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Jeux d’argent : une histoire de gros sous en Polynésie


Jeux d’argent : une histoire de gros sous en Polynésie
Rapido, Keno, Va’a, Cash, Loto, Euro Millions… les Polynésiens misent entre 4 et 5 milliards Fcfp par an sur des jeux de grattage ou de tirage commercialisés par la Pacifique des jeux dans un contexte où prolifère également le jeu clandestin et alors que la collectivité peine à aborder le débat de société sur l’implantation de casinos en Polynésie française.

De 1991 à 2008, le chiffre d’affaires cumulé de la filiale polynésienne de la Française des jeux s’est établi à 68,4 milliard Fcfp. Les sommes redistribuées au budget de la Polynésie française ont été dans le même temps de 15,6 milliards Frcfp au titre du prélèvement sur les mises, pratiquement 7 milliards en TVA et 1,5 milliard d’impôt.

Théoriquement, le montant des gains pour les joueurs s’est élevé à 33,1 milliards Fcfp de 1991 à 2007. Sur la même période, la Française des jeux et la Pacifique des jeux ont empoché 11,3 milliards Fcfp.

Le jeu d’argent en Polynésie est une histoire de gros sous. C’est aussi, en l’absence d’établissement de jeu de hasard officiellement agréé, la chasse-gardée de la Française des jeux et de sa filiale depuis 1991. Et un terreau fertile à une économie souterraine dans laquelle prolifèrent tripots, paris de toutes sortes et autres tables de black jack, poker, Kikiriri...

"Les Polynésiens jouent de manière responsable, ils jouent moins par exemple que les métropolitains" analysait prudemment en avril dernier pour l’AFP Guillaume Reynaud, le responsable commercial et marketing de la Pacifique des Jeux alors qu’un Tahitien venait de décrocher les 1,91 milliard de gains du Super Loto du 5 avril devenant le recordman polynésien du plus gros gain jamais gagné au Fenua. Savoureuse anecdote : le bulletin avait été validé par système Flash, pour une mise globale de 1 250 Fcfp.

Depuis 1991, la Française des jeux organise et exploite des jeux d’argent et de hasard en Polynésie française, via sa filiale la Pacifique de jeux.

La dernière convention en date régissant cette activité a été signée pour quatre ans, le 13 janvier 2009 puis reconduite tacitement le 31 décembre 2012. Elle devra faire l’objet d’une nouvelle négociation en juin 2016, six mois avant son échéance, pour une éventuelle reconduction de l’accord.

(Pacifique des jeux 1991-2007)
(Pacifique des jeux 1991-2007)
Le temps des questions

"Le temps est venu de s’interroger sur les capacités du Pays à gérer lui-même ce marché des jeux. L’un des objectifs prioritaires que je vois dans cette réflexion est de mettre fin à la fuite des capitaux tirés de l’exploitation des jeux", interpellait l’ancien président de la Polynésie française, Oscar Temaru dans un courrier adressé le 9 mars 2012 à Pierre Frébault, son ministre de l’Economie et des Finances.
En ligne de mire, la convention n°9-12 du 13 janvier 2009, relative à l’organisation et l’exploitation des jeux de hasard en Polynésie française qui finira par être reconduite tacitement jusqu’en décembre 2016. Etonnante demande de la part du même Oscar Temaru qui, 5 mois plus tard, fera en plein mois d’août une déclaration spectaculaire annonçant qu’il quitterait le pays le jour où un casino y ouvrirait.

"La question n'est pas de savoir s'il faut faire un casino aujourd'hui, la question est de savoir si nous avons encore le luxe de pouvoir dire non", résume un professionnel du tourisme, interrogé par le CESC dans le cadre de l’étude menée sur la question de "L’implantation de jeux de casino en Polynésie française : quels impacts, économique et social?" et qui avait donné lieu à un avis favorable de la 4e institution du Pays.

Le Conseil économique social et culturel (CESC) avait adopté en séance plénière le 28 mai dernier, ce rapport favorable à l’implantation de casinos en Polynésie Française, préparé sur la base d’une auto-saisine.

L’industrie du jeu y est présentée comme une nouvelle offre en matière de divertissement et de tourisme, susceptible de créer des emplois et de générer des recettes fiscales nouvelles.

Mais dans ce rapport, l'institution suggère aussi aux autorités de préparer le terrain avant la délivrance d'un premier agrément. Notamment par la création d'un dispositif réglementaire et fiscal ad-hoc et par la mise en œuvre "de mesures de protection par l'ensemble des opérateurs de jeux" pour éviter les dérives liées au phénomène de dépendance.

Souterraine ou officielle, la pratique des jeux de hasard et d’argent est une réalité économique présente dans le paysage polynésien. Et la collectivité ne pourra longtemps se soustraire au vrai débat de société que les politiques redoutent à ouvrir aujourd’hui tant les confessions religieuses ont exprimé leur farouche opposition à l’installation de casinos en Polynésie.

"Ce que je sais", explique le syndicaliste Patrick Galenon, dénonçant l’hypocrisie de certain, interrogé au sujet des jeux de hasard, "c’est qu’il y a déjà beaucoup de jeux d’argent qui se pratiquent ici, légalement comme le Loto, illégalement comme le Kikiriri, les combats de coqs… alors est-ce une bonne chose de réglementer et mieux contrôler cette activité ?"

On a également beaucoup de mal à imaginer exempt de casino un complexe tel que le Mahana Beach à Punaauia, présenté par Gaston Flosse comme le premier vrai projet touristique de Polynésie française.

Histoire de gros sous, la question des jeux d'argent est également en Polynésie une affaire de courage politique et d’honnêteté intellectuelle.

Rédigé par Jean-Pierre Viatge le Lundi 9 Septembre 2013 à 11:41 | Lu 4121 fois