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Culture : des ambitions sans boussole


Tahiti, le 1er juin 2026 - Préservation des langues, patrimoine, soutien aux artistes, grands équipements culturels : les ambitions ne manquent pas. Mais dans son rapport sur la période 2020-2024, couvrant la fin de la mandature d'Édouard Fritch et les débuts du gouvernement Brotherson, la Chambre territoriale des comptes (CTC) pointe l'absence de cap, un pilotage défaillant et des moyens limités. Avec moins de 1 % du budget du Pays consacré à la culture, les magistrats soulignent le grand écart entre les ambitions affichées et les réalisations.

 
“Stratégie culturelle affirmée”, mais “manque d'un cadre directeur et d'un pilotage réel”. Dès les premières pages de son rapport consacré à la politique culturelle de la Polynésie française, la Chambre territoriale des comptes (CTC)  donne le ton. Si elle reconnaît l'importance de l'action menée pour préserver les langues, le patrimoine ou soutenir la création artistique, elle estime surtout que le Pays peine encore à transformer ses ambitions en véritable politique publique cohérente.
 
Le contrôle, qui porte sur les exercices 2020 et suivants, couvre à la fois la fin de la mandature d'Édouard Fritch et les débuts du gouvernement de Moetai Brotherson.
 
Une stratégie sans feuille de route
 
Le constat le plus sévère concerne sans doute le pilotage de l'action publique. Malgré plusieurs tentatives engagées depuis plus de quinze ans, le Pays ne dispose toujours pas d'un schéma directeur de la culture. Un diagnostic et une proposition avaient pourtant été élaborés dès 2020, mais le projet n'a jamais abouti. Résultat : “aucun schéma directeur n'existe” et les différentes feuilles de route ministérielles ne comportent “ni prospective pluriannuelle, ni programmation pluriannuelle des investissements”, relève la CTC.
 
La Chambre souligne également l'absence de définition claire du périmètre même de la politique culturelle. Entre patrimoine, langues polynésiennes, artisanat, tourisme culturel, création contemporaine ou encore enseignement artistique, les frontières demeurent floues et compliquent l'évaluation de l'action publique. Autre difficulté pointée : la Direction de la culture et du patrimoine (DCP), pourtant chargée de mettre en œuvre cette politique, “ne remplit pas l'ensemble des missions qui lui sont confiées”. Manque de moyens humains, compétences inadaptées, couverture territoriale incomplète ou encore insuffisances réglementaires viennent limiter son action.
 
Les grands projets dans les cartons
 
C'est probablement sur le terrain des investissements que le décalage entre les ambitions affichées et les réalisations apparaît le plus nettement. La Chambre relève que plusieurs projets structurants figurent depuis des années dans les feuilles de route successives du ministère de la Culture : l'extension du Conservatoire artistique de Polynésie française, la reconstruction de la place To'ata, la création d'un centre culturel à Paofai ou encore différents aménagements patrimoniaux d'envergure.
 
Les magistrats pointent ainsi l'absence de programmation pluriannuelle, la difficulté à hiérarchiser les priorités ainsi que le manque de moyens humains et financiers pour porter ces opérations. Les chiffres traduisent ce décalage. Sur la période contrôlée, les dépenses d'investissement effectivement réalisées atteignent en moyenne 328 millions de francs par an, dont près de la moitié a été consacrée à la rénovation du musée de Tahiti et des Îles.
 
Moins de 1 % du budget du Pays
 
Derrière les ambitions affichées, les moyens restent relativement modestes. En 2024, l'ensemble des dépenses publiques consacrées à la culture représente environ 2 milliards de francs, soit moins de 1 % du budget global du Pays et environ 7 200 francs par habitant. La CTC note d'ailleurs que les crédits culturels ont progressé moins rapidement que l'ensemble des dépenses de la collectivité au cours de la période contrôlée.
 
Plus de la moitié de ces crédits servent au fonctionnement des établissements publics culturels, tandis que les investissements restent limités. Les magistrats relèvent ainsi un “écart entre les ambitions déclarées et les sommes dépensées” et constatent que “les projets structurants annoncés n'ont pas été initiés”.
 

La CTC appelle à changer de méthode
 
Au terme de son contrôle, la CTC formule six recommandations. La plus emblématique consiste à demander l'élaboration d'un véritable schéma directeur de la culture d'ici 2027. Les magistrats réclament également une programmation pluriannuelle des investissements, un meilleur suivi des subventions ainsi qu'un plan d'action pour les sites polynésiens inscrits au patrimoine mondial de l'Unesco.
 
Pour la Chambre, l'enjeu dépasse désormais la seule question budgétaire. Il s'agit de doter la politique culturelle d'un cadre stable, capable de fixer des priorités, d'évaluer les résultats obtenus et de donner une cohérence à l'ensemble des actions menées par le Pays.

Le schéma directeur, un vieux serpent de mer

La nécessité de doter la Polynésie française d'une véritable stratégie culturelle ne date pas d'hier. La CTC rappelle que des états généraux de la culture ont été organisés dès 2009, après plusieurs rapports et avis consacrés au sujet. Depuis, les gouvernements successifs ont multiplié les feuilles de route, tandis qu'un diagnostic et un projet de schéma directeur ont même été élaborés en 2020. Pourtant, 17 ans après les états généraux, la Chambre constate qu'“aucun schéma directeur n'existe” encore pour encadrer la politique culturelle du Pays. Elle en fait aujourd'hui sa principale recommandation, en demandant à la Polynésie française de se doter d'un tel document d'ici 2027.

Rédigé par Stéphanie Delorme le Lundi 1 Juin 2026 à 17:20 | Lu 410 fois