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“C’est à cause de ces hommes que le trafic se développe dans les autres îles” : 10 prévenus à la barre pour trafic d’ice à Raiatea


Tahiti, le 27 mai 2026 - Une cinquantaine de personnes ont assisté pendant plus de 12 heures, ce mercredi, à l’audience consacrée à un vaste trafic d’importation et de revente d’ice et d’autres stupéfiants, qui a secoué l’île de Raiatea. Familles, proches et habitants avaient fait le déplacement jusqu’au tribunal correctionnel de Papeete pour suivre cette affaire mettant en cause dix personnes. Renvoyé fin mars, le dossier a finalement été examiné ce mercredi, dans une salle d’audience restée comble tout au long des débats. La procureure a requis des peines allant jusqu’à 10 ans de prison ferme.  

Au cœur du dossier examiné ce mercredi par le tribunal correctionnel de Papeete : un colis intercepté par les douanes le 16 mars dernier à l’aéroport de Tahiti-Faa’a, contenant 105 grammes d’ice ainsi que du paka, pour un trafic estimé par les enquêteurs à près de 39 millions de francs. Selon le parquet, le réseau ne se limitait pas à Raiatea et visait également l’approvisionnement de plusieurs îles voisines.  

Le président du tribunal est revenu en détail sur les faits et sur l’enquête, ouverte à l’initiative du parquet et ayant donné lieu à une livraison surveillée. Le 16 mars, les douaniers découvrent un colis en provenance des États-Unis contenant la drogue, dissimulée dans un sac pour enfant de marque Hello Kitty. Envoyé sous une fausse identité, le paquet devait être récupéré à la poste de Raiatea par l’un des policiers municipaux, présenté comme un collaborateur dans l’opération d’importation. Ce dernier s’est effectivement présenté pour retirer le colis, qui est bien arrivé à destination mais vidé de son contenu initial, remplacé par un sachet de sucre afin de permettre la poursuite de l’enquête.  

Le dossier s’est construit sur la base d’écoutes téléphoniques, de surveillances et de réquisitions bancaires remontant au 1er janvier 2025. Les enquêteurs ont également mis en évidence plusieurs flux financiers suspects, ainsi que des achats de véhicules et des dépenses jugées incompatibles avec les revenus déclarés des principaux mis en cause.  

Selon l’accusation, deux hommes auraient organisé l’importation depuis les États-Unis : l’un né en 1995 et l’autre en 1997 à Raiatea. Le premier, tatouage visible au cou et attitude assurée à l’audience, est notamment soupçonné d’avoir réalisé plusieurs investissements grâce aux profits du trafic, dont des scooters et des véhicules par le biais de sa compagne.  

Interrogé sur l’origine de ses revenus, alors qu’il venait tout juste de débuter un emploi de surveillant d’internat, le prévenu a reconnu avoir participé à un trafic d’ice et de paka, ainsi qu’à la revente de vapoteuses importées des États-Unis.  “Ils ont confectionné le colis ensemble”, a résumé le président du tribunal, peu convaincu par la version du second mis en cause, présenté comme une figure centrale du dossier.  

Vêtu d’un tee-shirt rouge ce mercredi, cet homme, né en 1993 à Arue et déjà condamné en 2022 pour trafic de stupéfiants et violences conjugales, est sorti de prison en novembre 2023 avant de reprendre ses activités à la fin de son bracelet électronique en 2025. “Un jour, vous avez contacté votre amie, qui avait déjà son réseau de trafic de paka, et vous lui avez proposé de vendre aussi de l’ice : c’est vous le cerveau”, a exposé la procureure en parlant du premier prévenu comme ami.

​“Devant tout le monde, ça pleure”


Au fil des débats, le président du tribunal a détaillé les nombreuses dépenses attribuées au trafic : achat d’une voiture, de trois vélos électriques pour les enfants, virements de plusieurs centaines de milliers de francs à son ex-compagne, ainsi que l’utilisation de comptes bancaires de proches pour dissimuler les fonds. Pour justifier son train de vie, le prévenu affirme percevoir jusqu’à 100 000 francs par semaine grâce aux combats de coqs et au kikiri.  

La procureure a également évoqué le climat de peur entourant le prévenu. Son ex-compagne avait publié un message sur les réseaux sociaux dénonçant ses activités avant de le retirer rapidement. Dès le début de l’audience, l’homme s’est montré sur la défensive. “Devant tout le monde, ça pleure, mais dehors, ça fait les caïds”, a-t-il lancé, ajoutant qu’il reconnaissait tout au plus un “petit deal de paka”.  

D’autres prévenus comparaissaient pour des rôles plus secondaires, notamment comme transporteurs ou revendeurs. Surnommé “Thanos”, l’un d’eux aurait effectué depuis 2024 une cinquantaine de trajets entre Raiatea et Tahiti pour transporter ice et paka, rémunéré jusqu’à 50 000 francs par voyage. Les enquêteurs soupçonnent également qu’un voyage financé aux États-Unis ait servi à préparer d’autres importations.  

Un autre prévenu, présenté comme livreur et revendeur, a expliqué avoir agi sur instruction de son commanditaire : “Vu les risques que je prenais, ce n’était pas bien payé”, a-t-il déclaré, avant d’ajouter : “Il me donnait les ordres, je le faisais parce que je suis accro au paka.” Comme plusieurs autres, il affirme ne pas consommer d’ice malgré son implication dans le trafic, et dit avoir été placé sous l’influence du “boss” du réseau, le premier prévenu, qui rassemblait régulièrement les membres chez lui, où ils s’entraînaient également au MMA dans une salle de sport aménagée.  

Le plus jeune des prévenus, âgé d’à peine 20 ans, est lui aussi poursuivi pour avoir été “livreur” de paka.

​Des peines jusqu’à 10 ans ferme requises


L’audience a pris une tournure sensible lors de l’évocation du dernier prévenu, avec la mise en cause d’un policier municipal poursuivi pour violation du secret de l’enquête. Le fonctionnaire, présenté comme pratiquant le MMA aux côtés de certains des prévenus, est soupçonné d’avoir transmis des informations issues de l’instruction en cours. Il encourt jusqu’à 10 ans d’emprisonnement pour ces faits.  

À la barre, il a contesté l’ensemble des accusations, expliquant ses revenus par des jeux d’argent en ligne et niant toute participation à un trafic ou toute divulgation d’informations. La procureure a toutefois insisté sur sa proximité avec plusieurs mis en cause, soulignant : “Vous êtes au courant de leurs activités illicites, c’est évident”.

Lors de ses réquisitions, elle a insisté sur la difficulté de mener ce type d’enquête dans une île de 13 000 habitants “où tout le monde se connaît”. Elle a également adressé un message à la population : “Pour que la population sache, c’est à cause de ces hommes que le trafic se développe et essaime dans les autres îles”, dénonçant un trafic structuré, organisé et en expansion dans les îles Sous-le-Vent.  

Le parquet a requis de lourdes peines : sept ans d’emprisonnement contre le premier prévenu, dix ans contre le principal mis en cause en récidive, cinq ans contre l’un des revendeurs et le transporteur vers Tahiti, quatre ans contre un autre revendeur, trois ans contre le jeune homme de 20 ans et deux ans contre le policier municipal.  

Des peines assorties de sursis ont également été requises contre plusieurs compagnes poursuivies pour blanchiment.  

Le plus jeune des prévenus s’est montré particulièrement ému à l’évocation des réquisitions. Sa mère ainsi que sa compagne enceinte étaient présentes dans la salle d’audience.  

Le jugement a été mis en délibéré à 17 heures ce jeudi 28 mai.

Rédigé par Violaine Broquet le Mercredi 27 Mai 2026 à 21:20 | Lu 2814 fois