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Violences et trafic redessinent la délinquance


 
Tahiti, le 26 février 2026 - Si les cambriolages reculent en Polynésie française, l’insécurité ne disparaît pas pour autant : elle se déplace. Le bilan 2025 présenté vendredi par le haut-commissaire met en lumière la progression des violences intrafamiliales et l’explosion des infractions liées aux stupéfiants. Face à un narcotrafic toujours plus lucratif, l’État et la justice défendent une même stratégie : “frapper au portefeuille” des trafiquants pour fragiliser les réseaux et assécher leurs profits.

 
Moins de vols, davantage de violences et de trafics : le bilan 2025 présenté par le haut-commissaire, entouré de la procureure Solène Belaouar et des forces de sécurité intérieure (police, gendarmerie, douanes), confirme une évolution contrastée de l’insécurité au Fenua.
 
La délinquance dite “acquisitive” – vols, cambriolages, dégradations – recule de 2,2 % avec 4 095 faits constatés contre 4 187 en 2024. Un niveau qui reste nettement inférieur à celui observé dans l’Hexagone. Mais cette amélioration est contrebalancée par la hausse marquée des violences aux personnes, en particulier dans la sphère familiale.
 
Le “chiffre noir” des violences intrafamiliales
 
Les atteintes volontaires à l’intégrité physique progressent de 15,7 %, dépassant désormais les 5 000 faits constatés. Une hausse qui n’a malheureusement rien d’une surprise pour les magistrats du territoire. En Polynésie, les violences intrafamiliales constituent depuis des années l’essentiel du contentieux pénal.
 
“On fait face à un flux quotidien d’affaires”, confirme la procureure de la République Solène Belaouar. Des dossiers souvent imbriqués dans des situations de précarité, d’alcoolisation ou de consommation de stupéfiants. Mais derrière ces chiffres officiels se cache une réalité plus sombre encore : une partie des violences ne parvient jamais jusqu’aux autorités.
 
“Les tendances ne correspondent pas forcément aux faits réellement commis”, insiste la magistrate, évoquant un important “chiffre noir” lié à la peur, à la dépendance économique ou au silence familial. Les violences sur mineurs restent, elles aussi, un motif d’inquiétude majeur. Ces enquêtes, longues et sensibles, exigent des compétences spécifiques. “Cela nécessite des enquêteurs formés. Entendre un enfant victime de violences sexuelles n’a rien à voir avec une audition classique”, rappelle Solène Belaouar.
 
Le sujet demeure particulièrement sensible depuis le drame de la petite Ayden, morte après avoir été placée dans une famille d’accueil, une affaire qui avait mis en lumière des dysfonctionnements dans la chaîne de protection de l’enfance et conduit les institutions à s’interroger sur leurs propres responsabilités. Depuis, une réflexion est en cours pour mieux coordonner les acteurs et éviter que de tels drames ne se reproduisent.

Stupéfiants : frapper l’économie du trafic
 
C’est toutefois le narcotrafic qui domine très nettement le bilan. Les infractions à la législation sur les stupéfiants bondissent de près de 33 %, reflet à la fois de l’ampleur du phénomène et de l’intensification des opérations policières. Pour le haut-commissaire Alexandre Rochatte, la stratégie est désormais claire : frapper les trafiquants là où ça fait mal.
 
“Il faut toucher au portefeuille des délinquants”, martèle-t-il, en référence à l’explosion des saisies d’avoirs criminels, qui ont atteint plus de 526 millions de francs en 2025, soit une hausse de près de 80 % en un an. Parallèlement, plus de 25 000 pieds de cannabis, représentant une valeur estimée à plus d’1,4 milliard de francs, ont été détruits par les forces de l’ordre.
 
Dans la même veine, la procureure Solène Belaouar estime elle aussi que l’enjeu dépasse la seule réponse carcérale. “Mettre en prison ne résout pas tout. Le trafic est avant tout lucratif”, souligne-t-elle, d’où le recours accru aux confiscations et aux saisies destinées à assécher les profits des réseaux.
 
C’est dans cet esprit qu’au-delà des procédures pénales, l’État déploie désormais des outils administratifs rapides pour perturber l’économie souterraine : interdictions de paraître sur les points de deal, contrôles renforcés des établissements, fermetures administratives. L’an dernier, un snack soupçonné de blanchiment a ainsi été contraint de baisser le rideau sur décision du haut-commissaire, comme il l’a rappelé.
 
Pour le parquet, tous les profils ne relèvent pas de la même réponse. La procureure distingue les consommateurs, que l’on tente d’orienter vers les soins et la sortie de l’addiction, des organisateurs de trafic, poursuivis avec une sévérité accrue avec, à la clé, des sanctions d’emprisonnement et financières.

Routes : moins de morts mais plus d’accidents
 
Sur le front de la sécurité routière, 35 personnes ont perdu la vie en 2025 contre 39 l’année précédente. Un léger mieux qui ne doit pas masquer la gravité des comportements à risque sur les routes : “On a moins de morts mais plus d’accidents graves avec des victimes qui ont des séquelles toute leur vie”, a souligné le haut-commissaire, évoquant aussi une forte hausse des conduites sous stupéfiants, tandis que celle sous alcool s’est “stabilisée”. Vitesse, alcool et stupéfiants restent les causes principales, souvent combinées, et ce sont encore les conducteurs de deux-roues qui constituent la majorité des victimes.

Les autorités insistent également sur le rôle clé des communes dans la prévention et le renseignement de proximité. Les tāvana, au contact direct de la population, constituent des relais précieux pour les forces de sécurité, notamment grâce aux polices municipales.
 
Un projet de loi national en cours d’examen doit d’ailleurs prochainement doter les mūto’i de compétences et d’outils supplémentaires, afin de renforcer leur action sur le terrain et d’améliorer la coordination avec police et gendarmerie. De quoi appuyer une présence déjà accrue des services de l’État qui a notamment mis en place des opérations “place nette”, des contrôles coordonnés, la sécurisation des écoles ou encore la lutte contre la cybercriminalité.

À l’issue de la conférence, les journalistes ont d’ailleurs assisté à des démonstrations opérationnelles : drones de surveillance, équipes cynophiles et matériels spécialisés. “C’est le fruit d’un travail très engagé des policiers, gendarmes et douaniers” a souligné Alexandre Rochatte.

Jeux du Pacifique 2027 : la sécurité déjà en ligne de mire
 
Au-delà du bilan, les autorités se projettent désormais vers les grands rendez-vous à venir, en premier lieu les Jeux du Pacifique de 2027. Un événement d’ampleur qui nécessitera un dispositif exceptionnel sur un territoire aussi vaste que dispersé.
 
“Même si c’est dans un peu plus d’un an, cela se prépare dès maintenant”, a indiqué Alexandre Rochatte, évoquant également le renforcement prévu en 2026 de la lutte contre la consommation de stupéfiants en entreprise, devenue “un réel sujet de préoccupation”.
 
Entre narcotrafic, violences intrafamiliales persistantes et insécurité routière, les défis restent nombreux. Autant de dossiers qui devraient continuer à mobiliser fortement les forces de sécurité dans les années à venir – preuve que, plus qu’une baisse ou une hausse globale, c’est bien la nature même de la délinquance qui évolue au Fenua.


Rédigé par Stéphanie Delorme le Vendredi 27 Février 2026 à 16:02 | Lu 244 fois