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Quelles menaces guettent avec le fort El Niño qui s’installe ?


Légende : Selon les dernières données du centre de prévision océanique américain la NOAA, les anomalies de température étaient autour de +3 °C dans les eaux situées entre la Polynésie et Hawaï. ©Infos Cyclones
Légende : Selon les dernières données du centre de prévision océanique américain la NOAA, les anomalies de température étaient autour de +3 °C dans les eaux situées entre la Polynésie et Hawaï. ©Infos Cyclones
Tahiti, le 30 juillet 2026 - Les regards sont tournés vers le plus grand océan du monde ou un phénomène El Niño exceptionnel est en train de s’installer. Il est désormais clairement visible dans l’océan, mais aussi dans l’atmosphère, à travers les anomalies de température, les vents, la pression et la convection tropicale.
 
“Ça va très vite”, alerte Neil S., ingénieur en météorologie et chargé de communication chez Infos Cyclones. El Niño est-il déjà là ? “Oui”, répond le météorologue de formation. “La saison chaude australe 2026-2027 devrait se dérouler sous l’influence d’un El Niño puissant, probablement très puissant.”
 
Ce phénomène naturel, qui revient généralement tous les deux à sept ans, correspond à un réchauffement anormal des eaux de surface du Pacifique équatorial. Selon le Centre de prévision climatique américain (NOAA) les probabilités d’un épisode très fort sont élevées. La NOAA estime à 81 % le risque d’un épisode intense entre octobre et décembre 2026. Le pic exact reste toutefois impossible à déterminer plusieurs mois à l’avance même si, d’après les modèles, ça devrait être en novembre ou décembre, donc au début de la saison chaude.

La pêche pourrait être impactée

 
Une chose est sûre, les signaux observés dans le Pacifique inquiètent... “Il y a deux semaines, les anomalies de température étaient autour de +3 °C dans les eaux situées entre la Polynésie et Hawaii, dans la région des îles de la Ligne. En avril, on était seulement à +1 °C.” Dans cette zone, la température de l’eau atteint déjà près de 30 °C et pourrait grimper jusqu’à 32 ou 33 °C au moment du pic attendu en fin d’année. C’est ce qu’on appelle une inertie thermique : quand on lance quelque chose, il faut du temps pour que ça s’arrête. Cette hausse concerne une grande partie du Pacifique. “On est comme dans un bocal : tout se réchauffe. Le froid que l’on ressent encore parfois, c’est simplement ce qu’il reste”, illustre technicien de la météo. “C’est comme quand on ouvre un frigidaire : le froid sort, mais il est peu à peu remplacé par la chaleur.”
 
Ce réchauffement pourrait avoir des conséquences importantes sur les écosystèmes marins et sur la pêche. Pour cause : le principal courant froid qui influence actuellement le Pacifique vient de l’Amérique latine. Il remonte ensuite vers les îles Galápagos avant d’atteindre les Marquises. Or cette mécanique est aujourd’hui perturbée par le réchauffement rapide des eaux proches de l’équateur.
 
Aux Marquises, des premiers changements sont observés et les conséquences pourraient être économiques pour les professionnels de la mer. “Ils ont constaté moins de poissons. C’est notamment lié au fait que certaines algues meurent avec la hausse des températures. Or ces algues sont nécessaires à toute une chaîne alimentaire dont dépendent les poissons”, décrit le spécialiste en météorologie Neil S.

Saison plus sèche aux Tuamotu


El Niño ne signifie pas automatiquement une sécheresse généralisée. Son influence dépend fortement des zones géographiques. “On va avoir un déplacement des zones pluvieuses. Ça ne veut pas dire qu’il ne pleuvra plus. Mais il ne pleuvra pas partout de la même manière. Certaines zones pourront recevoir davantage de précipitations, tandis que d’autres seront plus sèches que d’habitude”, expose le spécialiste des sciences de l’atmosphère.
 
Les dernières projections indiquent davantage de précipitations attendues aux Marquises en fin d’année, tandis que les Tuamotu pourraient connaître une situation plus sèche. Une situation particulièrement sensible pour les atolls, qui disposent de peu de reliefs et donc de faibles capacités naturelles de stockage de l’eau.
 
Sur les atolls coralliens sans relief et sans source naturelle comme dans les Tuamotu il est bien difficile d'accumuler l’eau. “Il y a peu de nappes phréatiques. La question de la ressource en eau est donc un enjeu important”, déplore le météorologue. À noter que dans certaines communes l'eau potable est déjà une denrée rare et le dessalement de l'eau de mer existe dans quelques rares atolls équipés de centrales publiques.
 
La Polynésie pourrait connaître une alternance entre épisodes très pluvieux et périodes plus sèches. “Avec El Niño et le réchauffement qui s’ajoute derrière, on peut avoir des chocs frontaux, de gros nuages qui arrivent avec des pluies intenses”, prévoit Neil S.
 
Concernant le risque cyclonique, prudence également. “El Niño ne permet pas d’annoncer un cyclone précis. On ne peut pas dire combien de cyclones toucheront la Polynésie française. Une prévision saisonnière donne une tendance du risque à l’échelle d’un bassin ou d’une région, mais elle ne peut pas prévoir plusieurs mois à l’avance le nombre d’impacts directs sur le territoire.”
 
En revanche, le phénomène peut modifier les zones favorables au développement des systèmes tropicaux. “El Niño peut déplacer vers l’est les zones où les conditions sont favorables à la formation et au déplacement des systèmes tropicaux. Cela augmente donc la vigilance que l’on doit avoir en Polynésie.”

“Mieux vaut prévenir que guérir”

 
L'anticipation est de mise. “Mieux vaut prévenir que guérir. Il faut en parler dès maintenant, avant le début de la saison chaude”, annonce l'ingénieur en météorologie.
Selon lui, les prochaines semaines doivent permettre de renforcer la préparation. Au programme pour les communes : vérification des dispositifs d’alerte, entretien des évacuations d’eau, sécurisation des habitations et des équipements, préparation des communes, sensibilisation des acteurs maritimes et suivi des ressources en eau.
Pour améliorer les connaissances locales, des initiatives citoyennes tentent aussi de compléter les réseaux existants. C’est notamment le rôle d’Infos Cyclones, qui installe des stations météorologiques chez des particuliers volontaires. “On ne fait pas concurrence à Météo-France, on essaie simplement d’étoffer le réseau”, pointe Neil S.
La couverture reste encore faible à l’échelle du territoire. “Le Pays n’a que quatre stations principales sur l’ensemble du territoire. Ils développent aussi des stations automatiques, mais il manque encore beaucoup de points de mesure, notamment dans les archipels éloignés. La Polynésie est aussi vaste que l’Europe, mais avec des moyens qui restent limités. Le fait d’être à 15 000 kilomètres de la métropole fait que l’on se sent parfois un peu laissés pour compte”, estime, tout en restant optimiste, le spécialiste en météorologie.

Comment les météorologues font pour suivre El Niño ?

Pour suivre l’évolution du phénomène El Niño, ils s’appuient sur des modèles numériques, mais aussi sur des mesures réalisées directement dans l’océan. “On surveille ce phénomène sur tout l’océan Pacifique. On regarde ce qui se passe en profondeur, jusqu’à 100 mètres, mais aussi en surface avec les anomalies de température.” Ces données proviennent notamment de bouées déployées dans l’océan. Ce sont des capteurs qui mesurent la température de l’eau en permanence. Les projections numériques déterminent ensuite les évolutions possibles, comme pour la météo. Les modèles climatiques calculent les données par rapport à ce qui a déjà eu lieu.
Mais l’accès aux données devient plus compliqué. “Les capteurs sont principalement mis en place par les États-Unis. Depuis quelque temps, certains échanges de données sont plus difficiles. Or tous les pays se communiquent leurs observations pour mieux comprendre le phénomène”, explique Neil S, chargée de communication chez Infos Cyclones, l'initiative associative/citoyenne d’observation météorologique et de vulgarisation sur le réseaux social Facebook depuis dix ans.

Rédigé par Violaine Broquet le Jeudi 30 Juillet 2026 à 19:01 | Lu 1450 fois