Tahiti Infos

Le bateau ivre


Tahiti, le 9 avril 2026 - Comme un air de règlement de comptes jeudi à l’assemblée de la Polynésie française à l’occasion de l’ouverture de la session administrative. L’exercice qui devrait être une formalité, avec discours du président de l’assemblée puis discours du président du Pays, a tourné à la séance de thérapie de couple lors de laquelle les deux protagonistes, Moetai Brotherson et Antony Géros, se sont tourné le dos, une bonne fois pour toute semble-t-il. Quant aux orientations comptables et la présentation du bilan du gouvernement, censés être exposés lors de cette séance d’ouverture de session, on repassera.

 
Alors qu’à l’extérieur de l’hémicycle, une poignée de militants affichaient bien haut ce que les élus Tavini n’osent prononcer eux-mêmes depuis leurs chaises – la démission de Moetai Brotherson et celle des élus dissidents – les deux présidents ont enchaîné les discours, comme des monologues, sans tenter de tendre une main vers l’autre.
 
La rupture froide, celle qui couvait depuis le fiasco de la loi fiscale de 2024 et le vote de confiance théâtral d’avril 2024, a fini par prendre forme, malgré les dénégations, les dénis, et le rejet de la faute à la presse qui aurait trop d’imagination. Et certains s’y vautrent déjà, comme Teremuura Kohumoetini qui se filmait dans le hall avec ceux qui demandaient la démission du gouvernement.
 
Dans son intervention, après avoir invité le gouvernement à mieux suivre les initiatives des élus de Tarahoi, notamment à la suite des colloques sur la vie chère ou encore sur l’indivision, Tony Géros s’est arrêté de longues minutes sur la situation après l’éclatement du groupe Tavini à l’assemblée, ayant conduit à la création en début de semaine du groupe A Fano Tia.
 
“Ces dissensions deviennent préoccupantes lorsqu'elles franchissent le cadre du débat politique”, a-t-il sermonné. “Vous risquez d'altérer le fonctionnement et d'embrouiller le message en cours de mandature auprès de nos concitoyens. Ce qui se joue ici dépasse les seules sensibilités partisanes”, a martelé le patron de Tarahoi. “Cela produit de la confusion. Pire encore, cela expose l'institution elle-même à une forme de stigmatisation de l'opinion publique en dispensant une prétendue aura vertueuse auprès de celles et ceux qui rechercheraient à se refaire une nouvelle virginité électorale, alors même que notre devoir est de la rassembler autour de l'intérêt général.”
 
Charte de l’engagement de l’élu du Tavini en main, Antony Géros a renvoyé les démissionnaires face à leur décision. “Si d'aucuns choisissent aujourd'hui de s'en éloigner, nul ne saurait leur dénier ce choix. C'est votre choix. Mais l'on peut quand même regretter qu'il leur ait fallu trois années pour mesurer la portée de cet engagement et décider ainsi de s'en affranchir. Que de temps perdu. Je veux le dire avec clarté : le non-respect des engagements librement consentis lors de l'acte de candidature à la liste aux élections territoriales de 2023 ne saurait être tenu pour négligeable.”
 
Plus tard aux micros des journalistes, Tony Géros sera encore plus frontal, accusant directement Moetai Brotherson d’être à l’origine de tous les maux du Tavini, et ce depuis son annonce de candidature à la présidence. “Il y a un monsieur à l’intérieur qui s’est autoproclamé président du Pays. C’est à partir de là que tout a dérapé.” Tony Géros venait d’exposer, enfin, ce qu’il pense depuis 2023 et qui transpirait dans chacun de ses actes à l’assemblée.

Ni imposé, ni précipité

Programme en main lui aussi, le président du Pays a souhaité répondre immédiatement au président de l’assemblée, face à des élus qui n’osaient applaudir pour l’un ou pour l’autre. “Depuis trois ans, d'aucuns ont choisi de diverger de ce programme. Arguant très tôt que ce n'était pas leur programme. La responsabilité de ce déni leur incombe”, a-t-il lancé depuis la tribune. Il tempère cependant dans la crise au sein du Tavini : “Aujourd'hui, la majorité qui avait porté ce programme est divisée en deux groupes. Cette division n'est animée ni par la soif de pouvoir, ni par la cupidité, mais par des divergences profondes sur des sujets essentiels.”
 
Cette division en deux groupes, il n’est plus un secret désormais qu’elle sera actée prochainement en deux partis souverainistes distincts, Moetai Brotherson étant appelé à devenir le président de A fano tia. L’indépendance aura alors deux partis porteurs, ce qui n’est plus arrivé depuis le Ia mana te nunaa de Jacqui Drollet, à l’encéphalogramme plat aujourd’hui.
 
Cette indépendance, Moetai Brotherson continue de la revendiquer, mais comme “un choix” qui “ne peut être ni imposé, ni précipit锓L'indépendance doit se construire et être choisie par le peuple dans le respect du droit international”, a-t-il réaffirmé pour tordre le cou à l’idée prônée par Oscar Temaru que celle-ci peut être spontanément proclamée au hasard d’un résultat d’élection ou d’une conviction au petit-déjeuner. Dans l’hémicycle, ce n’était plus Tony contre Moetai, mais Kramer contre Kramer.
 
Le reste du discours du président du Pays sera centré sur les bases de ce que pourrait être la prochaine profession de foi de A fano tia. Cinq piliers (contre les trois du Tavini en 2023). La foi, la démocratie, le respect de l’environnement, l’identité et l’égalité. “Ces cinq piliers portent avec une force égale la maison tout entière. Une longue corde en nape, faite de fibres jeunes souples et d'autres plus anciennes, rigides, tient l'ensemble de la structure. C'est le lien entre les générations”, a-t-il expliqué comme pour laisser imaginer ce à quoi devrait ressembler le logo de leur parti à venir. “Celui qui passe doit être accueilli, invité et respecté. Cette maison se construit, elle se partage, elle se protège et surtout, elle se fait vivre ensemble”, a-t-il insisté.

“Fin de l’action gouvernementale”

Et l’opposition dans tout ça ? Peut-on d’ailleurs encore l’appeler opposition alors qu’elle représente désormais le deuxième groupe en nombre d’élus à l’assemblée ? Eh bien, elle attend, elle observe, et s’inquiète aussi de la tenue des débats à venir désormais. “Cette division fait qu’il n’y a plus de majorité aujourd’hui”, constate Tepuaraurii Teriitahi pour le Tapura. “Pour obtenir la majorité de 29, il va falloir à chaque fois trouver des consensus entre les groupes et avec les non-inscrits.”
 
Alors qu’un cap était attendu par le gouvernement à l’occasion de cette ouverture de session, et que la situation internationale appelle que l’on se prépare, le discours politique des présidents de l’assemblée et du Pays ont déplu : “Il a fait un manifeste politique, avec la publicité pour son nouveau groupe et une pré-campagne pour 2028 [prochaines élections territoriales, NDLR]. Ce discours n’a pas sa place au sein de l’assemblée”, a complété l’élue Tapura
 
Une analyse que rejoint Nuihau Laurey, représentant non-inscrit de A here ia Porinetia. “Ce matin, on a eu le discours d’un président de l’assemblée qui dénonce les personnes qui ne respectent pas l’idéologie et l’ADN du Tavini, face à un président du Pays qui a tenu un discours plus philosophique.”
 
Alarmiste sur les réformes à mettre en œuvre, Nuihau Laurey table déjà sur “la fin de l’action gouvernementale”. “Je pense que le parti qui est en gestation verra le jour après les sénatoriales. Après, il y aura la présidentielle, les législatives et chacun va vouloir déposer des candidatures… Les uns et les autres vont se préparer aux élections.”
 
Pour les deux prochaines années, l’assemblée risque de vivre au rythme des rancœurs et des rancunes des uns et des autres… Tous aiment à utiliser la métaphore de la pirogue, du cap à suivre, de l’effort collectif. Pourtant, Tarahoi n’a jamais autant ressemblé à un bateau ivre.

Rédigé par Bertrand PREVOST le Jeudi 9 Avril 2026 à 18:06 | Lu 649 fois