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“On transporte des enfants (…) pas du bétail”


Tahiti, le 26 février 2026 - À Moorea, les anciens chauffeurs de Juliana Ruta, qui assure depuis la rentrée le transport scolaire, pointent du doigt le fait d’avoir été écartés par leur employeur. Selon eux, ce serait parce qu’ils sont syndicalistes et qu’ils ont dénoncé des irrégularités. Du côté de l’entreprise, on répond qu’“aucun chauffeur n’a été mis de côté, on a pris les chauffeurs qui se sont présentés. On est quand même limité à quinze bus donc quinze chauffeurs”.  Juliana Ruta veut positiver et dit simplement : “Je leur pardonne”.
 
“On est reconnaissant aujourd'hui que le transport scolaire ait été repris par un nouveau prestataire (…). On est content de voir que nos enfants vont aller à l'école dans de meilleures conditions de transport”, assure en préambule Titaina Germain, ancienne conductrice de bus et ancienne employée de Juliana Ruta, la prestataire qui a repris depuis la rentrée dernière le transport scolaire à Moorea.
 
Mais elle ajoute ne pas comprendre “pourquoi les anciens chauffeurs n’ont pas été repris” alors même qu’ils sont disponibles, précise-t-elle. Certains ont même essayé de joindre Juliana Ruta à plusieurs reprises, à l’instar de Max Pahio, mais sans succès. Il explique avoir dû ruser en prenant le téléphone de sa fille pour que leur ancienne patronne décroche et ce dès la première sonnerie. “Je me suis présenté et lui ai dit que je suis disponible et elle m’a simplement répondu ‘on est au complet’ et m’a raccroché au nez. Alors qu’un de ses chauffeurs m'a dit qu’elle en cherchait encore. Je voulais en savoir plus, mais elle avait déjà raccroché.”

“Elle ne nous a pas repris car on est dans le syndicat”

Max Pahio assure que s’ils n’ont pas été repris par Juliana Ruta, c’est parce qu’ils sont syndicalistes. Il se souvient avoir eu un contrat de quatre heures par jour avec elle, et elle voulait qu’il en fasse plus, mais les heures supplémentaires n’étant pas payées, il a refusé. “J’ai suivi mon contrat, elle n’était pas contente du tout. Et je me suis dit qu’un jour, elle me le ferait payer. (…) Et mes collègues m’ont suivi, c’est peut-être aussi pour cela qu’elle ne les a pas pris.”
 
 Titaina Germain assure qu’un mois, elle avait fait près de 80 heures en une semaine alors même qu’elle était à temps partiel “et mes heures supplémentaires n’ont pas été payées”. C’est ce qui les a poussés à se syndiquer à la fédération des transports en commun de Polynésie dirigée par Yoan Richmond.
 
 L’ancienne conductrice de bus rappelle également qu’elle a travaillé pour Taiarapu Transport dirigé par Willy Chung Sao, avec comme cheffe de réseau Juliana Ruta pendant cinq ans. “Je faisais 87 heures par mois pour un salaire de près de 80 000 francs. J’ai été transférée à RTU pour un salaire de 90 000 francs.” Elle se souvient que toutes leurs heures supplémentaires ont été payées en “prime (…) alors que normalement, il s’agit d’une récompense. Et pour les tours privés, j’étais payée en prime trajet (…). Et ce n’est pas détaillé, on ne pouvait jamais les avoir”.
 
Est-ce que mes collègues, les chauffeurs, vont être amenés aussi à faire ce nombre d'heures ? 76 heures à temps partiel ? (…). Ça m'alerte”, s’inquiète Titaina Germain. Elle ajoute que “pour avoir fait le régulier, le scolaire et les tours privés, je ne comprenais pas pourquoi j'étais fatiguée. Je rentrais chez moi le week-end, je dormais. Et je comprends mieux maintenant.”
 
Elle indique qu’un de leurs collègues a même “fait un AVC sur le bus, il faisait le même nombre d'heures. Est-ce que c'est normal ? Est-ce que c'est ce qui nous attend aussi demain ? Je voudrais juste dire à mes collègues, faites attention à votre santé, cela ne s’achète pas.”
  
Ces chauffeurs de bus appellent leurs collègues à s’informer sur leurs droits et précisent que l’employeur doit “veiller au bien-être et à la sécurité de ses employés”.

“La problématique des conditions de travail des chauffeurs”

Titaina Germain rappelle l’importance de se pencher sur “les conditions de travail des chauffeurs (…). On transporte des enfants, on transporte des administrés et pas du bétail. On transporte des vies. Donc on est responsable de toutes ces vies qu'on a dans notre bus”.
 
Elle explique que ce sont quelques-unes des raisons pour lesquelles ils se sont syndiqués. “C'est pour que les conditions de travail des salariés soient améliorées, pour que l'entreprise fonctionne bien aussi, car dès fois, on est en souffrance.”
 
Selon un autre ex-chauffeur, Frédéric Mariterangi, personne ne veut dénoncer ces agissements : “Lorsqu’on parle des textes en vigueur et de nos droits, ils (les patrons, NDLR) n’aiment pas cela, pour eux on n’a rien à dire, il faut qu’on se taise. Et les salariés ont peur aussi d’être mis à la porte”.  
 
De son côté, Max Pahio rappelle qu’à un moment, leur ancien patron Willy Chung Sao leur avait même dit “rappelez-vous qui vous donne à manger (…).” “Je lui ai juste répondu que c’est grâce à nous qu’il gagne de l’argent.”
 
Ces chauffeurs invitent Juliana Ruta à participer prochainement aux négociations relatives à la convention collective.

“Je leur pardonne”

Tehaumaru Euloge, l’un des co-gérants de Juliana Ruta Transport, connaît très bien le ramassage scolaire puisqu’il a grandi dans la société familiale avec sa mère Juliana Ruta. “Je suis né dedans et j’ai baigné dedans. Le bus, ça remonte à très longtemps. Mon arrière-grand-père a transmis la société à mon grand-père, Billy Ruta, puis à ma maman qui commence à passer le flambeau”, dit-il.
 
Interrogé sur la situation dénoncée par les anciens chauffeurs de l’entreprise, le jeune homme assure que “tous nos salariés sont déclarés et ont un contrat jusqu’en juillet”. Il ajoute également qu’“aucun chauffeur n’a été mis de côté, on a pris les chauffeurs qui se sont présentés. On est quand même limité à quinze bus donc quinze chauffeurs.”
 
Tehaumaru Euloge se veut néanmoins rassurant. “On fera de notre mieux pour pouvoir quand même reprendre tout le monde, mais pour l’instant, ce n’est pas garanti, c’est assez complexe mais on y travaille.”
 
De son côté, Juliana Ruta confirme que Max Pahio et Frédéric Mariterangi l’ont approchée et qu’elle leur a dit que son équipe était au complet.
 
Elle ajoute également que “les chauffeurs étaient à mi-temps mais pendant les vacances scolaires, ils étaient payés et s’ils voulaient gagner plus, il y a les primes avec les tours exceptionnels”.
 
Cette dernière n’a pas voulu plus s’exprimer et dit juste : “Je leur pardonne”.

Charles Colombel, ancien chauffeur de bus “Warren, régularise cette situation qu’on en finisse une fois pour toutes”

“On a tout donné à Warren (ancien prestataire du transport scolaire, NDLR) et il n'a aucune reconnaissance (…). J'ai commencé le 15 janvier 2024 et pourtant, tout au début, ça s’était bien passé, on avait notre salaire presque toutes les fins du mois et au fil des mois, ça a été retardé de deux mois, trois mois, alors on s'est dit que ce n'était pas bien. Warren et Marama se lançaient la balle, on ne savait plus vers qui se tourner (…). Les cotisations de la CPS avaient aussi du retard et à ce jour, ce n’est pas encore réglé (…). J'aimerais bien demander à Warren de faire en sorte de régulariser cette situation qu’on en finisse une fois pour toutes. Même les chauffeurs, les convoyeurs qui n'ont pas encore été payés jusqu'à présent, c'est malheureux quand je vois ça, des familles n’ont pas de revenus. Comment ils vont manger ? C'est très difficile.”

Rédigé par Vaite Urarii Pambrun le Vendredi 27 Février 2026 à 06:00 | Lu 523 fois