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“On ne sort pas des collectifs par plaisir”


 
Tahiti, le 20 août 2026 – Suspendus mercredi à 18 h 30, les travaux sur le collectif 3 reprendront vendredi à 8 h 30, après la commission permanente de ce jeudi. Au lendemain d'une première journée dominée par les 8,5 milliards destinés à Air Tahiti Nui, Warren Dexter défend les arbitrages du gouvernement, à commencer par ce prêt qui offre au Pays l'occasion de “faire des petits” avec sa trésorerie. Il reconnaît en revanche un rendement fiscal insuffisant pour financer le FPSU (fonds pour la protection sociale universelle) et assure que, sauf nouvel imprévu, il ne devrait pas y avoir de collectif 4 d'ici la fin de l'année. Reste à composer avec les amendements que l'opposition affûte pour la plénière. Entretien.
 
 
 
Sur la méthode, d'abord, vous avez présenté ce collectif en urgence au mois de juin, vous l'avez retiré sept semaines plus tard pour déposer une nouvelle copie budgétaire alourdie de 2 milliards et demi. Aujourd'hui, avec le recul, est-ce que la première version avait été insuffisamment préparée ou est-ce que vous avez intégré les dispositions d'un collectif 4 qui était déjà dans les tuyaux ?
 
Disons qu'effectivement, déjà, il y avait une incompréhension sur la première version qui avait été déposée en juin. On pensait que ça avait été retiré des travaux de l'Assemblée, mais en fait, ça a été retiré de l’ordre du jour d'une commission. Donc, ce n'était pas tout à fait pareil. Il y avait une incompréhension. Quand on a reçu la convocation à la commission la semaine dernière ou il y a deux semaines de ça, on était surpris. On a dit « oh mince, la première version n'a pas été retirée ». Donc, on a demandé le retrait parce qu'on était sur le point de présenter une nouvelle version. Cette nouvelle version, ce sont effectivement des nouvelles urgences qui sont apparues. Le câble de secours Manatua en Indonésie a cassé, c'est à Tonga, je crois. Donc, c'est urgent de réparer. Il y a effectivement ATN qui nous a demandé de soutenir pour les rénovations de cabines. Ça, je pense que personne ne conteste la nécessité de rénover ces cabines. Mais après, effectivement, on peut discuter sur les modalités de financement. Je pense que ce sera encore le gros sujet de la séance plénière sur ce collectif. Et puis, il y a aussi des rendements fiscaux qui ne sont pas au rendez-vous pour le FPSU. Clairement, sur la réforme que j'avais faite sur l'IRCM (impôt sur le revenu des capitaux mobiliers) l'année dernière, on n'a pas eu le rendement escompté. Et donc, du coup, c'est grave parce que la partie CST abonde en fait le FPSU à hauteur de 1,7 milliard. Et là, on n'a fait que 500 millions. Donc, il fallait absolument trouver des ressources supplémentaires au titre de ce nouveau collectif 3 pour combler le trou, entre guillemets, dans le FPSU.
 
 
Hier en commission, vous avez consacré plus de 4 heures à ATN. Les travaux ont été suspendus à 18h30 pour reprendre vendredi matin. Tepuaraurii Teriitahi, a évoqué l'idée d'un amendement pour sortir ce fameux prêt de 8,5 milliards du collectif 3 et pour le mettre dans un texte à part. Qu'est-ce que vous en pensez ? Est-ce que c'est faisable ?
 
Déjà, il faut qu'on s'entende très vite sur ce qu'on fait pour le financement de ces rénovations de cabine. Parce qu'en fait, le prestataire de service qui avait été mandaté pour ce dossier, avait préconisé la vente de 2 avions, et avec le produit de la vente, financer ces rénovations de cabine. Nous, on n'était pas d'accord. Parce qu'on dit, déjà, la compagnie a 2 avions en location. En avoir 4, c'est un peu comme vendre des bijoux de famille, donc on a refusé ce scénario-là. Du coup, qu'est-ce qu'on fait si on garde les 2 avions ? Il se trouve qu'aujourd'hui, ATN n'est plus bankable parce qu'ils ont des difficultés financières. Même avec la garantie du pays, la DBF (direction du budget et des finances) me dit qu'ils n'auraient pas pu avoir le prêt, en tout cas, pour 8,5 milliards. C’est pourquoi on n'avait que cette solution de prêter. Le pays prête à ATN à ce niveau-là.
 
Une garantie d'emprunt ou un montage mixte, ce n'était pas possible ?
 
Non, ça ne marche pas. Apparemment, les banques n'auraient pas suivi. Alors, moi, j'ai été surpris après par la proposition du président Fritch hier en commission qui parlait d'une subvention d'alternative au prêt. Moi, je préfère le prêt parce qu'on nous reproche d'avoir trop d'argent en caisse, ces fameux 40 milliards, donc, on propose d'en prêter 8,5, mais qui vont produire des intérêts. Vous savez qu'aujourd'hui, le statut nous interdit de placer cette trésorerie du pays. Donc par ce biais-là, on a l'opportunité de faire des petits, des intérêts sur cet argent prêté.
 
Dans ce collectif, on parle de 10 ou 15 ans avec un premier décaissement de 300 millions en 2026, puis des décaissements en 2027-2028. Mais il n'y a rien de plus précis. Quel échéancier ? Quelle durée ? Quel taux ?
 
Alors là, c'est à discuter. Effectivement, les deux scénarios de prêt, c'est un amortissement sur 10 ans ou sur 15 ans. Et le taux d'intérêt sera de 5 %. Au niveau des banques, ce n'est pas loin de 4 %. Donc il y a un gap énorme. C'est aussi une manière de donner un coup de pouce à ATN. Et encore une fois, c'est plus intéressant qu'une subvention, parce que ça nous rapporte quand même, en cumul, sur 10 ans, pas loin d'un milliard de produits.
 
Quid si ATN ne parvient pas à l’équilibre escompté en 2029 ?
 
Je suis parfaitement en phase avec le Président. On a toute confiance en Lionel Guérin. Il sait de quoi il parle, il connaît son sujet, donc nous, on lui fait confiance. Peut-être qu'il est un peu trop ambitieux à dire qu'il serait à l'équilibre en 2029, mais je suis persuadé qu'avec lui, la compagnie ne va pas se casser la figure. C'est certain. Il prend les bonnes décisions.
 
Moetai Broderson, justement, avait annoncé il y a plusieurs mois l'arrivée d'un nouvel actionnaire éventuellement au capital d'ATN, dans le cadre de la “réinvention“ de la compagnie. Où en est-on ?
 
En fait, la seule fois où j'ai entendu parler de ça, c'était encore à l'époque de Philippe Marie (prédécesseur de Lionel Guérin), où il y a eu des discussions avec Cathay Airlines. C'est une grande compagnie asiatique, je crois, et il était question qu’ils rentrent dans le capital, et finalement, ça ne s'est jamais fait. Après, je n'ai plus eu de nouvelles, peut-être qu'il y a d'autres pistes, mais je ne sais pas. 
 
Sur les arbitrages, vous avez retiré 500 millions aux aides à l'emploi, en expliquant qu'il y avait suffisamment d'argent pour couvrir les besoins. Combien reste-t-il concrètement aujourd'hui, et quelle consommation vous prévoyez d'ici décembre, à peu près ?
 
 
Je ne saurais pas dire, mais ce qu'il faut savoir, c'est qu'effectivement, pour financer ce collectif 3, on a repris, le milliard supplémentaire aux mesures d'aide à l'emploi qu’on avait inscrit au collectif 1, en anticipant sur le fait qu'il y aurait peut-être, avec la crise en Iran, une crise économique, donc on voulait anticiper. Pareil pour les mesures de vie chère, on a augmenté l'enveloppe de prise en charge du fret international sur les PPN à hauteur de 1,5 milliard, et en définitive, cet argent n'a pas servi, que ce soit pour l'emploi, parce qu'on n'a pas eu besoin, et également pour la prise en charge du fret. Donc on reprend cet argent pour financer ce collectif 3 et d'autres actions.
 
Sur les 2 milliards récupérés sur le FIGD (fonds d’investissement et de garantie de la dette) pour financer l'investissement, sans nouvel emprunt bancaire, jusqu'où comptez-vous puiser dans ce fonds ? Et quel niveau estimez-vous indispensable de conserver, pour qu'il puisse continuer à jouer son rôle de garantie de la dette ?
 
En fait, c'est difficile à dire. Ça dépend de la perception qu'ont les bailleurs de fonds par rapport à ce fonds qui est en fait une garantie de remboursement pour eux. On avait 7,2 milliards, donc on en prend 2,4, il en reste 4,8. Est-ce que puiser davantage dans les prochains budgets, ce serait possible par rapport à la confiance des bailleurs de fonds ? Je ne sais pas. Là, franchement, je ne peux pas donner la réponse en l’état. Moi, j'ai envie de dire que pour l'instant, la situation financière du pays se porte bien, donc c'est facile d'avoir la confiance des bailleurs de fonds. Ce FIGD constitue un facteur de confiance supplémentaire. Est-ce que le fait de le supprimer complètement rendrait difficile de contracter de nouveaux prêts ? Ça, je ne peux pas le dire en l’état.
 
En tout cas, ça aurait peut-être aussi un impact sur la note de la Polynésie…
 
Oui, effectivement, ça pourrait jouer défavorablement sur la note de la Polynésie si on venait à vider complètement ce fonds.
 
Le moratoire des hydrocarbures a réduit fortement les recettes affectées. Là, vous remettez 1,1 milliard au FRPH (fonds de régulation des prix des hydrocarbures). Jusqu'à quand le pays peut-il continuer à absorber le coût de ce bouclier ?
 
En fait, c'est 1,1 milliard qu'on met au FPPH (fonds de péréquation des prix des hydrocarbures) : la prise en charge du carburant vers les îles pour que le prix à la pompe dans les îles soit au même prix qu’à Tahiti. Parce que dans ce FPPH, on n'avait pas assez de réserve pour financer ce manque à gagner fiscal. Par contre, dans la partie FRPH, on a assez de réserves pour absorber le manque à gagner, il n'y a pas de souci.
 
On sait que le ROB (rapport d’orientation budgétaire) et le DOB (débat d’orientation budgétaire) doivent arriver en octobre et novembre, et le budget primitif en décembre. Est-ce la dernière modification pour 2026 avant de préparer 2027 ou faut-il s'attendre à un dernier collectif ?
 
Tant qu'il n'y a pas de nouveaux imprévus ou de nouvelles urgences, je dirais qu'il n'y aura pas de collectif 4. C'est par rapport à ça, on ne sort pas des collectifs par plaisir. Déjà là, on sort des collectifs pour épuiser les résultats de l'exercice précédent, parce qu'on a l'obligation d'utiliser ce résultat pour financer des actions nouvelles. Là, c'est bon, on a tout utilisé. Maintenant, si on a des urgences nouvelles, il va falloir trouver des ressources supplémentaires pour les financer, mais je n'espère pas, et je ne pense pas qu'on aura un collectif 4 d'ici la fin de l'année.
 
 
Sur les Jeux du Pacifique, 300 millions ont été rajoutés entre la première copie de juin et celle-ci – on est passés de 1,4 milliard à 1,7 - est-ce que ça va suffire à apaiser les craintes des uns et des autres ?
 
La ministre des Sports a été interrogée là-dessus hier, elle a été confiante. Puis moi c'est mon intérêt aussi, c'est-à-dire qu’effectivement, même le président Fritch l'a évoqué, on a mis en place des milliards supplémentaires pour une exécution sur les quatre mois restant de l'année. J'espère que cet argent va vraiment être liquidé, parce que les reports de crédit, ce n'est jamais confortable pour le ministre des Finances.
 
Dernière question, cette fois sur l'ambiance et sur la perspective de la séance plénière. Les débats ont-ils été plus apaisés en commission ? Les élus comme le gouvernement sont-ils plus réceptifs et y a-t-il moyen de trouver un consensus, de travailler ensemble pour faire adopter ce texte sans qu'il soit trop raturé ?
 
Je ne suis pas assez politique pour donner une réponse fiable, en tout cas, c'était très cordial hier. Il y a eu plein de questions, mais je trouvais que c'était globalement constructif. Après, en séance plénière, ça peut être autre chose, comme c'est filmé, il y a la population, des fois ça peut être un spectacle… On s'attend à ce qu'il y ait des amendements, d’ailleurs je suis un peu déçu, je pensais qu'il y en aurait en commission, pour nous permettre de mieux les travailler. Donc en plénière, ça va être un peu plus compliqué, parce qu'on va devoir examiner dans le rush les amendements, parce que quand on nous dit par exemple qu'il faut qu'on trouve la recette en face d’une dépense, ça veut dire qu'il faut supprimer sans doute des actions qu’on a proposées de notre côté, pour maintenir les équilibres budgétaires. Parce que si tu t'amuses à présenter un budget amendé au haut-commissariat en déséquilibre, tu peux être sûr qu'on aura un recours. En tout cas, j'espère qu'au niveau politique, ça va se calmer, parce que si on reste dans des situations de tension comme ça, ce n'est pas bon pour mon économie, je n'aime pas.

Rédigé par Stéphanie Delorme le Jeudi 20 Août 2026 à 12:09 | Lu 555 fois