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Violences intrafamiliales : le Cesec appelle à briser le “mamu”


Tahiti, le 9 juin 2026 – En Polynésie française, les violences intrafamiliales demeurent un fléau largement sous-évalué et souvent tu. Après plusieurs mois de travaux et trois heures de débats, le Cesec a adopté mardi à l'unanimité un rapport qui appelle à un sursaut collectif : mieux protéger les enfants, condamner toutes les formes de violence, y compris les plus invisibles, et briser le “mamu”, cette loi du silence qui entretient encore trop souvent l'impunité des auteurs au détriment des victimes.
 
 
Rarement une autosaisine du Cesec aura suscité autant d'émotion dans l'hémicycle. Dès l'ouverture de la séance, la présidente Maiana Bambridge a donné le ton d'une matinée marquée par des témoignages personnels, des voix tremblantes et parfois des coups de gueule.
 
“Les violences intrafamiliales ne sont pas que des statistiques, ce sont des vies brisées”, a-t-elle rappelé en préambule, la gorge nouée, évoquant les drames récents qui ont bouleversé l'opinion publique, “Ayden ici chez nous et Lyanna en métropole”. “Derrière chaque retard dans la prise en charge, il y a une vie qu'on n'a pas su protéger.”
 
Fruit de plusieurs mois d'auditions et d'analyses, le rapport dresse un constat sévère : les violences intrafamiliales constituent un phénomène massif mais encore largement sous-estimé en Polynésie française. Plus inquiétant encore, les rapporteures Raymonde Raoulx et Isabelle Trebucq soulignent le poids du silence, de l'emprise et des dépendances affectives qui rendent la révélation des faits particulièrement difficile.
 
Au fil des échanges, plusieurs conseillers ont insisté sur la nécessité de dépasser les seules réponses judiciaires. “Ce rapport n'est pas un document de plus. C'est un appel”, a lancé Jean-François Benhamza. Un appel à “briser le mamu, la loi du silence, qui protège les auteurs et abandonne les victimes”.
 
Les enfants en première ligne
 
L'une des principales préoccupations du Cesec concerne la situation des enfants. Le rapport considère qu'ils sont les premières victimes des violences intrafamiliales, à la fois parce qu'ils subissent directement ces violences et parce qu'ils risquent d'en reproduire les mécanismes à l'âge adulte.
 
“L'enfant, c'est sacré. On ne doit jamais toucher aux enfants”, a martelé Matine Nesa, dénonçant le rôle de l'alcool dans de nombreux passages à l'acte. Une banalisation de l'alcoolisation excessive qui contribue à alimenter des violences qui “se reproduisent toutes les semaines”, s'est-elle agacée. Un constat partagé par plusieurs intervenants, dont Léo Marais, qui a également souligné l'impact grandissant de l'ice qui ravage de nombreuses familles polynésiennes.
 
Au-delà du constat, le Cesec formule une série de recommandations, et plaide notamment pour une politique de prévention beaucoup plus structurée, un meilleur repérage des situations à risque, davantage de moyens pour les travailleurs sociaux et une amélioration de la coordination entre l'État, le Pays, les communes, la justice, les services de santé et les associations.
 
Prévenir plutôt que réparer
 
Au cours des débats, Maeva Wane a notamment attiré l'attention sur les violences verbales, souvent considérées comme secondaires alors qu'elles peuvent constituer les premiers signes d'une spirale de violences plus graves.
 
Une préoccupation partagée par la corapporteure, Raymonde Raoulx, qui a rappelé que l'un des messages centraux du rapport est précisément de ne négliger aucune forme de violence. “Les répercussions sont aussi traumatisantes au niveau verbal qu'au niveau physique”, a-t-elle souligné. Menaces, humiliations, emprise psychologique, mais aussi violences économiques, lorsqu'une victime est privée de sa carte bancaire ou empêchée de disposer librement de ses ressources : autant de situations qui doivent être mieux identifiées et prises en charge.
 
Pour le Cesec, l'enjeu est également de mieux mesurer un phénomène encore largement sous-évalué, à travers la consolidation des données existantes et la création d'un observatoire de l'enfance. Car derrière les statistiques se cachent des réalités souvent tues, par peur, par dépendance affective ou au nom de la préservation de la cellule familiale.
 
L’éducation comme rempart
 
Au-delà des moyens supplémentaires réclamés pour les services sociaux ou la justice, plusieurs conseillers ont souligné que la lutte contre les violences intrafamiliales ne pouvait reposer uniquement sur l'action publique. Louis Provost a ainsi estimé que “le point essentiel aujourd'hui, ça se passe autour de la cellule familiale”, regrettant l'affaiblissement des repères éducatifs et du rôle traditionnel de la famille.
 
Il a également plaidé pour renforcer l'éducation au respect et au vivre-ensemble dès l'école. Évoquant l'ancienne instruction civique, il a rappelé que les enfants pouvaient aussi devenir des vecteurs de changement au sein de leur propre foyer, comme ce fut le cas avec les campagnes de tri des déchets. “Les enfants ont un rôle aussi à jouer dans la construction de la société”, a-t-il insisté.
 
Une réflexion qui rejoint l'un des fils conducteurs du rapport : agir en amont plutôt que réparer après coup. Comme l'avait souligné la présidente du Cesec, Maiana Bambridge, dès l'ouverture de la séance, “protéger ne suffit plus. Il faut prévenir dès le plus jeune âge”, afin que la famille redevienne ce qu'elle “n'aurait jamais dû cesser d'être : un lieu de confiance”.

Des chiffres qui brisent le silence

 
  • Près de 1 500 femmes victimes chaque année de violences délictuelles ou criminelles.
  • Un taux de 8,13 victimes pour 1 000 habitants, contre 5,12 au niveau national.
  • Environ 4 000 plaintes déposées chaque année pour violences intrafamiliales.
  • 522 affaires jugées en 2025, dont 135 en comparution immédiate.
  • 31 % de récidive parmi les hommes condamnés.
  • Environ 2 300 enfants font l'objet d'une mesure de protection en Polynésie française.
  • 3 homicides d’enfants au sein de leur famille jugés par la cour d'assises de Papeete au cours des sept dernières années.
  • Selon l'OMS, 39 % des femmes polynésiennes auraient subi des violences physiques ou sexuelles de la part d'un partenaire au cours de leur vie.

Rédigé par Stéphanie Delorme le Mardi 9 Juin 2026 à 15:07 | Lu 480 fois