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Quand l'accouchement rime avec violence



Photo d'illustration AFP
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PAPEETE, le 20 février 2018. Depuis plusieurs semaines, en métropole, des femmes dénoncent des actes de maltraitance qu'elles ont subis lors de leur accouchement ou lors de visites obstétricales ou gynécologiques. Au fenua, aussi des femmes ont gardé des mauvais souvenirs de leur accouchement ou d'une visite chez un professionnel de santé. Elles ont accepté de nous parler de leur expérience et de briser le tabu.


Dix années se sont écoulées, pourtant, pour Vaihere (*), le traumatisme est toujours présent. Ce jour devait rester gravé comme un des plus beaux de sa vie en mettant au monde sa première fille mais aujourd'hui le souvenir de la douleur est encore très vif . "J'en ai un très très mauvais souvenir. Le médecin a dû utiliser la ventouse obstétricale pour faire naître ma fille". Un acte que la jeune femme a ressenti d'une manière très violente : "J'étais toute déchirée. J'ai eu une dizaine de points de suture." Une douleur à l'accouchement mais aussi pendant plusieurs semaines après la naissance. "Le médecin aurait peut-être pu chercher un moyen plus doux avant de faire un acte aussi violent pour faire naître ma fille", souligne-t-elle aujourd'hui. Sa petite fille est née à 23 heures. La toute jeune maman ne profite pas en toute sérénité des premiers moments avec sa fille. Victime d'une hémorragie, le médecin qui était reparti est rappelé pour intervenir. "Je n'ai senti aucune empathie de la part de cet homme." Le papa, lui, se retrouve seul à attendre avec son jeune bébé dans les bras. "De cet accouchement, j'ai un souvenir de violence, de sang, de douleur et d'inquiétude".
Comme Vaihere, d'autres femmes ont vécu des pratiques brutales, des paroles déplacées ou humiliantes, ou des interventions non désirées lors de leur accouchement.

"Tais-toi et pousse"
En octobre dernier, des femmes ont créé au fenua la page Facebook "Tais-toi et pousse". "L'objectif est de parler des violences obstétricales et que cela devienne un sujet local dont les politiques s'emparent", confie la créatrice de la page Facebook. "Il faut que les femmes osent témoigner. Le groupe est un espace de parole pour toutes les femmes ou familles de Polynésie Française victimes de violence pendant la grossesse, l'accouchement, après la naissance ou pendant son suivi gynécologique."

"Ces violences peuvent être institutionnelles : obligation de quitter son île, sa famille et ses enfants longtemps avant l'accouchement, de se voir imposer un médecin pour son suivi sans en avoir le choix. Il peut également s'agir de violences obstétricales ou gynécologiques : actes perçus comme violents, non respectueux ou réalisés sans le consentement ou contre le consentement de la maman en salle de naissance ou à la maternité", poursuit la maman. "Il est absolument nécessaire que les mamans et familles soient respectés. Nous voulons que ces moments ne soient plus jamais des moments de violence. Chaque maman et famille doit pouvoir choisir où et comment va naître son enfant, de façon adaptée à sa situation."

Des recommandations en métropole
En métropole, Marie-Hélène Lahaye, juriste de formation et féministe engagée, a contribué à médiatiser les « violences obstétricales » avec son blog « Marie accouche là ». Sujet pratiquement inexistant dans les médias et l’opinion publique il y a quelques années encore, les actes mal vécus ou non consentis que subissent les femmes lors de leur accouchement se sont peu à peu imposés comme une question d’actualité et de société en métropole.
En janvier, la Haute autorité de santé (HAS) a émis des recommandations au sujet de l’accouchement, qui exhortent les personnels de santé à écouter les mères pour « prendre en compte au mieux leurs préférences ».
« La prise en charge des accouchements se caractérise souvent par une forte médicalisation au détriment parfois des préférences des femmes et du couple »,
a constaté le régulateur du système de santé, qui a donc demandé de "limiter les interventions techniques et médicamenteuses au minimum nécessaire" et de respecter le rythme de la naissance.

Un taux de césarienne qui varie
Pour tenter de dresser un baromètre de la médicalisation des naissances en Polynésie française, nous avons récolté les taux de césarienne et épisiotomie (incision du périnée) (voir tableau ci-dessous). Bien sûr ces chiffres ne décrivent pas toute la réalité de l'accouchement (déclenchement, empathie, positions d'accouchement…) et ces actes peuvent être justifiés en raison de l'état de santé de la maman et du bébé mais ce sont des indicateurs de la médicalisation de l'accouchement. En 2012, la Direction de la Santé avait analysé les conditions de naissance des enfants en 2008, 2009 et 2010.

Le travail spontané est le mode d’accouchement le plus fréquent au fenua (72% en moyenne chaque année). Le taux de césarienne programmée est de 6.5 % en 2008 et 6.3 % en 2009 et en 2010. On note cependant que les pratiques ne sont pas uniformes dans les établissements de santé. Ainsi, à la maternité du CHPF, qui est de niveau III, le taux de césarienne est de 4%, contre 12.4 à la clinique Cardella en 2008 et 8.9 à la clinique Paofai. En 2010, le taux le plus faible est toujours au CHPF avec 4,5% contre 9,1 % à Cardella et 12,3% à Paofai.

Nous avons contacté les établissements de santé pour avoir des données actualisées pour ces actes mais ils n'ont pas faite suite à notre demande.


Le sujet des violences gynécologiques ou obstétricales est encore très tabu au fenua.
Le sujet des violences gynécologiques ou obstétricales est encore très tabu au fenua.
L'épisiotomie remise en cause
Dans un mémoire réalisé par une élève sage-femme en 2012, on apprend que le taux d'épisiotomie était de 27 % au CHPF en 2011-2012. Un chiffre similaire à ce qu'on pouvait trouver à la même époque en métropole où les établissements de santé font état de 26,8 % d’épisiotomies lors des accouchements par voie basse en 2010. La pratique de l'épisiotomie tend à la baisse. En 2000, le taux d'épisiotomies réalisées sur les accouchements par voix basse au fenua atteignait 31 % alors qu'en métropole, celui-ci atteignait 47% en 2002-2003.

La baisse des taux d’épisiotomie s’explique par des évolutions des données scientifiques, qui n’ont pas montré les bénéfices d’une pratique systématique pour réduire les troubles du périnée, comme les incontinences ou la survenue de graves déchirures. Cet acte quand il est réalisé doit être annoncé à la patiente ce qui n'est pourtant pas toujours le cas. "Si tu es dans un contexte d'urgence et que tu dis à la maman 'je vais te couper', elle va se recroqueviller et avoir peur avant qu'on fasse le geste", explique une ancienne sage-femme. "Si tu as le temps, tu fais l'anesthésie au niveau de l'endroit que tu vas couper, la maman ne ressentira rien. Mais en général on évite de le dire à la maman sinon elle va avoir peur. Mais quand on voit que le périnée va craquer, on fait une anesthésie pour insensibiliser la zone."

Constatant ce manque d'information au patient, l'association Naître en Polynésie a adressé il y a un an un courrier au ministre de la Santé pour "réclamer le respect du consentement éclairé du patient" et qu'il rappelle à "tous les praticiens exerçant en obstétrique, l'obligation éthique et professionnelle de respecter cette loi". "Il existe actuellement en Polynésie des situations inacceptables où des femmes enceintes sont contraintes et forcées sous la menace, à un suivi et à des actes non respectueux du libre choix des patients", écrivait Sandrine Maurice, présidente de l'association Naître en Polynésie. "Des gestes médicaux sont réalisés pendant la grossesse ou la période périnatale sans aucune demande de consentement, sans explication des objectifs de l'acte ni des risques qu'ils peuvent entraîner, et sans possibilité de refus laissée aux patientes".

Les traumatismes gynécologiques se retrouvent aussi dans des paroles maladroites, voire blessantes, et pas uniquement dans des actes physiques à proprement parler. Sandrine Maurice, présidente de l'association Naître en Polynésie, évoque ainsi "les menaces et intimidations pour les familles des îles notamment lorsqu'elles ne suivent pas parfaitement les directives des personnels de santé. " "La naissance est pourtant un acte naturel d'abord qui se déroule le plus souvent sans complication, et c'est aussi un évènement majeur dans la vie d'une femme et d'une famille", souligne-t-elle.

Des professionnels de santé sous couvert d'anonymat reconnaissent qu'il y a "un manque de dialogue car les médecins pensent mieux savoir que les patientes" et évoquent un "paternalisme" de l'ancienne génération des professionnels de santé.

"Aujourd'hui, on accouche dans un cadre qui permet éventuellement le recours à la chirurgie", souligne une ancienne sage-femme. "Ce qui est important c'est que la maman et l'enfant sortent indemnes de cette épreuve. Dans les maternités, il faut que le personnel laisse la possibilité aux mamans si elles veulent accoucher de façon naturelle et d'avoir une péridurale si elles le souhaitent. C'est un choix qui peut être formulé pendant la grossesse lors de la rédaction d'un projet de naissance."

Elle analyse : " Avant il y avait des grandes fratries, avant que les moyens de contraception soient bien maîtrisés. Les femmes font moins d'enfants et en ont plus tardivement. La naissance devient quelque chose de précieux. Quand ça ne se passe pas bien on le ressent avec beaucoup plus de violences."

*Le prénom a été modifié



Des taux de césarienne qui varient

Source: Bulletin d’informations sanitaires, épidémiologiques et statistiques du ministère de la Santé. Janvier 2012.
Source: Bulletin d’informations sanitaires, épidémiologiques et statistiques du ministère de la Santé. Janvier 2012.
Le travail spontané est le mode d’accouchement le plus fréquent au fenua (72% en moyenne chaque année). Le taux de césarienne programmée est de 6.5 % en 2008 et 6.3 % en 2009 et en 2010.

Quand l'accouchement rime avec violence

Moins de péridurale au fenua qu'en métropole

Le taux d’analgésie péridurale est en moyenne de 47,5% au fenua sur les trois années (2008, 2009 et 2010). Ce taux est beaucoup moins élevé en Polynésie française qu'en métropole. Selon les chiffres du journal Le Monde, le recours à l’anesthésie péridurale y est très fréquent, puisque son taux moyen est de 82%. Au fenua, ce taux augmente mais est encore inférieur au chiffre de métropole. Le taux de péridurale est en effet passé de 28% en 1996 à 47% en 2009.

Examen du frottis : "Eh, c'est bon, tu as déjà eu tes premiers rapports !"

Le cancer du col de l'utérus peut être évité dans neuf cas sur dix grâce au frottis de dépistage souligne l'Institut national du cancer (INCa). Le frottis est donc un examen important mais qui n'est pas évident pour de nombreuses Polynésiennes. Pour certaines, l'examen du frottis s'est même transformé en très mauvais moment. "La première fois que j'ai eu mon frottis, j'ai eu mal quand le médecin a mis le bec de canard. Il m'a dit : 'eh, c'est bon, tu as déjà eu tes premiers rapports !' Il me l'a dit mot pour mot… ", a confié une jeune femme lors d'un entretien avec une élève sage-femme qui a réalisé son mémoire d'étude sur la pratique du frottis de dépistage du cancer du col de l'utérus en Polynésie. Lors de cette étude, elle a constaté que "le professionnel ne sait pas rassurer ou ne le fait pas assez. Il peut prononcer des paroles inadaptées. Les techniques de communication semblent mal acquises avec peu d'explications spontanées et un temps consacré à la patiente insuffisant". Une patiente raconte ainsi "le gynécologue n'explique pas forcément. Il met son truc là et il écarte et il fait. C'est moi qui ai demandé : 'c'est pour quoi ?" et là il m'a dit : "ah c'est pour faire ton frottis. (…)"
La pudeur est aussi un frein à un suivi gynécologique régulier. "Je n'aime pas écarter mes jambes devant n'importe qui" souligne une femme interviewée dans le cadre de ce mémoire d'études. D'autres indiquent ne pas y aller par rapport à leurs maris, "qui n'ont pas trop confiance que leurs femmes soient suivies par un homme".
La gêne par rapport au genre masculin du professionnel est ainsi mise en évidence à plusieurs reprises. "Pour poser des questions, j'étais moins à l'aise quand c'était un homme", explique une jeune femme. "Par exemple, pour la contraception, je n'ai pas posé de question parce que c'était un gynécologue homme et que moi j'étais une petite jeune femme de 20 ans. En revanche, avec une sage-femme, j'ai osé dire ce que je voulais". "Le relationnel c'est super important surtout si c'est pour toucher nos parties intimes", ajoute une autre.

Les sages-femmes, un rôle clé

Les représentants à l'assemblée doivent examiner au cours de cette session extraordinaire un projet de loi qui prévoit d'étendre les compétences des sages-femmes en matière de suivi gynécologique de prévention et de contraception. Elles pourront ainsi bientôt réaliser le suivi gynécologique des femmes en bonne santé.

Cela leur permettra d'avoir un délai d'attente moins important que pour obtenir un rendez-vous chez un gynécologue et de bénéficier du coût d'une consultation qui sera moins élevé, puisque ce ne sera pas le coût d'une consultation de spécialiste. "Certaines femmes préfèrent aussi s'adresser à ces professionnels de santé, qui sont en très grande majorité des femmes, pour réaliser ces consultations", souligne Eliane Tevahitua, ancienne sage-femme et ancienne directrice de l'Ecole des sages-femmes. "Depuis 1986, il y a une école de sages-femmes à Tahiti. Les sages-femmes d'ici sont nées en Polynésie française. Elles ont la même culture, elles comprennent les hontes, les réserves des femmes d'ici et bien sûr elles partagent la même langue."

Eliane Tevahitua poursuit : "les sages-femmes sont des acteurs de terrain. Elles sont au contact des femmes. Ce ne sont pas que des professionnels de la grossesse, elles peuvent faire un check-up de la maman. Au-delà de son rôle dans la grossesse, elle joue un grand rôle dans la vie des femmes en général."

"Cette loi du Pays va répondre à un besoin fort",
souligne Matha Williams, présidente du conseil de l'Ordre des sages-femmes. "Toutes les libérales nous disent que les mamans et grand-mères qui accompagnent les futures mamans demandent à ce qu'on fasse leur suivi gynécologique. On est un acteur de prévention. La sage-femme est un acteur important car elle suit pendant plusieurs mois une femme lors de sa grossesse. La sage-femme a appris à gérer la femme en entier. On ne la laisse pas partir sans que tous ces problèmes ne soient réglés."

Matha Williams, présidente du conseil de l'Ordre des sages-femmes

"Le professionnel est là au service de la patiente"

Des femmes ont ressenti des violences physiques, morales ou verbales lors de leur accouchement. Que peuvent faire les femmes qui ressentent ces violences ?
Ce que je peux dire d'un point de vue déontologique c'est que normalement les sages-femmes et plus largement tous les autres professionnels sont formés pour qu'il n'y ait pas ce type de violences. Normalement, cela ne devrait pas exister.
Ces femmes doivent le dire au praticien ou si elles ne le veulent pas se tourner vers les ordres ou/et allers vers la voie disciplinaire pour les professionnels salariés ou vers la justicee pour les professionnels libéraux car c'est totalement inacceptable.

Certains témoins que nous avons rencontrés parlent d'un paternalisme venant de la génération la plus ancienne des professionnels de santé. Est-ce vraiment une question de génération ?
Je pense qu'historiquement les soignants ont eu du mal à concevoir qu'on n'était plus forcément dans une relation paternaliste, où on savait mieux que la patiente ce qui était le mieux pour elle. C'est un ancien modèle. D'un point de vue déontologique, on est plus dans l'idée aujourd'hui de lui expliquer et de lui laisser une forme de choix mais à l'opposé tout lui laisser décider c'est aussi l'abandonner. L'équilibre est au milieu.
Le professionnel est là au service de la patiente. Il doit lui apporter une information claire. Tout acte doit être indiqué. S'il est indiqué, il doit être proposé. S'il est proposé, il doit être accepté. S'il est accepté, il y a une adhésion, il est alors effectué. C'est le minimum pour tout.

Des femmes expliquent ne pas avoir reçu d'informations claires lors de l'examen du frottis, qui est important pour dépister le cancer du col de l'utérus.
Pour le frottis il y a une part générationnelle où certains professionnels ne pensent même pas que la personne a besoin de savoir ce qu'il se passe. Il y a peut-être une banalisation des actes médicaux et une sorte de routine.


Rédigé par Mélanie Thomas le Mardi 20 Février 2018 à 16:55 | Lu 14890 fois





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