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Nouveau budget européen : la Polynésie française moins soutenue demain ?


Selon un rapport sénatorial publié en février, la nouvelle architecture financière de l’Union européenne risque d’affaiblir durablement les financements dont dépendent les territoires du Pacifique.
Selon un rapport sénatorial publié en février, la nouvelle architecture financière de l’Union européenne risque d’affaiblir durablement les financements dont dépendent les territoires du Pacifique.
 
Tahiti, le 26 février 2026 - La réforme du budget européen pour la période 2028-2034 inquiète fortement les élus ultramarins. Selon un rapport sénatorial publié en février, la nouvelle architecture financière de l’Union européenne risque d’affaiblir durablement les financements dont dépendent les territoires du Pacifique, dont la Polynésie française, dans un contexte géopolitique pourtant de plus en plus stratégique.
 
La Commission européenne a présenté à l’été 2025 sa proposition de cadre financier pluriannuel (CFP) pour la période 2028-2034. Derrière un exercice budgétaire a priori technique, les sénateurs alertent sur un “risque d’erreur historique” pour les outremers français, et en particulier pour les territoires du Pacifique. Dans un rapport d’information adopté le 19 février dernier, la délégation sénatoriale aux Outre-mer dresse un constat sévère : la réforme proposée bouleverse l’architecture budgétaire européenne et pourrait marginaliser durablement les régions et territoires ultramarins.
 
Pour les Régions ultrapériphériques (RUP), dont font partie La Réunion, la Guadeloupe ou la Guyane, le projet de la Commission européenne prévoit la disparition quasi totale des instruments budgétaires spécifiques, comme le programme POSEI ou l’allocation spécifique RUP du FEDER et du FSE. Ces dispositifs existent depuis plus de 30 ans et compensent les surcoûts liés à l’éloignement, à l’insularité et aux contraintes structurelles de ces territoires.
 
Même si la Polynésie française ne relève pas du statut de RUP mais de celui de Pays et territoire d’outre-mer (PTOM), les sénateurs mettent en garde contre un “brouillage des frontières” entre les deux statuts. La logique budgétaire proposée tend à renvoyer les enjeux ultramarins vers des plans nationaux, réduisant la reconnaissance européenne de leurs spécificités pourtant inscrites dans les traités.
 
PTOM : un budget en hausse… mais très inégalement réparti
 
Pour les PTOM, la Commission européenne prévoit un doublement des enveloppes budgétaires sur la période 2028-2034. Une annonce qui pourrait sembler positive pour la Polynésie française. Mais le rapport sénatorial nuance cette lecture. Sur une enveloppe globale d’environ un milliard d’euros, plus de la moitié, soit 530 millions, serait destinée au seul Groenland. Les autres PTOM, dont la Polynésie française, la Nouvelle-Calédonie et Wallis-et-Futuna, devraient se partager les 470 millions d’euros restants. Rapportée à la population, l’aide européenne par habitant dans le Pacifique serait ainsi jusqu’à 40 fois inférieure à celle accordée au Groenland.
 
Pour la période actuelle (2021-2027), la Polynésie française bénéficie d’une enveloppe territoriale d’environ 31,1 millions d’euros (3,7 milliards de francs), principalement consacrée à la gestion durable de l’eau, complétée par des enveloppes régionales et intrarégionales. Une somme jugée modeste au regard des besoins et des enjeux climatiques du territoire.
 
Un paradoxe géopolitique dans le Pacifique
 
Le rapport souligne un paradoxe majeur : alors que “l’axe du monde bascule dans l’Indopacifique”, les territoires français du Pacifique assurent une présence européenne stratégique dans une zone marquée par les tensions entre la Chine et les États-Unis. À eux seuls, la Polynésie française, la Nouvelle-Calédonie et Wallis-et-Futuna "représentent 15 et 20 % des droits de vote de la France à l’ONU", selon Benoît Lombrière, délégué général adjoint d’EURODOM, citée dans le rapport.
 
Pourtant, cette importance géostratégique ne se traduit pas dans les choix budgétaires européens. “Nous sommes là, mais que faisons-nous ? Pas grand-chose”, résume le délégué général adjoint, auditionné par les sénateurs, pointant un décalage entre discours et réalité financière. 
 
Programmes européens : des opportunités encore sous-exploitées
 
Le rapport relève néanmoins des avancées sur les programmes européens comme Erasmus+, Horizon Europe ou LIFE. Entre 2021 et 2024, la Polynésie française a ainsi mobilisé près de 9,2 millions d’euros (1,1 milliard de francs) à travers 47 projets, ce qui en fait le deuxième PTOM bénéficiaire de ces programmes, derrière le Groenland.
 
Mais ces financements reposent sur des appels à projets complexes, souvent difficiles d’accès pour des administrations et des acteurs locaux disposant de moyens limités. Les sénateurs recommandent donc une adaptation des critères d’éligibilité et la création d’Erasmus régionaux, ancrés dans les bassins géographiques du Pacifique.
 
Face à ce qu’ils qualifient de “chamboule-tout budgétaire”, les sénateurs appellent à une mobilisation politique forte. Ils demandent notamment un rééquilibrage de la répartition des fonds PTOM, afin que les territoires du Pacifique bénéficient d’au moins deux tiers de l’enveloppe hors Groenland, contre environ 50 % aujourd’hui.
 
La négociation du cadre financier pluriannuel doit se poursuivre jusqu’à fin 2026. Pour la Polynésie française, l’enjeu est clair : éviter que la réforme du budget européen ne se traduise par un décrochage durable, au moment même où son rôle stratégique dans le Pacifique n’a jamais été aussi central.

Rédigé par Darianna Myszka le Jeudi 26 Février 2026 à 15:03 | Lu 369 fois