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Perle : Tout reste à faire


Tahiti, le 5 décembre 2021 - Un rapport de la chambre territoriale des comptes récemment transmis à l'assemblée dresse un constat très lourd des difficultés du secteur de la perle en Polynésie française ces dernières années. L'échec d'une réforme de 2017 qui peine à produire le moindre effet quatre ans après avoir été votée et l'impact environnemental “alarmant” dans les lagons sont les principales sources d'inquiétudes pour le premier produit local d'exportation.
 
Alors que les 60 ans de la perle de culture de Tahiti seront célébrés cette semaine à travers le salon Poe Ma'ohi au Hilton Tahiti, le chambre territoriale des comptes a transmis il y a quelques jours à l'assemblée un rapport d'observations définitives sur la politique publique menée dans le secteur de la perliculture en Polynésie française. Un rapport très détaillé que Tahiti Infos s'est procuré, qui concerne spécifiquement la période 2015 à 2021 et qui porte un regard objectif assez rare sur cette filière et les difficultés extrêmement lourdes du secteur. Secteur qui reste pourtant celui du premier produit local d'exportation : 8,6 milliards de Fcfp en 2014, mais en baisse constante jusqu'à 5 milliards en 2019 et même 2,5 milliards pendant la terrible “année Covid” de 2020.
 
Et puisqu'il sera question d'histoire de la perle noire cette semaine, un rapide regard dans le rétroviseur n'est pas inutile pour prendre conscience de l'ampleur des dégâts dans le secteur. Identifiée avec le tourisme comme une activité à forte valeur ajoutée pour la Polynésie en alternative à la fin du CEP, la perliculture a connu une forte croissance dans les années 1980, suivie d'une crise majeure liée à l'apparition d'un virus au début des années 1990, puis d'une nouvelle période de prospérité grâce au soutien des pouvoirs publics avec un pic en 1999. La suite est une longue chute du secteur perlicole, dont la surproduction et la baisse de qualité des perles a entraîné une division par quatre du prix du gramme à l'export entre 2000 (1 710 Fcfp) et 2019 (472 Fcfp). Comparaison intéressante, la production des perliculteurs polynésiens en 2018 (15 tonnes) dépassait celle cumulée des principaux pays producteurs de perles dites des “mers du Sud” (Indonésie, Birmanie, Australie et Philippines) mais pour une valorisation “trois fois moindre”.
 
Et ceci sans évoquer encore “le” sujet majeur enfin abordé par les pouvoirs publics ces toutes dernières années : l'impact “alarmant” de la perliculture sur la pollution des lagons.
 
L'échec de la réforme de 2017
 
La chambre territoriale des comptes s'attarde longuement sur la réforme enfin menée en 2017 par le gouvernement Fritch, sous l'impulsion de son ministre Teva Rohfritsch, pour relancer le secteur. Une réforme avec pour ambition affichée de passer d'une production intensive à une production qualitative, avec paradoxalement pour principal sujet celui de la suppression du contrôle de l'épaisseur minimale de la couche nacrière de 0,8 millimètre par l'administration. Et une réforme qui devait également permettre de renforcer la gestion de la ressource sous l'aspect écologique pour les lagons polynésiens. Problème, cette réforme “insuffisamment préparée”, tacle la chambre, n'a jamais atteint ses objectifs.
 
Les quotas de production n'ont été définis qu'en 2021, quatre ans après le vote de la réforme, et sont trois fois supérieurs à la production moyenne actuelle de perles… Donc totalement inopérants. Les autorisations d'occupation temporaire du domaine public sont accordées “de manière peu rationnelle”. Et aujourd'hui un tiers des producteurs de perles occupant 1300 hectares de surfaces du domaine maritime n'ont “rien produit depuis 2017”. Le changement de gouvernance transférant davantage de responsabilités aux professionnels est également un échec. Le conseil de la perliculture a pris ses compétences trop tardivement, les comités de gestion décentralisés dans les atolls ne sont même pas tous créés quatre ans après le vote de la loi. Et enfin, en matière de stratégie de promotion, le Pays a fini par reprendre en main en 2020 le développement de la stratégie qu'il avait entendu confier à une association de professionnels bénévoles…
 
La pollution, un constat “alarmant”
 
Plus grave pour la suite des évènements, le problème de “l’impact environnemental” de la perliculture a été trop peu, ou trop tardivement, pris en considération. Dès 1996 pourtant, indique la chambre territoriale des comptes, des juristes s'interrogeaient sur ces questions de pollution sous l'angle de la responsabilité juridique des acteurs du secteur. Pour autant, la première étude du Pays sur le sujet n'a été réalisée qu'en… 2003. Et politiquement, la première “prise de conscience” apparaît dans le débat d'orientations budgétaires en… 2016. Aujourd'hui, les déchets perlicoles représenteraient un stock historique cumulé depuis 40 ans de plusieurs milliers de tonnes par île perlicole et une production de déchet hélas “constante”.
 
Problème, le lagon de Takaroa -dont 14% de la surface était exploité pour la perliculture- a subi un phénomène “d’eutrophisation” (prolifération d'algues) qui a rendu son exploitation quasiment impossible, faisant passer les perliculteurs sur place de 40 en 2013 à 2 en 2017. Perliculteurs qui se sont rabattus sur l'atoll de Takapoto entre 2014 et 2019 qui aujourd'hui “montre des signes inquiétants de dysfonctionnement”. Le Pays envisage des solutions pour réduire la pollution liée notamment aux matériaux plastiques utilisés par le secteur et des actions “curatives” sont désormais indispensables pour nettoyer les lagons. Mais le coût estimé de ce nettoyage est conséquent : 1 milliard de Fcfp/tonne de déchet.
 
“Dès 2021”
 
Dans son rapport, la chambre recommande au Pays d'agir rapidement. Ses sept recommandations, assez spécifiques, sont à mettre en oeuvre “dès 2021”. Dans sa réponse, le président du Pays Edouard Fritch a “confirmé avoir initié l'élaboration d'une nouvelle politique sectorielle en fin d'année”, s'engageant à y “intégrer ces recommandations”. Les 60 ans de la perle devraient donc s'accompagner d'une remise à plat de la filière… qui en a cruellement besoin.
 
 

Rédigé par Antoine Samoyeau le Lundi 6 Décembre 2021 à 16:11 | Lu 2211 fois