Tahiti Infos

​Forte mobilisation contre le projet du restaurant beach-club sur le motu Horea


Raiatea, le 10 mai 2026 - Samedi, sur le “motu délaissé” Horea en face de Tehurui, côte ouest de Raiatea, près de 300 personnes se sont succédé tout au long de la journée sous l'immense fare pote'e tout neuf malgré des conditions météo très défavorables pour manifester leur opposition au projet de restaurant qui enflamme les réseaux sociaux depuis quelques semaines. Le début d'une occupation qui annonce sans doute de longues batailles juridiques.
 

Lorsque 10 % d'une population se mobilise, il y a lieu de s'interroger. À l'échelle de la métropole, rares sont les mouvements qui atteignent une telle proportion d'habitants. Avec environ 300 personnes rassemblées tout au long de la journée, samedi, et plus de 200 signatures recueillies à la pétition lancée ce même jour, la mobilisation autour du motu Horea sur la côte ouest de Raiatea aura été un succès. Glacières et ukulele sous le bras, avec leur bateau ou profitant des transferts organisés pour l'occasion, ils sont venus apporter leur soutien à titre personnel à la mobilisation mais aussi, pour certains, en tant que représentants d'associations ou d'Églises.
 
Au cœur de la polémique, un futur restaurant “beach club” haut de gamme qui s'étendrait sur l'intégralité du motu, avec annexes et fare pote'e disposés le long du rivage. Le projet est porté par la SAS Te Rai-Atea. La société de Fabrice Convert est ainsi titulaire d'un bail accordé par l'ancienne municipalité de Tumara’a, dont dépendent les communes associées de Tevaitoa et Tehurui et dont les habitants sont les principaux usagers du motu à des fins récréatives. Outre l'appropriation du motu dans son intégralité à des fins commerciales, qui explique la levée de bouclier de la population craignant de se voir dépossédée d'un des rares espaces de loisirs locaux, le processus d'attribution et sa gestion interrogent.
 
Un bail à 13 francs/m² pour “Annie Private Island”
 
L'affaire remonte à mai 2024 avec la présentation et le vote favorable du conseil municipal de l'ancien maire Cyril Tetuanui en faveur du bail. Seule opposition lors du vote, celle du maire actuel Gérard Goltz, alors dans l'opposition et élu à la tête de la commune en mars dernier. Pour un loyer de 150 000 francs – moins cher qu'une maison de 80 m² située sur la côte en face du motu –, les 11 000 m² du motu Horea sont attribués à la SAS Te Rai-Atea pour une durée de 20 ans, au tarif record de 13,6 francs le mètre carré, révisable tous les trois ans et à verser dès le début des travaux. Interrogés sur le sujet, les agents immobiliers locaux estiment que le prix d'une telle location avoisinerait normalement les 2 millions de francs par mois.
 
En juillet, la demande de permis de construire est enregistrée par la Direction de la construction et de l'aménagement. Plus d'un mois plus tard, fin août 2024, le projet est présenté par l'équipe municipale à la population lors de réunions de quartier dans le cadre de la tournée dans les annexes.
 
Très vite, les premières voix s'élèvent contre cette “privatisation déguisée” et dénoncent l'absence de consultation préalable de la population sur le sujet. L'argumentation développée dans le dossier du projet, évoquant “une zone actuellement délaissée”, n'a pas manqué de motiver les opposants, habituels utilisateurs du motu. Même indignation face à l'empressement du promoteur à demander à Google Maps de modifier le nom du motu en “Annie Private Island” avant même que ne soit donné le premier coup de pioche.
 
Consultation préalable : quand la légalité défie la légitimité
 
Interrogés sur une consultation de la population, les représentants de l’ancienne équipe municipale développent plusieurs arguments, dont certains sont aussi repris par Fabrice Convert dans le bras de fer engagé depuis quelques jours avec les “défenseurs du motu” à grand renfort de menaces écrites à peine voilées de recours à la force en cas de blocage du chantier et de messages par dizaines sur les réseaux sociaux. Principal argument : la municipalité n'était pas obligée de consulter la population au préalable car il s'agit du domaine privé de la commune. Un point légalement non contestable : si le motu appartient bien au domaine privé de la commune, le conseil municipal n'est pas tenu aux mêmes obligations d'information et de consultation préalable pour le louer. Légitime ou légal, ce sont ici deux philosophies qui s'opposent donc.
 
D'autant que les définitions des domaines public et privé d'une commune sont clairement établies et n'ont pas les mêmes conséquences en matière d'information de la population, de concession du domaine public pour une exploitation commerciale et autres réjouissances. Or, à ce jour, la question du domaine public ou privé de la commune en ce qui concerne le motu ne semble pas clairement tranchée. Le seul document connu serait un arrêté de 1980 concernant le transfert de propriété de parcelles “appartenant au territoire de la Polynésie française” à la commune de Tumara’a, dans le cadre de la constitution du domaine des communes, et dans lequel apparaît un motu dénommé Torea à Tevaitoa. En outre, les interventions du personnel communal sur le motu pour l'édification du fare pote'e, le remplacement récent de la couverture en pandanus par des tôles, mais aussi l'affectation du motu à l'usage du public en y ayant fait une adduction d'eau et installé des toilettes, constituent autant d’éléments qui pourraient remettre en question ce caractère privé.
 
De nouvelles batailles juridiques en perspective
 
Autre argument avancé : le projet “garantit” un accès libre de la population au motu via des navettes, et l'ancien conseil municipal met en avant la promesse de création d'emplois prioritairement destinés aux habitants de la commune. De fait, à la lecture du bail apparaissent bien les idées de laisser “le libre accès au public en journée” et “mettre en place un système de navette pour permettre l'accès au site”. À noter qu'il n'est nulle part inscrit que ce service serait gratuit.
 
Autant d'arguments entendus par les opposants qui n'en campent pas moins sur leur position : il n'est pas admissible de ne pas avoir consulté la population avant la signature du bail du seul motu “public” de la zone. Et, ils ne le cachent pas, l'attitude du promoteur dans le bras de fer qui s'est engagé ne les incline plus au dialogue. “Tevaitoa a été le dernier district annexé par la France et nous avons déjà bloqué d'autres projets par le passé”, pouvait-on entendre sur le motu ce samedi. Sauf retournement de situation, l'occupation semble bel et bien lancée, dans l'objectif de contrer toute tentative de démarrage des travaux qui, si l'on en croit les termes du bail présenté, doivent débuter avant la fin du mois de mai.
 
En parallèle, les opposants multiplient les recherches pour tenter d'entraver légalement la mise en œuvre du projet, voire obtenir son annulation. L'obligation d'afficher le permis de construire sur le site dès sa notification, des motivations issues des plans de gestion des risques en Polynésie française qui peuvent constituer un frein à la construction, ou encore les préoccupations environnementales et écologiques sont des pistes actuellement étudiées.
 
Le projet n'en est pas à ses premiers déboires juridiques. En 2024, une première requête devant le tribunal administratif de Polynésie française puis devant la cour d'appel administrative de Paris, demandant l'annulation de la délibération municipale d'octroi du bail, avait déjà été rejetée.

Rédigé par Sylvain Lefevre le Lundi 11 Mai 2026 à 14:02 | Lu 275 fois