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"Rapa offre un modèle du vivre ensemble "



"Rapa offre un modèle du vivre ensemble "
PAPEETE, le 3 novembre 2016 - L’anthropologue Christian Ghasarian, actuellement professeur à l’université de Neuchâtel, revient sur son livre : Rapa, une île du Pacifique dans l’histoire paru aux éditions Gingko & ‘Api Tahiti Editions. Il fait la lumière sur ses méthodes de travail et sur les conclusions qu’il a tirées de ses séjours et de ses années de travail.

Christian Ghasarian est allé sept fois à Rapa depuis le début de ses recherches ethnologiques en 2001, pour des séjours allant de un à trois mois. En plus de ses déplacements il a travaillé un grand nombre de textes et écrits relatifs à cette île isolée et notamment : la petite Bibliographie méthodique, analytique et critique de Rapa publiée en 1973 par Allan Hanson (l’ethnologue américain qui a étudié Rapa en 1963), et le Père Patrick O’Reilly (missionnaire et ethnologue spécialiste de l’Océanie). Les auteurs ont tenté avec leur ouvrage d’établir un petit inventaire de ce qui avait été écrit sur l’île au moment de leur compilation. Christian Ghasarian a aussi cherché à lire tous les textes cités sur cette île, en y ajoutant d’autres. "Ma plongée exponentielle dans l’histoire de Rapa présente et commente les textes qui ont été écrits sur l’île par quasiment tous ses visiteurs, du navigateur George Vancouver en 1791 à l’explorateur norvégien Thor Heyerdhal en 1956", résume-t-il.

Tahiti Infos : Qu’est-ce qui se dégage de vos travaux ?
Christian Ghasarian : "Il importe de souligner que le vécu des Rapa avant et après le contact avec les Européens n’a pratiquement pas été décrit dans les textes que je reprends ici, la plupart du temps dans leur intégralité. C’est pourquoi il est crucial de replacer ces écrits ou témoignages dans le contexte socio-historique de leur production. Tout à fait conscient que cette reconstitution est fondée sur des perceptions unilatérales, souvent très ethnocentriques, car elles parlent souvent plus de leurs auteurs et de leurs visions des choses que de ce qu’était vraiment la société rapa à différents moments de son histoire, je considère que ces ‘fragments’ et ‘bribes’ de réalité, ces constructions de l’altérité partiaux et incomplets, sont néanmoins inestimables car, à défaut d’une histoire écrite par les insulaires, ils constituent les seules données dont nous disposons sur les Rapa, leur société et leurs interactions avec les Européens depuis plus de deux siècles. De ce fait, la valeur de ces récits d’observations directes augmente avec le temps qui passe. Cette compilation générale de textes sur une île polynésienne permet par ailleurs de revisiter la pensée coloniale et son impact religieux, commercial et politique dans le Pacifique sud."

Que retenez-vous de ces années d’études ?
"Depuis que j’ai commencé mes recherches, j’ai toujours été impressionné par la façon dont les insulaires travaillaient le vivre ensemble dans leur quotidien avec un esprit de solidarité et d’entraide, qui met notamment en jeu un principe de réciprocité, toujours implicite. J’ai étudié cet aspect dans mon livre Rapa, île du bout du monde, île dans le monde, paru en 2014. Il y a clairement un ‘projet Rapa’ qui passe par une sorte de ‘développement contrôlé’ s’efforçant de ne pas mettre en péril la cohésion sociale avec des inégalités économiques trop criantes. En cela, les autorités de l’île font preuve d’une grande sagesse qui manque en général dans le monde politique. J’estime que Rapa offre un modèle du vivre ensemble, comme l’institution du rahui en témoigne, qui mérite attention et respect dans la mesure où il offre des solutions pour une vie sociale pacifiée dans le monde d’aujourd’hui. Bien sûr, il s’agit d’une société de petite dimension, dont la population sur place ne dépasse pas 500 habitants, et, conjugués à des interférences extérieures minimes et je dirais ‘digérables’ avec le monde extérieurs, ces aspects facilitent la mise en place d’orientations humanistes dans l’île."

Comment la société a-t-elle évolué sur l'île ?
"L’organisation interne de l’île a connue de grands changements dès que les premiers contacts avec le monde extérieur furent établis en 1826. L’île était alors dirigée par un vieux roi (Terangau) accompagné de chefs locaux. Quelques mois après l’arrivée des premiers étrangers dans l’île, ce roi est mort, ainsi qu’une très grande partie de la population suite aux épidémies (dysenterie et variole) qui ont frappées l’île. Son fils (Koinikiko) a pris la relève mais, dans une société désormais déstructurée, les cultes ancestraux se sont affaiblis et les missionnaires anglicans n’ont apparemment pas eu trop de difficulté à engager une conversion au christianisme. Ces missionnaires ont installé des enseignants à Rapa et y sont passés eux-mêmes de temps en temps pour conforter et orienter la nouvelle religion.
Le second moment de grand changement local a été politique. Il s’est opéré en plusieurs temps : l’établissement du Protectorat français à Rapa en 1867, et l’Annexion de l’île en deux séquences, 1881 et 1887. Dès lors, les institutions françaises ont pénétré l’île, avec l’établissement des registres d’état civil. La population a dû, à partir de ce moment-là, d’une certaine façon rendre des comptes à une autorité politique distante mais représentée dans l’île par des gendarmes ou agents spéciaux restant chacun quelques années sur place. Comme ailleurs en Polynésie française, il y a eu une chefferie locale qui a pris fin dans les années 1970 lorsque le système de la Commune fut instauré, avec un maire et un conseil municipal élu.
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Il reste toutefois un Conseil des sages sur place, non ?
"En effet, en dépit d’une situation de dépendance politique, économique et d’une certaine façon culturelle, envers la France, la particularité de la société locale est d’avoir conjugué les juridictions françaises, imposées de l’extérieur, avec des modèles d’action ancestraux, et ceci jusqu’à ce jour. Outre le conseil municipal, institution française, l’île possède un Conseil des Sages, le Toohitu qui gère la question foncière avec un principe en totale contradiction avec le code civil français : une propriété collective – et non privée – de la terre. L’existence de cette institution coutumière, qui cohabite dans les meilleurs termes avec la mairie, témoigne de la résilience sociale de cette petite communauté isolée dans le Pacifique sud."

Comment vivent les Rapa aujourd’hui, par quoi sont-ils influencés ?

"Comme toutes les sociétés insulaires du Pacifique, l’île de Rapa est sujette à des modèles globaux (notamment via la télévision), qui mettent en jeu des modèles de consommation et d’appropriation en lien avec des intérêts privés (individuels ou familiaux). La particularité de la société locale est néanmoins de gérer plus ou moins comme elle l’entend l’impact de ces modèles dans l’île. Sa distance avec Tahiti et les liaisons relativement espacées de l’île avec le monde extérieur (aucun aéroport et un bateau uniquement tous les deux mois) facilitent de toute évidence le maintien d’une cohésion sociale dont les insulaires savent qu’elle est fragile et doit être entretenue."


Rédigé par Delphine Barrais le Jeudi 3 Novembre 2016 à 13:11 | Lu 3433 fois





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