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​"Tu es parti, mais nous, on est avec toi"



John Mairai.
John Mairai.
Tahiti, le 10 mars 2020 -  John Mairai, lui aussi grand défenseur de la culture tahitienne, a bien connu Henri Hiro. Il l’a si bien connu que c’est avec beaucoup d’émotion qu’il raconte leurs disputes, leurs réconciliations et l’amour qu’ils se portaient. Interview.

John, vous avez bien connu Henri Hiro…
“J’ai même été très proche de lui. Nous nous sommes rencontrés sur le tournage “Le rescapé de Tikeroa” (…). A partir de là, Henri et moi sommes devenus très proches. J’étais capitaine à cette époque-là, il m’a toujours demandé de venir travailler avec lui. En 1982, j’ai eu des problèmes avec un ingénieur de la société et j’ai démissionné. C’était comme un appel aussi. En mars 1983 je travaillais avec Henri dans le département de recherche et de création dont il était le directeur. J’habitais au fond de Tipaerui et lui derrière la station dans sa maison ma’ohi. Presque tous les jours, on mangeait ensemble. On était vraiment très proche. En 1984, Henri était de plus en plus stressé par l’administration. Il se sentait de moins en moins à l’aise, je pense qu’il avait en tête d’aller à Huahine, valoriser sa terre, planter et bâtir leur vie là-bas. Il a toujours dit “e ho’i te fenua, tu’u te rima roto i te repo” [revenir à la terre, mettre les mains dans la terre, ndlr]. Il fallait que quelque chose l’y pousse. A la même époque, il était président de l’association Tahiti Toa qui regroupait tous les groupes de danses et de himene. En 1984, les choses ne vont pas si bien entre lui et la direction, je pense qu’il avait l’idée de démissionner mais il ne voulait pas partir sans marquer le coup. Il avait suggéré à Tahiti Toa de boycotter le Heiva, je n’étais pas d’accord parce que j’estimais que c’est un acte politique. Cela le concernait lui particulièrement et de toute façon, il allait démissionner. Quand il a proposé de boycotter le Heiva, j’ai senti que les gens n’étaient pas d’accord. Il y a des groupes qui sont restés fidèles comme Coco qui est resté droit, il ne l’a jamais trahi. J’ai fait comprendre à Henri que je n’étais pas d’accord. Mais je n’avais pas de véritable poids puisque je n’avais pas de groupe et il a considéré cela comme une trahison.”

Comment étaient vos relations après ?
“C’était fini, il m’a rejeté, il ne voulait plus entendre parler de moi. C’était un déchirement pour moi, plus pour moi d’ailleurs que pour lui. Henri était comme ça, lorsqu’il tourne la tête, il s’en va et ne te regarde plus. Si tu avais le malheur de lui faire nana, il te fusillait du regard. D’ailleurs il m’a dit “Ne remets plus les pieds chez moi”. Il ne m’a pas adressé la parole pendant deux ans et demi. Je n’étais pas fâché contre le poète mais contre l’homme, parce qu’il était intransigeant.
Notre réconciliation en 1987 était incroyable. Je vais au marché vers 16h30-17h et il n’y a qu’un seul toheviri qui reste. Je vais pour prendre le poisson et il y a une main qui vient et qui le saisit avant moi. C’était Henri qui me regardait et il me dit : On n'a plus qu’à aller le manger à la maison ! Deux ans et demi après. C’est comme ça les réconciliations avec Henri. Et le soir même on était là-bas avec Isidore [le frère d’Henri Hiro, ndlr]. Les gros éclats de rires, Henri avait un rire très cristallin. Avec Isidore ils ont le même rire. Voilà c’est Henri. Et là c’est reparti, jusqu’au moment où il est tombé malade. En 1988 il s’était fait opéré et c’était extraordinaire car à peine sorti, il avait encore les yeux ternes et il était tout maigre et sa belle-mère lui a demandé : “Est-ce que tu te sens capable d’écrire un texte pour la journée de l’arbre ?”. Et Henri avait besoin de cela, en plus l’arbre c’est la vie, la résurrection. On a eu l’impression que la terre lui avait donné de l’énergie. Il s’est mis à écrire et quand il a sorti ce poème-là, il l’a lu lui-même à l’assemblée, c’était d’une beauté. Son message se termine ainsi : “A here, a here i to’oe fenua, a here i to’oe ‘ai’a, a here i to’oe arutaimareva… Ia here ho’i ihoa ‘oe ia na ra, ua here ‘oe ia ‘oe iho”. [Aime, aime ta terre, aime ta patrie, aime ton environnement, si tu les aime, alors tu t’aimeras, ndlr]. Ce poème te va aux tripes directement. Et c’est sorti d’un homme qui a failli mourir. Ensuite il est rentré à Huahine. Avant de partir au Festival des arts, je suis allé le voir. Il m’a vu arriver et j’ai vu dans ses yeux une espèce de bonheur indicible. Son visage était reposé et content de me voir. Quand je suis revenu, ma femme m’a annoncé que Henri était à l’hôpital depuis dix jours, il avait été opéré d’un cancer.
En juillet 1989, j’étais allé à Huahine pour un reportage. Il était en train de réciter quelques-uns de ses poèmes. Et je suis revenu en septembre pour l’enregistrer, il souffrait encore. Puis il s’est fâché après moi parce que les cassettes ne sont pas arrivées tout de suite. Trois semaines après, mon téléphone sonne et il me dit “Où as-tu foutu ces sacrées cassettes ? Dans la boue ? Ne remets plus jamais les pieds chez moi”. Et Harris Aunoa qui allait à Huahine les lui a envoyées. Je lui ai écrit un petit mot d’amour “Je suis désolé, embrasse les enfants. Je t’embrasse, je te serre dans mes bras…” Mais en fin de compte il était en train de se dégrader physiquement. Je pense que c’était plus une réaction pour me faire comprendre que je l’avais abandonné.
Mais je n’ai pas saisi. Je pense qu’il a pris cela comme un abandon. Effectivement, on n’a pas eu le temps de se réconcilier. Deux jours avant sa mort, Do m’a appelé pour me dire “il faut que tu viennes voir ton copain, il va s’en aller bientôt”. J’ai senti que c’était un signe de Henri, comme il ne pouvait pas le faire, c’est Do qui l’a fait. Si on ne s’est pas réconciliés véritablement face à face, ça s’est fait parce que je suis arrivé, il était dans le coma. On était tous là autour de lui jusqu’à ce qu’on le débranche car il attendait Turo Raapoto. On était là avec Jean-Marius Raapoto, Jack Denis Drollet et Coco. Quand Turo est arrivé, on est tous sorti. Il n’y avait plus que Do, le médecin, Turo et Henri. Cela a duré 15 minutes et ils sont sortis et nous ont dit “c’est fini”.
A la veillée, il s’est passé quelque chose d’assez bizarre mais de très intéressant et en même temps extraordinaire. J’étais parti sans rien et le soir on était allongé sur le pe’ue et Henri avait les mains croisées. Et le travail de la mort faisait son effet, le corps se contractait et à un moment donné, je vois ses mains se crisper et ça, ça a fait Bing dans ma tête ! Ces doigts qui avaient l’habitude de nous prendre par les bras pour nous dire “hey, ma’ohi, lève-toi ! Ouvre les yeux ! Arrête de dormir !” Plus jamais ils ne feront ça parce qu’ils sont restés figés pour l’éternité. Je me suis levé et me suis mis à écrire un poème qui s’appelle, Hiro e, e na tu ! C’est ce poème là que je vais lire à l’ouverture de la soirée ! D’ailleurs, le nom de la cérémonie vient de là : Hiro e, e na tu ! Hiro, avec toi nous sommes ! Tu es parti, mais nous, on est avec toi ! Et je l’ai mis au bord de la tombe de Henri, avec d’autres personnes qui ont pris la parole.
Mais depuis 1990 je n’ai jamais cessé de dire ses poèmes, de parler de lui, de raconter cette anecdote du toheviri. C’est ça Henri, ça c’est vraiment lui ! Et je suis sûr qu’il était derrière moi et qu’il m’avait repéré ! Et ça, le toheviri c’est quelque chose qui nous a toujours rapproché ! Le ma’a tahiti !”


Est-ce que la jeune génération connait Henri Hiro ?
On connait le collège Henri Hiro mais sans connaître vraiment l’homme. C’est la prérogative du gouvernement, du Pays. Et d’ailleurs il a réussi à le faire ! Le paepae a Hiro, c’est moi. On avait construit ce paepae en 1989 et il s’appelait Tetauariivahine, la maman des deux pétroglyphes. Quand Henri est décédé j’ai demandé au ministre de l’époque et conseiller du gouvernement Maco Tevane de donner le nom de Henri Hiro à la salle Muriavai et là il a dit quelque chose de très beau “John, il mérite plus que la salle Muriavai, on va lui donner le nom du paepae.”
Et en novembre 1990 on a inauguré le paepae a Hiro et depuis le paepae a Hiro vit. Mais est-ce qu’on fait suffisamment pour rappeler qui était Henri Hiro ? Je ne sais pas, peut-être à travers Pina’ina’i, à travers Moana’ura, j’espère en tout cas qu’il n’est pas le seul à le faire. Moi dans mes émissions, cela fait douze ans, chaque semaine du 10 mars, que je consacre mes émissions à Henri Hiro et ce sera fait encore pour le 10 mars ! Il y aura une émission qui va sortir ce samedi et l’autre le samedi d’après !


Quel est le moment le plus fort que tu as retenu avec Henri ?
Il n’y a que des moments forts. Quand il est fâché, quand il se réconcilie avec toi. Pour moi, c’est fort parce qu'il prend en compte tout ce qui se rattache à lui ! Quand il te rejette c’est parce que tu l’as trahi et donc tout ce qui nous liait, il l’a mis à l’écart ! Mais quand il se réconcilie, tout ce qui nous liait revient. Cela a toujours été des moments forts. Il y a bien sûr, la découverte de ces poèmes. En 1982 je ne travaillais pas encore à l’Otac [la Maison de la culture - Te Fare Tauhiti Nui], ce soir là je lui ai posé la question. Parce que je sais qu’il était parti faire ses études de théologie pour être pasteur ! Mais quand il est revenu, l’homme était changé, et même remonté contre le christianisme. Et très vite il adopte une attitude, on a l’impression qu’il a adopté le paganisme ! Je ne dis pas cela de manière péjorative en disant le mot païen parce que c’est ainsi qu’on les appelait ! Alors avec Henri, il y a plein de choses !”
 
Est-ce que vous le connaissiez quand il s’est levé contre le nucléaire ?
“Oh oui, mais je n’étais pas avec lui car je naviguais. Il a commencé dans les années 1970-1972. Et je n’étais pas encore aspiré par cela, il a fallu cette rencontre en 1980. Mais je sais ce qu’il a fait pour le nucléaire, il était vraiment engagé. C’était l’un des tout premiers à défiler dans la ville en pareu avec cinq ou six pelés, il y avait Fanfan, Tea Hirshon, Do et leur ainée avec son panneau “e paura taero”. Oui j’ai entendu parler de ça mais je ne me suis pas associé à ce mouvement parce que je n’étais pas tout le temps là. Henri est allé loin dans cette lutte-là. Moi je me rappelle que lorsque la France a reconnu qu’il y a eu des retombées radioactives, je l’ai vu vraiment fâché. Un gros mot est sorti de sa bouche, un gros mot contre ceux qu’il considérait comme des assassins, des tueurs de ma’ohi. C’était vraiment très lourd.
A aucun moment cependant, pendant sa maladie, il m’a dit 'C’est la faute du nucléaire'. Il l'a gardé pour lui. Je pense qu’il ne voulait pas dire : 'Regardez-moi, c’est à cause du nucléaire'. C’était sa dignité ça, accepter sa maladie.”


C’est important pour vous de commémorer sa mémoire ? 
“Alors est-ce qu’on fait assez ? En tous les cas j’ai prévenu tous mes élèves ! Je leur ai dit : “Vous savez, on parle de culture générale, vous dansez, vous allez avoir un diplôme ! C’est l’occasion plus que jamais de découvrir qui est cet homme ! Allez sur internet ! Avant, nous on était obligé d’aller chercher, de marcher dans les vallées ! Aujourd’hui vous vous asseyez, vous tapez Henri Hiro et vous avez la toile qui s’ouvre et vous découvrez ! N’attendez pas cette journée-là ! N’attendez pas ! Mais si elle est là, allez-y ! Ecoutez et commencez à faire une espèce de pèlerinage de redécouverte ! C’est ce que je conseille”. Maintenant, ils disent 'oui oui' et puis après ils ont autre chose à faire… Ils ont leurs tablettes, leurs boum-boum, etc.”

Rédigé par Vaite Urarii Pambrun le Mardi 10 Mars 2020 à 18:29 | Lu 2765 fois





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