Tahiti Infos
Tahiti Infos

TAHITI INFOS, les informations de Tahiti
Facebook
Twitter
RSS
I phone App
Androïd
Newsletter
FENUACOMMUNICATION, Fare Ute, immeuble SAT NUI BP 40160 98 713 Papeete Polynésie Française. Tel:40 43 49 49

"Vous allez devenir le grenier de la Chine"



PAPEETE, le 2 octobre 2017 - L’Indo-Pacific Fish conférence (IPFC) vient de s’ouvrir. Elle réunit jusqu’à vendredi 500 scientifiques et gestionnaires à la Maison de la culture. Les interventions restent à destination de scientifiques et spécialistes mais une soirée publique est prévue mercredi soir. En attendant, le biologiste franco-canadien Daniel Pauly, a réagi aux propos tenus lors de la cérémonie d’ouverture.

La dixième édition de l’Indo-Pacific Fish Conference (IPFC) est en cours à la Maison de la culture. L'événement réunit tous les quatre ans, dans un endroit du monde différent, des scientifiques et gestionnaires concernés par les poissons, qu’il s’agisse de gestion des ressources, de comportements, de biologie, de physiologie… La cérémonie d’ouverture a eu lieu lundi matin, en présence notamment de représentants du Pays et du Haut-commissariat. Il a été question de développement du secteur de l’économie bleu. Daniel Pauly, biologiste franco-canadien, est spécialiste des ressources marines :

Tahiti Infos : Vous avez assisté à la cérémonie d’ouverture, que pensez-vous des projets de développement polynésiens ?
Daniel Pauly : "Il faut d’abord remettre les choses dans leur contexte avant de parler de la situation d’aujourd’hui. L’homme, depuis 200 000 ans, depuis la nuit des temps, vise l’expansion. Les chasseurs-cueilleurs déjà cherchaient toujours plus et allaient toujours plus loin : l’agriculture, l’industrie, la pêche ont suivi la tendance."

Tahiti Infos : Dites-nous comment cela s’est passé dans le domaine de la pêche.
Daniel Pauly : "Eh bien nous sommes passés de la vapeur au diesel, de la pêcherie locale à l’utilisation de méthode hydro-acoustique et de données satellites. Il y a eu une expansion de la technologie, une augmentation de la taille des bateaux avec, en parallèle, la mise en place de systèmes de réfrigération, ce qui a permis de dépasser tous les obstacles."

Tahiti Infos : Quel impact cela a-t-il eu sur les poissons ?
Daniel Pauly : "Les barrières, disons, naturelles sont tombées. Jusque dans les années 1950/1960 au moins, on ne pêchait pas dans plus de la moitié des océans. Aujourd’hui on pêche partout, ou presque, à n’importe quelle période de l’année et n’importe quelle profondeur. Avant, le froid, les tempêtes, la distance, la profondeur constituaient des sortes de frontières qui protégeaient de nombreux espaces."

Tahiti Infos : Vous dites partout ou presque, cela signifie qu’il reste des zones protégées ?
Daniel Pauly : "Oui, mais elles sont devenues rares et sont convoitées. La Polynésie française fait partie de ces zones encore protégées. Mais tout autour de l’océan polynésien, on frappe de plus en plus violemment pour pouvoir rentrer. La Polynésie est à l’heure du choix. Elle a le choix entre continuer à protéger son espace ou ouvrir la porte. Les menaces sont fortes, pressantes et je crois que la Polynésie est en train de céder."

Tahiti Infos : Vous semblez peu confiant en l’avenir pour notre espace maritime.
Daniel Pauly : "J’ai entendu, lors de la cérémonie d’ouverture, tous les mots qui me laissent imaginer que la Polynésie va ouvrir ses portes. Ils ont parlé d’éviter le catastrophisme, de développement local et durable, d’économie bleue, de ressources. Ce qui annonce une exploitation alors qu’il faut à présent parler de régénération des stocks. Je n'ai pas entendu une seule fois de termes qui pouvaient faire allusion à une possible régénération des stocks. Mais, pour en parler, encore faut-il avoir conscience de ce qui se passe ailleurs pour comprendre le contexte."

Tahiti Infos : Qu’entendez-vous par là ?
Daniel Pauly : "Aux îles Cook par exemple, les Chinois sont arrivés avec 50 bateaux en prétextant une pêche d’exploration. Ce n’était pas de l’exploration mais de l’exploitation. Il y a eu de très gros investissements dans le secteur de la pêche, les attentes sont fortes. On attend des profits de + 20 à 30 % par an. On continue à vider les stocks et, pour pénétrer les zones encore protégées les investisseurs étrangers passent par des joint-ventures. Savez-vous que la Chine a déclaré ‘l’océan mondial est notre grenier’. Vous allez devenir le grenier de la Chine !"

Tahiti Infos : Vous pensez à qui quand vous dites "on" ?
Daniel Pauly : "Les consommateurs, les marchés, les investisseurs. Le plus souvent lorsqu’il est question de pêche, il est question d’armateur, de pêcherie localisée. Or il faut résonner à l’échelle globale. La pêche est globale, c’est un système international. On ne vide pas les stocks de poissons parce que les espèces migrent et qu’elles tombent dans les filets des pêcheurs. Ce sont les capitaux qui migrent, les navires qui, au bout de 10 ou 15 ans sur une zone n’ont plus rien à remonter. Ils se déplacent pour vider d’autres zones. Savez-vous que le poisson est le produit le plus internationalisé après le café ? Il n’est quasiment jamais consommé là où il est pêché."

Tahiti Infos : Dans ce contexte, quelle est la place d’une aire marine ?
Daniel Pauly : "Les aires marines sont la solution à la régénération des stocks. Ce sont les réserves naturelles que l’océan avait avant l’industrialisation de la pêche, avant que les barrières ne tombent. Localement il y avait ce que vous appelez le rahui. Un chef décidait d’interdire l’accès à une zone de pêche. Ceux qui enfreignaient la loi ne pouvaient pas écouler leur poisson. Mais, à partir du moment où il y a eu des frigos et des moteurs, le poisson pêché en zone illégale pouvait être revendu sur un territoire où le chef n’avait plus de pouvoir. Si l’on ne veut pas complètement vider la mer, il faut mettre en place des aires marines protégées. Je ne suis pas contre la pêche, je suis pour la pêche locale."

Tahiti Infos : Vous parlez d’aire marine protégée avec une interdiction totale de prise pour les gros navires ?
Daniel Pauly : "Oui, car instaurer des quotas pour une espèce c’est prendre le risque d’impacter d’autres espèces. Les prises accessoires sont inévitables, quelle que soit la technique de pêche utilisée. Ce n’est pas parce que l’on décide de pêcher du thon germon par exemple que l’on ne prendra que du thon germon. Et cela n’est pas une opinion personnelle : tout est ancré dans la littérature scientifique."

Combiner la mise en place d’aires marines et d’une meilleure gestion des zones de pêche

Kristina Boerder, chercheuse à l’université de Dalhousie au Canada, s’intéresse à l’impact de 21 aires marines protégées sur les stocks de poissons. Elle a localisé, via les images satellites, les efforts de pêche dans le Pacifique. "Autour des Galápagos par exemple", rapporte-t-elle, "nous avons constaté que les pêcheurs se placent en bordure de l’aire marine. En 2016, nous avons estimé que la pêche était 4 fois plus intense à quelques kilomètres de la réserve qu’à 400 kilomètres." Ce qui prouve, à l’entendre, les bénéfices de telles zones protégées dans l’océan.
Par ailleurs, le marquage de thons et de requins a montré que, malgré la nature migratoire de certaines espèces, des populations et individus vivaient dans des zones étonnamment petites. "De façon prévisible, ils retournent quasi systématiquement dans les mêmes endroits. Ces populations sont donc susceptibles de bénéficier des aires protégées."
Si les études de terrain sur les grandes aires marines protégées (AMP) sont peu nombreuses, "les résultats des travaux de marquage des poissons et les modélisations de leur migration prouvent l’efficacité des AMP". Et Kristina Boerder de conclure : "la solution idéale pour assurer une protection cohérente et efficace des poissons pélagiques serait une combinaison d’aires protégées dans des habitats clés et de politiques fermes de gestion des pêches dans le reste des eaux."

Soirée publique

Mercredi, de 19 heures à 21 heures, trois conférences sont prévues. "La première, animée par Éric Parmentier, s'intitule Le monde du silence, la fin d'un mythe", indique l'organisateur David Lucchini. "Dans un deuxième temps, nous parlerons de la voiture électrique." Les potentialités de développement sur l'eau mais aussi le pouvoir du consommateur à faire évoluer la recherche et le marketing. Enfin, Daniel Pauly traitera des aires marines protégées et de la pêche.

Rédigé par Delphine Barrais le Lundi 2 Octobre 2017 à 16:49 | Lu 6777 fois

Tags : ipcf





Signaler un abus

Actualité de Tahiti et ses îles | Actualité de France | Actualité du Pacifique | Actualité du Monde | Actualité du Sport | Insolite | Magazine | Assistance