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​Sans polémique, de quoi parlait le colloque sur la souveraineté…


Tahiti le 15 avril 2026. Un mois après la polémique du colloque sur « la souveraineté française en question en Océanie », tenu à huis clos à l’université de la Polynésie française, nous avons tenu à revenir sur le sujet avec son organisateur, Sémir Al Wardi, pour comprendre les enjeux de ce colloque, et surtout discuter des sujets qui y ont été abordés.
 

Quel était le but de ce colloque au départ ?
« C'est quasiment la première fois que pratiquement tous les spécialistes, par exemple de la Nouvelle-Calédonie, étaient présents. C'était extraordinaire de se retrouver enfin et de discuter. Tous les jours, on a des informations sur la Calédonie, sur la Polynésie, qui sont renouvelées et commentées. En réalité, chacun travaillait dans son coin. Ça a créé un genre de pool de chercheurs. Et qui fait qu'on s'informe, on commente tous les jours. Où on se pose des questions. Êtes-vous au courant de tel projet de loi, de telle proposition de loi ? C'est très intéressant. Parce que tous les chercheurs que nous avons invités sont, contrairement à ce qui a été dit, pas du tout du même bord. D’ailleurs, je rappelle que les enseignants-chercheurs, quand ils publient, ils publient en tant qu'enseignants-chercheurs. Ils n'ont pas de camp à défendre. D'ailleurs, on l'a vu lors des débats. Évidemment, on voyait tout de suite quelles étaient les orientations des uns et des autres. Mais quand ils écrivent ou quand ils passent dans une conférence, ils sont d'une honnêteté intellectuelle sans faille. »
 
Ils ne peuvent pas faire de tribune politique.
« Contrairement à ce qu'on imagine, les interventions étaient des interventions qui parlaient de la réalité du terrain. Alors, bien sûr, j'ai entendu qu'il y a eu trop de choses qui ont été dites contre l'État. En réalité, depuis Sébastien Lecornu, c'est-à-dire depuis le troisième référendum, l'État a pris position pour les radicaux-loyalistes, même pas pour les modérés. Et ainsi, on a aujourd'hui, après le colloque, eu la preuve de tout ce qu'on a dit. Puisque tout est tombé. Le résultat, c'est que tout a été rejeté et qu'on part aux élections le 28 juin en Nouvelle-Calédonie. Et finalement, qui avait raison ? C'étaient les chercheurs. Depuis le début, ils disaient à l'État qu’il se fourvoyait dans une politique trop subjective. La nomination de Sonia Backès au gouvernement est vraiment un moment important. On a compris que le gouvernement était en train de s'impliquer bien trop en Calédonie. Et c'était contre-productif. Nous, ce qu'on démontre, c'est qu'il faut que les choses soient productives. Ce qui est extraordinaire, c'est que ce que j'ai entendu, à part peut-être une ou deux interventions, la majorité des interventions, par exemple pour la Calédonie, faisaient appel à l'historien Louis-José Barbançon en disant qu'il faut aller vers le « nous ». Or, aller vers le « nous », c'est justement estimer que les radicaux de tous bords se trompaient. En fait, on revient à la modération d'Aristote. On ne peut pas dire que ce colloque était contre l'État. Il était contre les dérives d'un gouvernement. Ce n'est pas la même chose. Et on sait aujourd’hui que Bougival tombe. Finalement, on repart à des négociations après les élections. Et là-dessus, même l'ancien ministre des Outremer, Manuel Valls, critique ouvertement le gouvernement français sur la Calédonie. Anthony Tutugoro a fait une étude grâce à des fonds sur la Calédonie, sous la direction de Mathias Chauchat. Il fait une étude sur ce que souhaite la population calédonienne, toutes ethnies confondues. Et on découvre que s'il y a une minorité qui souhaite être dans la France complètement et qu’une autre minorité souhaite une indépendance pleine, la grande majorité des Calédoniens souhaite une solution intermédiaire. Ça, c’est la réalité que tous ces chercheurs écrivent depuis des années et qui montre que le gouvernement français prend une mauvaise direction.
 
Pourquoi cette vision biaisée ?
« C'est ça que les chercheurs montrent. Le temps océanien, et donc le temps mélanésien, est un temps long. Quand on se lance dans des négociations, il faut avoir du temps. La stratégie qui consiste à enfermer les gens pour qu'en deux jours, ils puissent signer quelque chose (Accords de Bougival, ndr.), ce n'est pas une bonne stratégie. Ça permet de trouver des points de concordance, mais après, il y a la nécessité pour ceux qui représentent, par exemple, la FNKS, de retourner vers la base pour qu'il y ait un consensus. Il est évident, à mon avis, que les choses ont été précipitées pour qu’elles se passent avant le départ de Macron. C'est une erreur.

Ce colloque ne s’est pas arrêté que sur la situation calédonienne ?
« Non bien sûr. Cela nous a permis de parler de la souveraineté, que ce soit pour le Vanuatu, que ce soit la vision à Wallis, que ce soit, dans une vision plus large, comment fonctionnent ces États insulaires. On a eu un spécialiste de Malte, Godfrey Baldacchino, qui est très connu, qui a fait quelque chose de très intéressant sur le fonctionnement de ce qu'il appelle les « small island states ». Il y avait Fred Constant, qui est professeur en sciences politiques, qui a été même ambassadeur de France, qui a parlé de la para-diplomatie. Nous avons discuté des « juridictions insulaires non souveraines » et de la diplomatie réelle de ces pays-là qui dépasse les relations internationales menée par les puissances administrantes. Christian Montet a eu des propos très intéressants sur la gouvernance dans les petits États insulaires. Alain Moirand a fait une démonstration très intéressante sur l'accord de Bougival et comment la Polynésie française doit regarder cet accord. Moi, je suis parti sur le principe d'égalité. Le principe d'égalité est lié à la souveraineté. Et ainsi, j'ai démontré que la devise de la République, ne s'applique pas réellement au Polynésie, parce qu'il y a peu de redistribution sociale. L'État est freiné par la spécialité législative et l'autonomie, et la classe politique n'a pas réellement souhaité que l'État intervienne. »
 
Il y aura une publication de ces travaux ?
« Oui. J’espère sortir les actes à la fin de l'année aux éditions de la MSHP (Maison des sciences de l’homme du Pacifique). »
 
Est-ce que ce colloque valait toute cette polémique ?
« Ça ne valait absolument pas toute cette polémique. En fait, toute cette polémique est venue de Nouvelle-Calédonie. Le Fonds Pacifique a craint que ce colloque soit véritablement une tribune anti-État. Ce qui n'était pas le cas. Je vais répéter pour que ce soit bien clair : devant les inquiétudes exprimées par Nouméa, nous avons proposé le huis clos. Évidemment, cela n'a pas du tout été apprécié par les chercheurs, qui étaient déjà choqués par l'annulation d'une conférence sur le conflit Israélo-Palestinien au Collège de France plus tôt. Sans cette inquiétude de Nouméa, on n'aurait même pas parlé de ce colloque. Mon seul regret est qu'un ancien ambassadeur à Paris, a été retenu à la demande de Nouméa. Quelqu’un de brillant qui connaît très bien l’Océanie. Pour ma part, je reste fidèle à Albert Camus, qui cherchait à tout prix à réconcilier les communautés qui avaient le même amour pour leur pays. »

Rédigé par Bertrand PREVOST le Mercredi 15 Avril 2026 à 19:52 | Lu 293 fois