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“Un apprentissage, c'est une déchirure”


Tahiti, le 5 août 2026 - Les fonctionnaires stagiaires de l’Éducation ont été accueillis ce mercredi à l’Institut national supérieur du professorat et de l’éducation pour la traditionnelle réunion d’accueil. Certains devront quitter le Fenua pour faire leur stage en métropole, voire y enseigner quelques années car les postes sont “tendus”. Le vice-recteur est clair : “Ce n'est pas eux qui décident de leur affectation”. Il leur demande de sortir de leur “zone de confort” et rappelle qu’en France, certains ont “les mêmes problématiques”.
 
Les lauréats aux concours du premier et second degré de l’Éducation étaient accueillis ce mercredi à l’Institut national supérieur du professorat et de l’éducation de la Polynésie. Si certains d’entre eux devront partir en métropole pour effectuer leur année de stage et peut-être même y enseigner pendant quelques années car il n’y plus de postes vacants en Polynésie, d’autres ont été affectés au Fenua.
 
C’est le cas de Rainuiatea Smith, qui sera conseillère principale d’éducation (CPE) stagiaire au lycée Paul-Gauguin. “Je suis contente (…) puisque j'y étais élève il y a une dizaine d'années et c'était mon objectif quand je suis sortie du lycée de revenir à Gauguin pour y travailler.” Rainuiatea Smith voulait au départ être professeure d’anglais puis, au fil des années et des expériences acquises, elle a préféré “accompagner et guider les élèves au-delà de l'enseignement, c'est pour ça que je me suis reconvertie vers le métier de CPE”.
 
Stéphanie Wong, elle, est professeure stagiaire en sciences de la vie et de la terre (SVT). Elle aussi est affectée en Polynésie pour son stage, mais il n’est pas certain qu’il y ait ensuite un poste disponible. Elle sera alors dans l’obligation de partir en métropole. “Je ne suis pas fermée à l'idée et ça va dépendre aussi de ce qu'on va me dire, c’est-à-dire est-ce qu'il y a possibilité de revenir à court terme, surtout qu'il y a des départs, bientôt, en SVT et je compte sur ça aussi, mais je sais que ce n'est pas gagné non plus.”

“Un enseignant est un ingénieur de très haut niveau qui s'occupe de la nature humaine”

Pour le vice-recteur, André Canvel, ces derniers doivent faire preuve de “lucidité”. “Vous êtes d'abord et avant tout des fonctionnaires de l'État français et non pas des fonctionnaires du Pays polynésien”, leur a-t-il dit. “Et ce n'est pas eux qui décident de leur affectation, mais c'est l'État”. Un rappel “fondamental”, assure-t-il.
 
Il ajoute qu’“un fonctionnaire, par définition, ne touche pas un salaire, mais un traitement”. Et de ce fait, il n’est donc “pas propriétaire de son emploi. L'emploi, c'est l'État qui le décide et c'est l'État qui lui délivre”. Il conçoit que le fonctionnaire ait des droits, mais il a “aussi un certain nombre d'obligations”.
 
Au-delà de toutes ces obligations, le vice-recteur assure que ces jeunes doivent aussi faire preuve de “maturité” et qualifie leur métier de “plus beau des métiers parce que finalement, la seule façon de transformer une société, c'est son école”. Il souligne la complexité de ce métier où il faut sans cesse “se renouveler, se transformer car les générations ne se ressemblent pas. Et par conséquent, un enseignant est un ingénieur de très haut niveau qui s'occupe de la nature humaine”.

Sortir de “sa zone de confort”

Interrogé sur les inquiétudes de certains fonctionnaires stagiaires d’être affectés en métropole, le vice-recteur André Canvel assure que “c’est tendu” au niveau des postes d’affectation en Polynésie.
 
Il rappelle que cette peur n’est pas propre aux Polynésiens. “Un jeune du Tarn-et-Garonne qui vous dit qu'il va être affecté à Créteil ou à Lille ou à Nancy vit la même souffrance (…). Il a les mêmes problématiques d'adaptation, d'acclimatation, les mêmes problématiques de trouver un logement, de se refaire des amitiés, de se refaire des relations sociales. C'est la même chose partout. Et ce n'est pas la distance qui fait l'éloignement. C'est la représentation qu'on se fait de la distance.”
 
André Canvel a longtemps travaillé dans l'académie de Créteil et estime que ceux qui s’investissent dans le milieu associatif ou sportif du quartier, “en règle générale, ne quittent pas Créteil alors qu'ils étaient arrivés en ayant vraiment le sentiment de tout abandonner. Donc c'est une question d'ouverture (…). Pour être crédible, il faut aussi avoir vécu cette déchirure. Un apprentissage, c'est une déchirure”. En effet, le vice-recteur ne peut concevoir le fait que ces fonctionnaires stagiaires puissent demander à leurs élèves d’accepter le changement alors qu’ils “se contentent d'être dans leur zone de confort. C’est à l’enseignant de vivre cette expérience afin d’accompagner ses élèves dans leurs propres apprentissages”

“Tous nos stagiaires feront leur demande de CIMM”

Depuis plusieurs années, les membres de l’Unsa, syndicat majoritaire dans l’Éducation, sont présents pour accueillir les fonctionnaires stagiaires. C’était encore le cas ce mercredi. “Nous tenons à accompagner nos jeunes pour qu'ils soient un peu plus apaisés sur l’avenir qui va se profiler avec plusieurs jalons importants, notamment en termes de positionnement pour le mouvement”, précise Martial Chang.
 
Il ajoute qu’il y a plus d’une centaine de demandes de centre des intérêts matériels et moraux (CIMM) qui sont faites chaque année, dont les Polynésiens stagiaires de l’Éducation. “Tous nos stagiaires feront leur demande de CIMM d'ici deux mois à peu près. Ils sont Polynésiens, ils ont le droit de rester en Polynésie.”
 
Il précise que certains saisissent le tribunal car “nous avons des cas flagrants où il y a absence d’intérêts matériels et moraux et qui ont quand même le CIMM”. Martial Chang explique avoir saisi les autorités de l’État et du Pays ainsi que les élus sur ce sujet. “Il y a eu très peu de deuxième séjour, c’est-à-dire une deuxième demande de mise à disposition validée et acceptée par la DGEE. Cela veut dire que l'offre de demande de mise à disposition a été bien épluchée. Ou alors que des consignes ont été données pour qu’il n'y ait pas de deuxième séjour. Sauf cas particulier où on n'a pas de postulant.”

Martial Chang rappelle qu’aucun syndicat n'intervient pour l’attribution des CIMM. “C’est une décision de la direction des ressources humaines à Paris, les documents sont transmis au haut-commissaire qui les transmet ensuite au vice-rectorat.”    
 
Il ajoute que dans le premier degré les postes sont protégés. “Il n'y a pas de possibilité pour les professeurs des écoles du national d'entrer en Polynésie sauf ceux de l'éducation spécialisée car nous n’en n'avons pas donc on les fait venir de métropole.”

Rainuiatea Smith, CPE stagiaire au lycée Paul-Gauguin : “J'en ai pleuré parce que c'était vraiment un objectif de vie”

“Je me suis connectée à 3 heures du matin parce que c'est à l’heure française. Et quand j’ai vu mon nom, j'ai sauté de joie et je crois que j'ai dû réveiller mes voisins. J'en ai pleuré car c'était vraiment un objectif de vie et là où j'ai encore plus explosé de joie, c'était de savoir que j'étais affectée en Polynésie. Mon but, c'était de servir la jeunesse polynésienne. Bien sûr, la jeunesse en soi si j'étais en métropole, mais l'objectif premier, c'était la Polynésie, servir nos jeunes ici.
 
C'est l'un des concours les plus difficiles parce qu’on est au niveau de cadre supérieur et ce qui a été le plus compliqué, ce sont les oraux car on part en France. Et il a fallu jongler entre mon métier qui était celui d'enseigner, en même temps préparer mon départ et préparer mes épreuves. Et c'est pour ça que ma réussite, j'en suis très fière parce que j'ai réussi à combiner tout ça en si peu de temps (…). Ce n'est pas un parcours facile, mais quand on y arrive, c'est d'autant plus gratifiant et ce qui sera encore plus gratifiant, c'est de voir ces jeunes réussir professionnellement et s'épanouir aussi personnellement.” 

Stéphanie Wong, professeure stagiaire en sciences de la vie et de la terre : “Tous ces efforts ont payé”

“Cela n'a pas été facile de passer ce concours, j'ai été suivie, j'ai investi, j'ai eu un formateur en métropole, j'avais avec lui un suivi hebdomadaire, j'avais besoin de ça pour avoir un cadre. Et en plus de ça, j'ai un petit garçon d'un an. En parallèle, j'étais aussi contractuelle, dans un collège-lycée privé en ville. Cela a été un gros challenge cette année mais en même temps je suis fière de moi et tous ces efforts ont payé (…). Je suis affectée ici, dans deux établissements, dans un collège et un lycée, pour cette année de stage, mais pour la suite ce n’est pas gagné. Je sais que les postes en SVT sont presque fermés, il n'y a presque plus de postes. L'inspectrice Mathilda nous a déjà prévenus, même bien avant de passer le concours donc je suis au courant de la situation quant aux postes qui sont disponibles en SVT ici.
Je sais qu'il y a des heures par-ci, par-là, j'ai tenté et j'ai réussi. Et quand j'ai reçu la réponse, j'étais contente, parce que je peux rester ici avec mon fils et mon chéri. Pour le moment, je veux me concentrer sur mon année de stage, je prends les choses comme elles viennent, et puis après, on verra.”  

Rédigé par Vaite Urarii Pambrun le Mercredi 5 Août 2026 à 19:34 | Lu 433 fois