Le 27 octobre 1944
Mon cher papa, ma chère maman,
Cette lettre est la première que je vous adresse depuis près de deux ans ; elle a quelques chances de vous parvenir rapidement, c’est pourquoi je compte la faire longue.
Vous dire le détail de ce que furent nos existences, à Michel et à moi principalement, nécessiterait des pages et des pages ou l’intimité de tranquilles conversations (que nous connaîtrons bientôt à nouveau, il faut l’espérer). Mais je vais m’efforcer de vous conter l’essentiel d’événements qui, jusqu’à ce jour, ont eu d’heureux aboutissements.
Au mois de juin 1943, Michel terminait sa Philosophie au collège tandis que moi-même poursuivais ma 1ère année de licence en droit à l’université. Tous les deux, nous fûmes reçus à quelques jours d’intervalle, mais je m’attendais à recevoir d’un jour à l’autre ma feuille de départ pour l’Allemagne à laquelle je m’étais juré de ne pas répondre. Il faut vous dire, chers parents, que les notions de devoir que vous nous aviez inculquées, les leçons de patriotisme que nous donnaient les Tahitiens engagés du bataillon du Pacifique, l’écoute journalière des émissions du soir de Radio Londres, les premières injustices dont étaient victimes les patriotes français, et l’admiration profonde que nous éprouvions tous les deux pour celui que nous considérions comme notre seul chef – tous ces facteurs avaient fait de nous des RÉSISTANTS (…)
Aussi, dès les premiers mois de 1943, mon intention était-elle de rejoindre la France combattante soit en Angleterre, soit en Afrique au cas où je serais appelé en Allemagne.
Se mettre en relation avec des organisations de résistance n’était pas chose facile à cette époque où l’Allemagne était encore très forte, où la Gestapo veillait, où une fraction des Français venait tout juste de perdre ses dernières illusions sur Vichy.
Les tuyaux crevaient les uns après les autres et en dépit de nos recherches, je dus envisager une cachette en France même ; je la trouvais assez facilement grâce à un de mes camarades de Faculté, Baron (le fils d’un notaire de l’Hermeneault) qui me proposa l’une de ses fermes du Bocage vendéen. (…)
Quelles divisions, avait pu créer cette occupation boche ! Contre toutes les objurgations et les pleurs, soutenu par Michel, je restai ferme, sûr de mon patriotisme. Et je partis dans une direction opposée à celle que m’offrait le S.T.O. (Service du Travail Obligatoire).
C’est une nuit pluvieuse qui me vit prendre possession de mon nouveau domaine, une maison abandonnée au bout d’un petit village du Bocage vendéen près de la Chataigneraie ; pour éviter les voisins, Baron et moi avions préféré gagner le “Vieux Logis” vers 1 heure du matin par les chemins creux (…)
Le lendemain, il me quitta en me confiant à ses fermiers, de très braves gens qui, tout au long de quatre mois que je passais chez eux, se montrèrent très dévoués. Quelques jours passèrent et je reçus une lettre m’avertissant que les départs pour l’Afrique du Nord étaient supprimés. Je me vis donc dans l’obligation de me confiner à ma petite chambre jusqu’à nouvel ordre (…)
C’est alors que Baron me fit savoir que la propriétaire de sa chambre d’étudiant s’était offerte à loger un réfractaire chez elle : je m’empressai d’accepter. Restait à trouver le plus sûr moyen de faire le trajet La Chataigneraie - Poitiers sans me faire prendre par les Allemands ou leurs valets. Je partis un jour avec une fausse carte d’identité assez bancale, pris le train, changeai à Niort où Michel m’attendait, descendis à St-Benoit et gagnai Poitiers au soir du 10 novembre pour sonner 16 rue de la Cassette, chez Madame Gibeaud qui m’accueillit avec beaucoup d’amabilité.
Au cours des neuf mois que je passais chez cette femme d’environ soixante ans, elle devait montrer pour moi une grande affection et un très large désintéressement en se comportant vis-à-vis de moi comme envers un fils. Je lui serai toute ma vie reconnaissant de ce qu’elle a fait pour moi et pour mes camarades maquisards qui devaient par la suite lui demander une brève, mais compromettante hospitalité. (…)
Michel et moi cherchions depuis longtemps à employer notre énergie à une œuvre de résistance. (…) Michel partit à Paris (…) se mit en rapport avec des camarades de la résistance parisienne, la plupart des étudiants scouts ou jécistes, et trois jours plus tard nous apporta une valise pleine de journaux et de tracts. Nous devions organiser la succursale poitevine du journal DÉFENSE DE LA FRANCE ; en dehors des numéros de la D.F. il apportait “Combat”, “Lorraine”, “Les courriers du Témoignage chrétien” que nous ne tardâmes pas à répandre la nuit dans tous les quartiers de la ville et certains villages environnants (…) Les armes manquaient, les compétences techniques militaires aussi. Nous nous en occupions quand nous surprit le débarquement.
Michel et Garnaud avaient pu se présenter au droit, et trois jours après, nous décidons de passer au maquis du sud de la Vienne par de agents de liaison. Une partie de notre groupe nous suivit ; comptant ceux qui rejoignirent par la suite nous fûmes ainsi responsables du passage d’une vingtaine de jeunes Français à la dissidence intérieure, c’était là payer largement nos efforts.
Nous devions trouver en pleine campagne, une organisation naissante dont on ignorait l’importance à Poitiers. Des militaires ou des civils résistants avaient déjà construit les bases des maquis dont nous allions être les hommes : les armes parachutées de nuit ne manquaient pas, la bonne volonté non plus. Nous vous dirons ce que furent ces mois qui compteront certainement parmi les plus pleins de notre vie ; il faudrait un volume pour l’écrire. Toujours est-il qu’en nous déplaçant, à pied d’abord, en camion ensuite, en nous cachant dans les bois les premières semaines, dans les fermes isolées par la suite, nous nous dérobions à l’ennemi boche ou milicien en attendant d’être assez forts pour l’attaquer.
Dans toute la Vienne, les autres maquis, peu à peu, en faisaient autant ; et le 3 août, de 20 heures à 22 heures à Pleuville (Charente), nous connûmes notre premier baptême du feu que nous rééditons le lendemain au Vigeant près de l’Isle-Jourdain. Notre troisième combat, celui de St Maurice de Gençay, à vingt kilomètres de Poitiers, fut une victoire magnifique, où nous ne perdîmes qu’un homme et huit blessés, alors que nous mettions soixante-dix boches hors de combat et leur détruisions plusieurs voitures. Au début de septembre, nous libérions Poitiers sans combat, dans l’enthousiasme, et nous pouvions aller embrasser famille et amis. (…)
Depuis la libération de Poitiers, notre maquis s’est successivement reposé à Ligugé (que nous retrouvions avec joie) puis à Touvois (Loire Inférieure). Ensuite, nous avons gardé les côtes de Noirmoutier, puis pris position devant Pornic où sont encore encerclés 20 000 Allemands que nous ne pouvons attaquer sans blindés ni aviation. Seulement des échanges de patrouille dans le no man’s land. (…)
Michel et moi, ainsi que les étudiants du groupe allons être officiellement démobilisés ces jours-ci et attendrons en poursuivant nos études d’être réincorporés dans la nouvelle armée. Personnellement, je préférais la campagne d’Indochine à celle de l’Allemagne. Mais probablement ne nous demandera-t-on pas notre avis.
Pour ce qui est de l’avenir, nous le voyons avec confiance, dans l’ordre national d’abord : les Français ont montré trop de qualité et de courage pour ne pas espérer un relèvement (…) Ils sont prêts à une politique sociale poussée que leur propose le général De Gaulle. D’autre part, nous voyons venir le jour où, la famille entière réunie, nous pourrons pleurer ensemble de joie. En l’attendant, Michel continuera son droit en préparant l’école coloniale. Quant à moi, je suis plus que jamais décidé à retourner à Tahiti une fois la guerre finie. (…)
Gérald



























