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Finances communales : passer du “coup par coup” à une stratégie d'investissement


En 2022, la commune de Papeete a entrepris une rénovation du stade Willy Bambridge, pour un montant total de 134 millions de francs, dont un tiers a été financé sur les fonds propres de la ville. Crédit photo : Archives TI.
En 2022, la commune de Papeete a entrepris une rénovation du stade Willy Bambridge, pour un montant total de 134 millions de francs, dont un tiers a été financé sur les fonds propres de la ville. Crédit photo : Archives TI.
Tahiti, le 3 décembre 2024 - Passer d’une gestion prudente de “bon père de famille” à une véritable stratégie financière : tel est le défi que l’Agence française de développement (AFD) a rappelé ce mardi aux communes polynésiennes, lors de la présentation de l'Observatoire des communes. Malgré des finances saines et de nombreuses opportunités de financement, les municipalités peinent à investir pour leurs administrés. Entre une frilosité face à l’endettement et l’absence de planification à long terme, l'AFD met une nouvelle fois en lumière un paradoxe qui freine le développement du Fenua depuis de nombreuses années.

L’Observatoire des communes, présenté ce mardi par l’Agence française de développement (AFD), offre un panorama détaillé des finances des 48 municipalités polynésiennes. Véritable baromètre économique local, il permet de restituer une photographie claire de la santé financière des communes polynésiennes au Pays, à l’assemblée de la Polynésie, aux tāvana et à leurs équipes. “C’est un outil d’information et de décision, destiné à ouvrir le dialogue sur l’investissement. Le rôle des communes est d’investir pour leurs administrés, et le nôtre, comme celui du Pays, est de les accompagner dans ces démarches”, a souligné Mounia Aït Ofkir, la directrice de l’AFD, en marge de la présentation.
 
Mais malgré une situation financière globalement saine, avec une hausse des recettes communales (41,35 milliards en 2023, soit +2,24 % en un an) et une capacité d’autofinancement brute de 3,56 milliards de francs, le constat demeure inchangé : les investissements peinent à suivre. En 2023, les communes ont consacré 11,3 milliards de francs aux projets d’investissement, soit 350 millions de moins qu’en 2022 et près d’un milliard de moins qu’en 2020. Ces projets, pourtant essentiels au quotidien des administrés – réfection des routes, création de parcs ou installation de nouveaux locaux à déchets – semblent entravés par des obstacles invisibles. Ce constat, récurrent pour l’AFD, illustre la difficulté à faire évoluer des communes comparables à des mammouths, imposantes et immobiles, ou à des paquebots, lourds et lents à changer de cap. Leur réticence à adopter de nouvelles approches demeure un défi majeur pour l'Agence française de développement.
 
 
Du “bon père de famille” à la “stratégie financière”
 

Pourtant, les communes polynésiennes disposent de nombreux outils de financement, notamment des subventions État-Pays pouvant couvrir jusqu’à 95 % des coûts. Cependant, elles restent frileuses à l’idée d’emprunter. En 2023, le taux d’endettement moyen des communes polynésiennes s’élevait à seulement 12 %, contre 14 % en 2022, et bien loin des 73 % observés en métropole. Ce faible recours à l’endettement limite leur capacité à entreprendre plusieurs projets simultanément. Jusqu'à présent, celles-ci fonctionnent au “coup par coup” au gré des subventions.
 

Mounia Ait Ofkir, la directrice de l'Agence française de developpement. Crédit photo : Thibault Segalard.
Mounia Ait Ofkir, la directrice de l'Agence française de developpement. Crédit photo : Thibault Segalard.
Mounia Aït Ofkir dresse un constat sans équivoque : “Les communes accumulent un retard d’investissement. Elles fonctionnent comme un ‘bon père de famille’”. C’est-à-dire en épargnant et en dépensant de manière à ne pas s'endetter, mais en restant opportuniste face aux subventions, le tout, sans véritable stratégie financière à long terme. L’absence de plan pluriannuel d’investissement (PPI) empêche une planification cohérente et efficace des projets. Pourtant, ces outils permettraient de répartir les investissements sur plusieurs années, en fonction des besoins prioritaires des administrés. D'autant que la directrice de l'AFD est claire sur le sujet : “Les communes accumulent un retard d'investissement”.
 
Une année 2025 cruciale

Pour surmonter ces blocages, l’AFD intensifie donc, depuis deux ans, ses actions de terrain. “Nous déployons nos équipes auprès des communes pour leur fournir des formations et des outils financiers adaptés. Cela commence à porter ses fruits, avec la mise en place cette année d’un PPI dans une commune, et les résultats sont encourageants”, confie la directrice. “En somme, c'est du travail sur du long terme.” Mais si Mounia Aït Ofkir se montre optimiste, elle admet cependant que l’année 2025 s’annonce décisive. “Si les investissements ne sont pas lancés en 2025, ils ne le seront probablement pas en 2026, année des échéances municipales. Juste après, il y aura encore un temps d'inaction, le temps que les nouvelles mandatures se mettent en place”, prévient-elle.
 
Ainsi, comme chaque année, le tableau dressé par l'AFD est paradoxal et soulève une interrogation : pourquoi ces réticences à investir ? Est-ce dû à un manque de compétence ? Un manque de volonté ? Ou simplement de la frilosité ? Reste que des leviers d'actions continuent d'apparaître pour les communes, comme le Fonds de transition énergétique de l’État ou encore la montée en puissance des communautés de communes. La présence en Polynésie de la Banque des territoires depuis 2021 offre également des possibilités d'accompagnement nouvelles. Tous ces nouveaux instruments pourraient catalyser des investissements dans des secteurs prioritaires et très coûteux : transition énergétique, services publics (eau, assainissement, énergie) ou encore adaptation au changement climatique.
 

Rédigé par Thibault Segalard le Mardi 3 Décembre 2024 à 15:26 | Lu 1160 fois