Tahiti, le 26 mars 2026 - Deux jours après l’officialisation de son départ du Tavini, Tematai Le Gayic nous a reçus pour faire le point sur les raisons qui l’ont conduit à quitter le parti d’Oscar Temaru. Sans renier ses aspirations souverainistes, le jeune élu explique vouloir être porteur d’une nouvelle voix, loin des dogmes et des positions figées, pour s’occuper en priorité des besoins de la population.
Nous sommes quelques jours après la diffusion de votre lettre de démission du Tavini. Comment vous sentez-vous après cette décision ?
“J'ai le cœur léger. Cette décision n'a pas été facile d'un point de vue humain, parce que les femmes et les hommes qui sont dans ce parti, je les apprécie. On a cheminé ensemble. Mais cette décision a été mûrement réfléchie. Elle a été prise en fonction de la situation actuelle du parti. Mon objectif, c'est de proposer une nouvelle orientation.”
Ce n'est pas juste un coup de sang ? C'est l'envie chez vous de déclencher quelque chose de neuf au sein de la mouvance indépendantiste ?
“L'idée, c'est surtout de proposer quelque chose qui pourrait faire perdurer le combat de l'émancipation, sans qu'il soit parasité ou effacé par une doctrine qui soit jugée trop dure. Lors des élections municipales, j'ai eu beaucoup de personnes qui m'ont contacté, qui avaient des questionnements sur le projet indépendantiste, sur le projet de souveraineté, et qui, au fond, partageaient des principes. C'est-à-dire celui d'avoir des institutions souveraines, celui d'avoir une économie plus forte, plus résiliente, celui d'avoir des hommes et des femmes formés en fonction de leur réalité culturelle et historique dans le Pacifique. Ce sont des principes qu'on partage avec beaucoup de personnes qui sont aussi autonomistes.”
En tant que militant, vous rêviez du grand soir.
“C'est le principe. Tous les militants de gauche rêvent de ce fameux renversement, du grand soir, du rééquilibrage social. Mais ces élections municipales m'ont appris quelque chose de très concret, sans renier ces valeurs. C’est que le grand soir n'existe pas. Nous avons besoin d'une vision plus concrète, plus planifiée, modulable en fonction des réalités des gens. Et finalement, j'ai fait le deuil de ce grand soir et je place le statut comme un outil plutôt que comme un objectif. C'est-à-dire que si aujourd'hui, la réalité économique et sociale nécessite qu'on reste dans le statut d'autonomie, alors on doit rester dans le statut d'autonomie. Pour moi, l'orientation qui est nécessaire pour les prochaines années, c'est qu'il n'y ait plus de tabou sur le statut politique. Ce statut doit être considéré comme un moyen d'accéder à plus d'autonomie interne. Notre énergie doit se positionner sur ‘est-ce qu'il faut plus de rééquilibrage social, est-ce qu'il faut plus de rééquilibrage économique, comment est-ce qu'on pense le développement économique, stratégique du pays’ et ne plus utiliser le statut comme une raison du blocage de notre développement. Chaque fois qu'il y a un blocage institutionnel, il faut le déverrouiller, il faut en parler à la fois avec nos opposants politiques, avec l'État, mais au regard d'un objectif qui est plus terre à terre. Si les autonomistes faisaient un pas de ce côté-là, on aurait un apaisement sur la question institutionnelle.”
Comment est-ce qu'on planifie ce développement. À grands coups de marteau dans le statut, comme certains voudraient le faire, ou avec un peu plus de raison, en se donnant le temps de travailler cette autonomie, pour tendre vers l’indépendance ?
“Si on sort des débats entre autonomistes et indépendantistes, si on sort des débats statutaires, il y a des réalités qui sont beaucoup plus urgentes. L'accès au logement, l'accès à un emploi, la question de la santé, la question de la déstructuration des familles, le changement de mentalité au sein des familles qui fait qu'il y a des écarts entre les générations, qui fait qu'il y a moins de solidarité familiale et donc une augmentation de la précarité, l'isolement des personnes âgées, etc. Tous ces sujets ne sont pas pris en compte dans nos grands débats institutionnels et philosophiques. On se concentre sur des sujets périphériques alors que sous notre nez, on a des sujets dont on devrait s'occuper en priorité.”
Ce courant de pensée, vous le partagez avec d’autres élus à l’assemblée ? Est-ce que votre démission ne va pas faire un appel d'air avec quelques autres avec lesquels vous pourriez constituer un groupe ?
“Je ne veux pas participer ou être artisan d'une certaine déstabilisation du gouvernement ou de la majorité. La perspective de souveraineté doit être partagée par tout le monde. Le pas que devrait faire le Tavini, c'est d'accepter qu'il n'a pas le monopole de l'indépendantisme, de la souveraineté ; que les principes de l'indépendance peuvent aussi être partagés par des autonomistes. La première chose qu'on m'a dite quand j'ai quitté le parti, c’est : ‘il est devenu autonomiste, il n'est plus indépendantiste.’ Malheureusement, c'est à cause de ça qu’on ne sort pas de ce tabou. On ne peut pas demander aux autonomistes de sortir du tabou institutionnel sans que les indépendantistes fassent un effort de partager cette trajectoire.”
Ce départ, ce n’est pas la colère issue du choix du Tavini de soutenir Tauhiti Nena plutôt que vous ?
“Non, parce que je suis fier de la campagne que j'ai faite. Je suis content des personnes qui m'ont accompagné. Quand j'ai été député, j'ai défendu une vision radicale de l'indépendantisme. Et en faisant l'historique de mon engagement, je me trouvais en décalage avec ma pensée. Cette élection municipale a été une révélation pour moi de comment est-ce que je pourrais mieux mener mon engagement politique.”
Cette réflexion n’était-elle pas déjà née lors de votre prise de position contre les discussions avec l’Azerbaïdjan, ou même après les territoriales alors que le Tavini avait mené une campagne sociale et, dès le lendemain, pondait une commission spéciale sur l’indépendance à l’assemblée ?
“En 2022 et en 2023, on a fait une campagne basée sur les réalités, sur des sujets très concrets. On a mis de côté l'évolution statutaire, l'évolution institutionnelle. Puis le parti nous a demandé d'être un peu plus rigides sur certaines positions. Derrière, il y a les législatives anticipées. Au-delà de la plateforme autonomiste qui a bien fonctionné, le Tavini s'est éloigné du programme de 2023 et a perdu. Quand j'ai rencontré à plusieurs reprises le président Oscar Temaru pendant ces élections municipales, il m'a fait comprendre qu'il n'avait plus confiance en moi. Je n'ai pas voulu porter les sujets du parti dans ces élections, parce que j'étais trop en décalage avec sa pensée. Plutôt que de subir des décisions qui ne sont pas les miennes ou de subir des positionnements contre mes convictions, j'ai préféré prendre mes responsabilités.”
Vous partez pour une nouvelle étape. Quelle est-elle et avec qui ? Le téléphone a dû chauffer ces trois derniers jours ?
“J'ai été surpris des messages et des mails que j'ai reçus. Une très grande majorité de la société civile ; des messages d'encouragement, de félicitations. J'ai aussi eu une centaine de messages de personnes qui souhaitaient s'engager. Qui viennent de plusieurs îles, de plusieurs communes. J'ai même des élus municipaux qui viennent de gagner des élections dans plusieurs communes qui veulent s'engager parce qu'ils ont trouvé la campagne municipale que j'ai portée intéressante. Ils veulent sortir des positionnements rigides des deux blocs. Pour l'instant, je suis plutôt sur un courant de pensée. Et voir comment ce courant de pensée peut perdurer. Il y en a beaucoup qui ont essayé une troisième voie et qui s’y sont cassé les dents. Ce courant de pensée, il a des prérogatives. Pas de tabou institutionnel. La souveraineté ne doit pas être vue comme illusoire et l'autonomie comme un enfermement. On doit prendre la réalité institutionnelle en fonction de la réalité sociale et économique. Aujourd'hui, on est dans un statut d'autonomie, on fait avec. Et on avance avec.”
Quel positionnement aurez-vous dorénavant ?
“C'est un sujet philosophique que j'aime. C'est comment est-ce qu'on se positionne en tant que peuple colonisé. Je pense qu'on doit avancer sur la question de la pensée victimisante. L'idée, c'est de dire, on avance mais on n'oublie pas. Dans le sens où on sait ce qui est arrivé dans notre pays, on sait d'où l'on vient, on connait les réalités économiques et sociales. Nous avons été colonisés, nous sommes un peuple en voie d'émancipation. Nous connaissons nos réalités historiques et culturelles, mais il nous faut avancer. Et cette question, c'est un sujet à la fois qui porte sur la colonisation, sur le nucléaire, sur les relations qu'on a avec l'État. On doit être apaisé avec notre histoire parce que sinon, on n'avancera pas. On restera bloqué dans une forme de victimisation perpétuelle sans forcément proposer un discours qui se veut plus rassurant et plus porté vers l'avenir. Il ne faut pas que l’on soit prisonnier de nous-mêmes. Il ne faut pas craindre de sortir de notre propre blocage. Enfin, il faut un rééquilibrage social. Il faut le faire de manière pragmatique plutôt que dogmatique.”
C’est-à-dire ?
“Le rééquilibrage social est souvent pensé sous un angle fiscal, donc il y a une équité fiscale à mettre en place. On parle aussi de crise du logement, mais les carnets de commandes sont pleins. C'est vrai que le coût de construction est élevé, que le coût du foncier est élevé. Mais ça n’empêche pas les investisseurs de construire. Et surtout, ça ne les empêche pas de vendre, de mettre en Airbnb. Toutes les grandes îles ont subi cette augmentation, cette inflation du prix de l'immobilier à cause de l'activité saisonnière. Il faut cadrer davantage, soit en décidant que dans certains logements, il y a un pourcentage qui doit aller dans le saisonnier, un pourcentage qui doit aller dans la location à longue durée et dans l'accès à la propriété. Aujourd'hui, tous ces sujets ne sont pas pris en compte. C'est dommage.”
C’est une base de discours pour des territoriales…
“Je vais être très honnête. Lors de la campagne des municipales, il y a une chose qu'on a dite sur moi que je ne peux pas retirer, c'est mon âge. J'ai 25 ans. Ce n'est pas à 27 ans (il les aura aux prochaines territoriales, NDLR) que je vais m'engager dans une élection plus large. L'idée, c'est de dire comment est-ce qu'on peut proposer un courant de pensée et un programme qui peut devenir dominant et qui fait que les grands partis politiques se positionnent sur ces sujets-là. Je n’abandonne pas mon désir de souveraineté, mais le bien-vivre, le bien-être des habitants, c'est ça l'objectif. L'idée, c'est qu'il faut changer la manière d'agir.”
Il faut arrêter de bipolariser le débat ?
“Il peut être bipolarisé, il peut y avoir des blocs, mais sur des sujets qui préoccupent les Polynésiens. Est-ce qu'on augmente ou pas l'âge de départ à la retraite ? Est-ce qu'on met plus d'aides sociales ou pas ? Est-ce que le Airbnb, on le réglemente ou pas ? Je pense qu'on devrait davantage se concentrer sur ces sujets-là plutôt que les sujets dogmatiques ou les sujets annexes.”
Dans votre position, la meilleure façon de porter ces idées à l’assemblée, c’est de constituer un groupe…
“Sur les deux ans qui nous restent, l'idée, c'est de participer à la déclinaison du programme de 2023. Donc je ne suis pas dans des logiques de déstabilisation de l'assemblée, de la majorité à l'assemblée ou de déstabilisation du gouvernement. Je suis tout de même favorable à ce qu'il y ait d'autres élus qui me rejoignent. Ce n'est pas antinomique avec notre engagement de 2023 parce qu'on veut justement décliner le programme. J'ai vu des élus Tavini à l'assemblée qui sont très proches du président Oscar, du président Géros, qui voulaient participer, être force de proposition avec le gouvernement, mais qui n'ont pas été entendus. À l'inverse, j'ai vu des ministres commencer à entrer en négociation avec certains élus qui, eux aussi, ont été mis de côté. Et le clivage, c'est chacun chez soi, chacun s'occupe de ses problèmes.”
C'est inquiétant de voir un gouvernement issu d'une majorité qui ne s'entend plus avec cette même majorité.
“C’est sûr, c'est plus simple si le chef du parti est aussi le chef du gouvernement. Le parti s'est beaucoup effacé dans la gestion de ce lien entre le gouvernement et l'assemblée. Je pense que c'est l'une des raisons pour lesquelles il y a eu des dissensions. Parce que le parti n'a pas fait son rôle d'arbitrage des décisions politiques, d'essayer de faire vivre les débats entre l'assemblée et le gouvernement. C'est pour ça qu'aujourd'hui, je suis tout seul avec Odette (Homai, qui a démissionné du Tavini en janvier, NDLR). On n'a pas la force de pouvoir peser dans les décisions, mais on compte sur la bonne intelligence à la fois de la majorité et du gouvernement pour accepter les propositions. La difficulté, c'est que les deux sont légitimes à gouverner. L'assemblée se sent légitime, c'est elle qui vote les lois. Le gouvernement se sent légitime, c'est lui qui mène l'action publique… Chacun doit faire une concession.”
Votre profession de foi en 2022 expliquait lors de votre élection comme député, que lorsqu'on quitte le parti, on quitte aussi son mandat d'élu. On va vous reprocher de ne pas le faire.
“(longue inspiration) Lorsque j'ai pris cette décision de démissionner, j'avais cette question en tête. Aujourd'hui, il me semble légitime d'aller jusqu'au bout, parce que je ne me suis pas écarté des engagements pris aux territoriales. Je pense que c'est le parti qui s'est défaussé de ses objectifs.”
N’est-ce pas alors mentir aux électeurs que de faire croire qu’on a un programme social pour finalement ne parler que d’indépendance dans l’hémicycle ?
“Je pense qu'ils ont eu une position tactique qui était de dire : ‘on va positionner les jeunes, on va laisser Moetai et son entourage proposer un programme pour gagner’. C'est comme ça qu'Oscar a positionné Moetai Brotherson en tant que président. Mais, arrivé aux responsabilités… ils ont mis de côté la position tactique pour revenir aux positions dogmatiques. J’ai travaillé par exemple en tant que député sur la citoyenneté mā’ohi. Des élus m’ont contacté comme Tepuaraurii Teriitahi ou encore Lana Tetuanui. J’ai travaillé le sujet. Mais la raison réelle pour laquelle j'ai arrêté de bosser dessus, c'est parce que mon propre parti, mon ancien président de parti m'a dit ‘ce n'est pas ça que le Tavini veut. Tu proposes quelque chose qui n'est pas en adéquation avec la philosophie du Tavini’. Et pourtant, c'est un sujet qui a été mis sur les programmes en 2022 et en 2023.”
S'il n'y avait pas eu cette embrouille sur les municipales, entre Tauhiti Nena et vous, dans le choix du soutien du parti, vous seriez encore au Tavini ?
“Il y a une chose qui était claire depuis plusieurs mois, c'était qu'il fallait réformer notre manière d'agir. Je pensais qu'on pouvait le faire à l'intérieur du parti, qu'il fallait laisser le temps au temps et qu'un jour ou l'autre, on aurait eu la possibilité de pouvoir réformer le parti de l'intérieur. Mais il y a les anciens dans leur combat, lié à leur histoire, qui n'est pas la nôtre. La réelle peur que j'ai, honnêtement, c’est que notre idéal soit effacé parce qu'on aura voulu aller trop vite, trop fort, parce que le Tavini, qui est le seul parti indépendantiste du pays, va tout sacrifier juste pour essayer de créer son grand soir. C'est un mauvais calcul pour 2028. C'est galvaniser les militants indépendantistes radicaux, et leur faire croire qu'on est capable de le faire rapidement, alors que ce n'est juridiquement pas possible.
Vous craignez de nourrir des déceptions qui se retournent finalement contre vous dans les urnes ?
“On a une base militante indépendantiste qui est galvanisée par des discours radicaux, et moi, ce dont j'ai peur, c'est qu'ils soient déçus et qu'ils finissent par rejeter le mouvement. Ils peuvent finir par se dire que c'était un miroir aux alouettes, et que finalement, on a menti pendant toutes ces années.”
Nous sommes quelques jours après la diffusion de votre lettre de démission du Tavini. Comment vous sentez-vous après cette décision ?
“J'ai le cœur léger. Cette décision n'a pas été facile d'un point de vue humain, parce que les femmes et les hommes qui sont dans ce parti, je les apprécie. On a cheminé ensemble. Mais cette décision a été mûrement réfléchie. Elle a été prise en fonction de la situation actuelle du parti. Mon objectif, c'est de proposer une nouvelle orientation.”
Ce n'est pas juste un coup de sang ? C'est l'envie chez vous de déclencher quelque chose de neuf au sein de la mouvance indépendantiste ?
“L'idée, c'est surtout de proposer quelque chose qui pourrait faire perdurer le combat de l'émancipation, sans qu'il soit parasité ou effacé par une doctrine qui soit jugée trop dure. Lors des élections municipales, j'ai eu beaucoup de personnes qui m'ont contacté, qui avaient des questionnements sur le projet indépendantiste, sur le projet de souveraineté, et qui, au fond, partageaient des principes. C'est-à-dire celui d'avoir des institutions souveraines, celui d'avoir une économie plus forte, plus résiliente, celui d'avoir des hommes et des femmes formés en fonction de leur réalité culturelle et historique dans le Pacifique. Ce sont des principes qu'on partage avec beaucoup de personnes qui sont aussi autonomistes.”
En tant que militant, vous rêviez du grand soir.
“C'est le principe. Tous les militants de gauche rêvent de ce fameux renversement, du grand soir, du rééquilibrage social. Mais ces élections municipales m'ont appris quelque chose de très concret, sans renier ces valeurs. C’est que le grand soir n'existe pas. Nous avons besoin d'une vision plus concrète, plus planifiée, modulable en fonction des réalités des gens. Et finalement, j'ai fait le deuil de ce grand soir et je place le statut comme un outil plutôt que comme un objectif. C'est-à-dire que si aujourd'hui, la réalité économique et sociale nécessite qu'on reste dans le statut d'autonomie, alors on doit rester dans le statut d'autonomie. Pour moi, l'orientation qui est nécessaire pour les prochaines années, c'est qu'il n'y ait plus de tabou sur le statut politique. Ce statut doit être considéré comme un moyen d'accéder à plus d'autonomie interne. Notre énergie doit se positionner sur ‘est-ce qu'il faut plus de rééquilibrage social, est-ce qu'il faut plus de rééquilibrage économique, comment est-ce qu'on pense le développement économique, stratégique du pays’ et ne plus utiliser le statut comme une raison du blocage de notre développement. Chaque fois qu'il y a un blocage institutionnel, il faut le déverrouiller, il faut en parler à la fois avec nos opposants politiques, avec l'État, mais au regard d'un objectif qui est plus terre à terre. Si les autonomistes faisaient un pas de ce côté-là, on aurait un apaisement sur la question institutionnelle.”
Comment est-ce qu'on planifie ce développement. À grands coups de marteau dans le statut, comme certains voudraient le faire, ou avec un peu plus de raison, en se donnant le temps de travailler cette autonomie, pour tendre vers l’indépendance ?
“Si on sort des débats entre autonomistes et indépendantistes, si on sort des débats statutaires, il y a des réalités qui sont beaucoup plus urgentes. L'accès au logement, l'accès à un emploi, la question de la santé, la question de la déstructuration des familles, le changement de mentalité au sein des familles qui fait qu'il y a des écarts entre les générations, qui fait qu'il y a moins de solidarité familiale et donc une augmentation de la précarité, l'isolement des personnes âgées, etc. Tous ces sujets ne sont pas pris en compte dans nos grands débats institutionnels et philosophiques. On se concentre sur des sujets périphériques alors que sous notre nez, on a des sujets dont on devrait s'occuper en priorité.”
Ce courant de pensée, vous le partagez avec d’autres élus à l’assemblée ? Est-ce que votre démission ne va pas faire un appel d'air avec quelques autres avec lesquels vous pourriez constituer un groupe ?
“Je ne veux pas participer ou être artisan d'une certaine déstabilisation du gouvernement ou de la majorité. La perspective de souveraineté doit être partagée par tout le monde. Le pas que devrait faire le Tavini, c'est d'accepter qu'il n'a pas le monopole de l'indépendantisme, de la souveraineté ; que les principes de l'indépendance peuvent aussi être partagés par des autonomistes. La première chose qu'on m'a dite quand j'ai quitté le parti, c’est : ‘il est devenu autonomiste, il n'est plus indépendantiste.’ Malheureusement, c'est à cause de ça qu’on ne sort pas de ce tabou. On ne peut pas demander aux autonomistes de sortir du tabou institutionnel sans que les indépendantistes fassent un effort de partager cette trajectoire.”
Ce départ, ce n’est pas la colère issue du choix du Tavini de soutenir Tauhiti Nena plutôt que vous ?
“Non, parce que je suis fier de la campagne que j'ai faite. Je suis content des personnes qui m'ont accompagné. Quand j'ai été député, j'ai défendu une vision radicale de l'indépendantisme. Et en faisant l'historique de mon engagement, je me trouvais en décalage avec ma pensée. Cette élection municipale a été une révélation pour moi de comment est-ce que je pourrais mieux mener mon engagement politique.”
Cette réflexion n’était-elle pas déjà née lors de votre prise de position contre les discussions avec l’Azerbaïdjan, ou même après les territoriales alors que le Tavini avait mené une campagne sociale et, dès le lendemain, pondait une commission spéciale sur l’indépendance à l’assemblée ?
“En 2022 et en 2023, on a fait une campagne basée sur les réalités, sur des sujets très concrets. On a mis de côté l'évolution statutaire, l'évolution institutionnelle. Puis le parti nous a demandé d'être un peu plus rigides sur certaines positions. Derrière, il y a les législatives anticipées. Au-delà de la plateforme autonomiste qui a bien fonctionné, le Tavini s'est éloigné du programme de 2023 et a perdu. Quand j'ai rencontré à plusieurs reprises le président Oscar Temaru pendant ces élections municipales, il m'a fait comprendre qu'il n'avait plus confiance en moi. Je n'ai pas voulu porter les sujets du parti dans ces élections, parce que j'étais trop en décalage avec sa pensée. Plutôt que de subir des décisions qui ne sont pas les miennes ou de subir des positionnements contre mes convictions, j'ai préféré prendre mes responsabilités.”
Vous partez pour une nouvelle étape. Quelle est-elle et avec qui ? Le téléphone a dû chauffer ces trois derniers jours ?
“J'ai été surpris des messages et des mails que j'ai reçus. Une très grande majorité de la société civile ; des messages d'encouragement, de félicitations. J'ai aussi eu une centaine de messages de personnes qui souhaitaient s'engager. Qui viennent de plusieurs îles, de plusieurs communes. J'ai même des élus municipaux qui viennent de gagner des élections dans plusieurs communes qui veulent s'engager parce qu'ils ont trouvé la campagne municipale que j'ai portée intéressante. Ils veulent sortir des positionnements rigides des deux blocs. Pour l'instant, je suis plutôt sur un courant de pensée. Et voir comment ce courant de pensée peut perdurer. Il y en a beaucoup qui ont essayé une troisième voie et qui s’y sont cassé les dents. Ce courant de pensée, il a des prérogatives. Pas de tabou institutionnel. La souveraineté ne doit pas être vue comme illusoire et l'autonomie comme un enfermement. On doit prendre la réalité institutionnelle en fonction de la réalité sociale et économique. Aujourd'hui, on est dans un statut d'autonomie, on fait avec. Et on avance avec.”
Quel positionnement aurez-vous dorénavant ?
“C'est un sujet philosophique que j'aime. C'est comment est-ce qu'on se positionne en tant que peuple colonisé. Je pense qu'on doit avancer sur la question de la pensée victimisante. L'idée, c'est de dire, on avance mais on n'oublie pas. Dans le sens où on sait ce qui est arrivé dans notre pays, on sait d'où l'on vient, on connait les réalités économiques et sociales. Nous avons été colonisés, nous sommes un peuple en voie d'émancipation. Nous connaissons nos réalités historiques et culturelles, mais il nous faut avancer. Et cette question, c'est un sujet à la fois qui porte sur la colonisation, sur le nucléaire, sur les relations qu'on a avec l'État. On doit être apaisé avec notre histoire parce que sinon, on n'avancera pas. On restera bloqué dans une forme de victimisation perpétuelle sans forcément proposer un discours qui se veut plus rassurant et plus porté vers l'avenir. Il ne faut pas que l’on soit prisonnier de nous-mêmes. Il ne faut pas craindre de sortir de notre propre blocage. Enfin, il faut un rééquilibrage social. Il faut le faire de manière pragmatique plutôt que dogmatique.”
C’est-à-dire ?
“Le rééquilibrage social est souvent pensé sous un angle fiscal, donc il y a une équité fiscale à mettre en place. On parle aussi de crise du logement, mais les carnets de commandes sont pleins. C'est vrai que le coût de construction est élevé, que le coût du foncier est élevé. Mais ça n’empêche pas les investisseurs de construire. Et surtout, ça ne les empêche pas de vendre, de mettre en Airbnb. Toutes les grandes îles ont subi cette augmentation, cette inflation du prix de l'immobilier à cause de l'activité saisonnière. Il faut cadrer davantage, soit en décidant que dans certains logements, il y a un pourcentage qui doit aller dans le saisonnier, un pourcentage qui doit aller dans la location à longue durée et dans l'accès à la propriété. Aujourd'hui, tous ces sujets ne sont pas pris en compte. C'est dommage.”
C’est une base de discours pour des territoriales…
“Je vais être très honnête. Lors de la campagne des municipales, il y a une chose qu'on a dite sur moi que je ne peux pas retirer, c'est mon âge. J'ai 25 ans. Ce n'est pas à 27 ans (il les aura aux prochaines territoriales, NDLR) que je vais m'engager dans une élection plus large. L'idée, c'est de dire comment est-ce qu'on peut proposer un courant de pensée et un programme qui peut devenir dominant et qui fait que les grands partis politiques se positionnent sur ces sujets-là. Je n’abandonne pas mon désir de souveraineté, mais le bien-vivre, le bien-être des habitants, c'est ça l'objectif. L'idée, c'est qu'il faut changer la manière d'agir.”
Il faut arrêter de bipolariser le débat ?
“Il peut être bipolarisé, il peut y avoir des blocs, mais sur des sujets qui préoccupent les Polynésiens. Est-ce qu'on augmente ou pas l'âge de départ à la retraite ? Est-ce qu'on met plus d'aides sociales ou pas ? Est-ce que le Airbnb, on le réglemente ou pas ? Je pense qu'on devrait davantage se concentrer sur ces sujets-là plutôt que les sujets dogmatiques ou les sujets annexes.”
Dans votre position, la meilleure façon de porter ces idées à l’assemblée, c’est de constituer un groupe…
“Sur les deux ans qui nous restent, l'idée, c'est de participer à la déclinaison du programme de 2023. Donc je ne suis pas dans des logiques de déstabilisation de l'assemblée, de la majorité à l'assemblée ou de déstabilisation du gouvernement. Je suis tout de même favorable à ce qu'il y ait d'autres élus qui me rejoignent. Ce n'est pas antinomique avec notre engagement de 2023 parce qu'on veut justement décliner le programme. J'ai vu des élus Tavini à l'assemblée qui sont très proches du président Oscar, du président Géros, qui voulaient participer, être force de proposition avec le gouvernement, mais qui n'ont pas été entendus. À l'inverse, j'ai vu des ministres commencer à entrer en négociation avec certains élus qui, eux aussi, ont été mis de côté. Et le clivage, c'est chacun chez soi, chacun s'occupe de ses problèmes.”
C'est inquiétant de voir un gouvernement issu d'une majorité qui ne s'entend plus avec cette même majorité.
“C’est sûr, c'est plus simple si le chef du parti est aussi le chef du gouvernement. Le parti s'est beaucoup effacé dans la gestion de ce lien entre le gouvernement et l'assemblée. Je pense que c'est l'une des raisons pour lesquelles il y a eu des dissensions. Parce que le parti n'a pas fait son rôle d'arbitrage des décisions politiques, d'essayer de faire vivre les débats entre l'assemblée et le gouvernement. C'est pour ça qu'aujourd'hui, je suis tout seul avec Odette (Homai, qui a démissionné du Tavini en janvier, NDLR). On n'a pas la force de pouvoir peser dans les décisions, mais on compte sur la bonne intelligence à la fois de la majorité et du gouvernement pour accepter les propositions. La difficulté, c'est que les deux sont légitimes à gouverner. L'assemblée se sent légitime, c'est elle qui vote les lois. Le gouvernement se sent légitime, c'est lui qui mène l'action publique… Chacun doit faire une concession.”
Votre profession de foi en 2022 expliquait lors de votre élection comme député, que lorsqu'on quitte le parti, on quitte aussi son mandat d'élu. On va vous reprocher de ne pas le faire.
“(longue inspiration) Lorsque j'ai pris cette décision de démissionner, j'avais cette question en tête. Aujourd'hui, il me semble légitime d'aller jusqu'au bout, parce que je ne me suis pas écarté des engagements pris aux territoriales. Je pense que c'est le parti qui s'est défaussé de ses objectifs.”
N’est-ce pas alors mentir aux électeurs que de faire croire qu’on a un programme social pour finalement ne parler que d’indépendance dans l’hémicycle ?
“Je pense qu'ils ont eu une position tactique qui était de dire : ‘on va positionner les jeunes, on va laisser Moetai et son entourage proposer un programme pour gagner’. C'est comme ça qu'Oscar a positionné Moetai Brotherson en tant que président. Mais, arrivé aux responsabilités… ils ont mis de côté la position tactique pour revenir aux positions dogmatiques. J’ai travaillé par exemple en tant que député sur la citoyenneté mā’ohi. Des élus m’ont contacté comme Tepuaraurii Teriitahi ou encore Lana Tetuanui. J’ai travaillé le sujet. Mais la raison réelle pour laquelle j'ai arrêté de bosser dessus, c'est parce que mon propre parti, mon ancien président de parti m'a dit ‘ce n'est pas ça que le Tavini veut. Tu proposes quelque chose qui n'est pas en adéquation avec la philosophie du Tavini’. Et pourtant, c'est un sujet qui a été mis sur les programmes en 2022 et en 2023.”
S'il n'y avait pas eu cette embrouille sur les municipales, entre Tauhiti Nena et vous, dans le choix du soutien du parti, vous seriez encore au Tavini ?
“Il y a une chose qui était claire depuis plusieurs mois, c'était qu'il fallait réformer notre manière d'agir. Je pensais qu'on pouvait le faire à l'intérieur du parti, qu'il fallait laisser le temps au temps et qu'un jour ou l'autre, on aurait eu la possibilité de pouvoir réformer le parti de l'intérieur. Mais il y a les anciens dans leur combat, lié à leur histoire, qui n'est pas la nôtre. La réelle peur que j'ai, honnêtement, c’est que notre idéal soit effacé parce qu'on aura voulu aller trop vite, trop fort, parce que le Tavini, qui est le seul parti indépendantiste du pays, va tout sacrifier juste pour essayer de créer son grand soir. C'est un mauvais calcul pour 2028. C'est galvaniser les militants indépendantistes radicaux, et leur faire croire qu'on est capable de le faire rapidement, alors que ce n'est juridiquement pas possible.
Vous craignez de nourrir des déceptions qui se retournent finalement contre vous dans les urnes ?
“On a une base militante indépendantiste qui est galvanisée par des discours radicaux, et moi, ce dont j'ai peur, c'est qu'ils soient déçus et qu'ils finissent par rejeter le mouvement. Ils peuvent finir par se dire que c'était un miroir aux alouettes, et que finalement, on a menti pendant toutes ces années.”




























