors non seulement parce que c’est un territoire qui va continuer à m'intéresser. Et puis en plus, les fonctions que j'aurai en tant qu'adjointe à la Direction des affaires criminelles et des grâces font que je continuerai nécessairement à suivre ce qui se passe en Polynésie, puisque cette direction a pour rôle justement de coordonner l'action de tous les procureurs et tous les procureurs généraux, et de mettre en œuvre la politique pénale nationale dans ces territoires. Donc de toute façon, j'aurai un intérêt à la fois professionnel et personnel pour ce qui continuera à se passer sur ce territoire.”

Rédigé par Bertrand PREVOST le Lundi 17 Août 2026 à 19:26 | Lu 717 fois