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Tavini : la fracture au grand jour, Fritch souffle sur les braises à Tarahoi


Tahiti, le 25 mars 2026 - Chahutée par des municipales calamiteuses, la majorité Tavini expose désormais ses lignes de fracture. Entre départs, divergences stratégiques et bataille d’influence en coulisses, la session extraordinaire ouverte ce mercredi à l’assemblée a offert une scène idéale à Édouard Fritch pour appuyer là où ça fait mal. En toile de fond, une majorité fragilisée et des échéances institutionnelles et électorales déjà sous tension, avec le renouvellement des présidences de commissions d’ici 15 jours, et les sénatoriales à venir.
 

À peine ouverte, la session extraordinaire consacrée au collectif budgétaire a rapidement dévié sur un tout autre terrain : celui de la crise qui secoue le Tavini. Et c’est Édouard Fritch qui a donné le ton, en s’appuyant sur les propres mots du président du Pays pour mieux enfoncer le clou.
 
Dans une intervention offensive, le leader du Tapura s’est engouffré dans la brèche ouverte par Moetai Brotherson lui-même, évoquant des résultats “catastrophiques” aux municipales et reconnaissant des “erreurs stratégiques et tactiques”. “Quand des figures de votre propre mouvement commencent à partir, ce n’est plus seulement un débat, c’est le signe d’une crise politique et idéologique profonde”, a-t-il lancé.
 
L’absence remarquée dans l’hémicycle de Tematai Le Gayic, tout juste démissionnaire du parti, conjuguée à celle d’une dizaine d’élus Tavini, a renforcé l’impression de flottement. Un départ loin d’être anodin, d’autant que Moetai Brotherson a lui-même jeté de l’huile sur le feu en reconnaissant qu’il “aurait fait pareil” que le jeune candidat désavoué de Papeete.
 
Une prise de position lourde de sens, qui marque une rupture avec sa prudence habituelle. Car dans le même souffle, le président du Pays a sonné l’alarme : en l’état, et “dans les conditions actuelles”, le Tavini “va se faire exploser” aux territoriales de 2028. Un constat sévère que l’opposition s’est empressée de reprendre à son compte pour illustrer l’ampleur de la crise.
 
Brotherson sort du bois, Fritch en embuscade
 
Face aux attaques, Moetai Brotherson assume sa ligne et balaie les critiques de Fritch d’un revers de main, dénonçant un “long délire psycho-analytique” et rappelant que le Tapura a lui aussi perdu “trois communes importantes”. Lesquelles ? On peut imaginer qu’il fait référence à Tumara‘a où la liste de Cyril Tetuanui soutenue par le Tapura au second tour s’est fait coiffer au poteau, ou à Papeete où René Temeharo est arrivé en troisième position, même si Rémy Brillant, dauphin de Michel Buillard s’inscrit clairement dans la ligne autonomiste. Quant à la troisième commune, si le président du Pays pense à Papara, c’est raté puisque Sonia Punua n’a pas été soutenue par le Tapura.
 
Mais sur le fond, Moetai Brotherson ne dévie pas. “Le fond de ma pensée n'a pas varié depuis que j'ai mon premier mandat électif”, insiste-t-il, réaffirmant son opposition à l’exploitation des fonds marins et sa volonté d’une indépendance inscrite dans “un processus d’autodétermination démocratique et respectueux des lois internationales”. Une ligne qu’il assume, tout en appelant, à une clarification au sein du Tavini.
 
Un appel aussitôt balayé par Oscar Temaru. Fidèle lui aussi à sa ligne politique, le leader historique du mouvement refuse de voir la moindre crise : “Ça fait 50 ans que j’entends cette chanson”, lâche-t-il, comme pour relativiser les secousses actuelles en les renvoyant à de vieux débats internes. Pour lui, rien de nouveau sous le soleil : les divergences entre partisans d’une indépendance immédiate et ceux prônant une montée en puissance économique préalable ont toujours existé.
 
Temaru va même plus loin, saluant au passage la lettre de démission de Tematai Le Gayic, jugée “magnifique”, tout en ironisant sur son raisonnement. “J’ai l’impression qu’il est en train de dire que pour aller à Moorea, il faut faire 50 fois le tour de la France”, glisse-t-il, manière de dénoncer une stratégie jugée inutilement longue et détournée. Traduction politique : à ses yeux, retarder l’accession à l’indépendance au nom de prérequis économiques revient à s’éloigner de l’objectif.
 
Derrière la formule, le message est limpide. Là où Brotherson plaide pour une trajectoire maîtrisée et progressive, Temaru campe sur une ligne de rupture immédiate. “L’indépendance, on peut le faire aujourd’hui”, tranche-t-il, quitte à assumer un discours en décalage avec une partie de sa propre majorité.
 
Tarahoi, prochain champ de bataille
 
En toile de fond, plus qu’une simple séquence post-municipales, c’est bien un clivage idéologique ancien qui ressurgit et structure désormais les rapports de force. D’un côté, une ligne gouvernementale portée par Moetai Brotherson, qui assume une trajectoire progressive vers l’indépendance ; de l’autre, un courant plus offensif emmené par Oscar Temaru et ses fidèles, pour qui le cap ne doit souffrir aucun détour. Les revers électoraux et les départs récents n’ont fait qu’accélérer la cristallisation de ces deux visions.
 
Et leurs effets se font déjà sentir dans l’arène institutionnelle. La majorité Tavini, passée de 38 à 35 élus, apparaît de plus en plus fragmentée, avec deux blocs qui se regardent désormais en chiens de faïence : autour de 26 élus dans l’orbite Temaru-Géros, contre une douzaine plus proches du président du Pays. Dans ce contexte, le renouvellement des commissions lors de la prochaine session administrative s’annonce hautement stratégique.
 
Antony Géros, en position de force à la présidence de l’assemblée, pourrait en profiter pour placer ses pions et consolider son influence. Plusieurs postes clés sont dans le viseur, à commencer par la commission de l’Économie, aujourd’hui présidée par Tematai Le Gayic, dont le départ du Tavini gomme mécaniquement la légitimité. Une recomposition interne qui, au-delà des équilibres politiques, pourrait bien redessiner durablement le centre de gravité du pouvoir à Tarahoi.

Rédigé par Stéphanie Delorme le Mercredi 25 Mars 2026 à 16:16 | Lu 1542 fois