Passe de Papeete : une étude d’impact à creuser


Le collectif pointe une “sous-estimation des enjeux écologiques” concernant le projet d’approfondissement de la passe de Papeete (Crédit : archive).
Tahiti, le 7 avril 2026 - Dans un courrier adressé à la Diren, un collectif de six associations, dont la Fape, soulève plusieurs “lacunes” dans l’étude d’impact sur l’environnement portant sur le projet d’augmentation du tirant d’eau de la passe de Papeete, dont les travaux doivent débuter en 2027. Dans le cadre de la consultation publique qui s’est achevée fin mars, elles formulent une dizaine de préconisations, invitant le Port autonome à faire preuve “d’exemplarité” pour compenser l’impact du chantier.
 

Du 23 février au 31 mars, l’étude d’impact sur l’environnement (EIE) sur le projet de déroctage de la passe de Papeete faisait l’objet d’une consultation publique. Objectif des travaux : gagner 1,5 mètre pour passer de 12,5 à 14 mètres de profondeur, afin de permettre le passage de navires au tirant d’eau plus important. Comme précisé dans notre précédent article sur le sujet, depuis plusieurs années, les principaux porte-conteneurs ne sont chargés qu’à environ 70 % de leur capacité pour limiter le tirant d’eau ; le risque étant à terme de devoir passer par des navires intermédiaires de plus petit gabarit pour acheminer les marchandises après une première étape en Australie ou en Nouvelle-Zélande, avec une hausse des prix à l’arrivée pour les consommateurs et une fragilisation de la chaîne logistique.
 

​Coraux et mammifères marins


Le 30 mars, à la veille de la clôture de la consultation publique, un collectif de six associations a adressé un courrier à la Direction de l’environnement (Diren), ainsi qu’au Port autonome, porteur du projet, et à la mairie de Papeete. La Fédération des associations de protection de l’environnement (Fape), l’antenne Pacifique du comité français de l’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN), Tama no te Tairoto, Ocean Shiver, l’Observatoire des requins et raies de Polynésie et Fatu Fenua no Makatea, cosignataires de l’avis, soulignent plusieurs points préoccupants.
 
D’abord, les 24 200 m3 de matériaux qui doivent être extraits sont “composés à plus de 90 % de coraux, selon les données de l’EIE”, tandis que les volumes de dragage entre la passe de Papeete, la souille du quai au long cours (QLC) et le littoral de To’atā “sont estimés à 79 000 m3”. Au-delà des volumes, ce sont les zones concernées qui alertent les associations, abritant “plusieurs espèces protégées par le Code de l’environnement (mammifères marins, requins, tortues marines) ainsi que des espèces réglementées (corail noir) qui seront directement impactées, voire détruites”. Elles estiment que les mesures proposées pour éviter ou réduire les impacts ne prennent pas pleinement en compte “la complexité écologique” du site.
 

​“Sous-estimation des enjeux écologiques”


Parmi les précisions et approfondissements attendus, le collectif déplore “l’absence d’un état initial complet des zones concernées par les travaux, ainsi que des zones adjacentes”. “Une lacune” qui limite l’évaluation des “impacts réels” du projet. Les perturbations acoustiques sur plusieurs espèces protégées sont “insuffisamment analysées et encadrées”, tant au niveau de la sensibilité des cétacés aux travaux, “bien décrite” mais “peu prise en compte”, que de la période de reproduction des requins nourrices et du corail Porites rus, avec des “données manquantes”. Une autre “absence” de données est pointée du doigt : elle concerne la turbidité générée par les travaux de confortement du talus de To’atā, dont les mesures d’encadrement sont jugées “insuffisantes” et les conséquences écologiques “insuffisamment détaillées”. Pour les associations, les conclusions de l’EIE révèlent plus globalement “une sous-estimation des enjeux écologiques”, ne prévoyant “ni suivi écologique du chantier, ni mesures compensatoires clairement définies”, considérant que “les mesures d’évitement et de réductions proposées ne permettront pas d’éliminer les impacts résiduels”.
 
Le collectif liste une dizaine de préconisations (lire encadré ci-dessous), appelant le maître d’ouvrage à proposer des mesures de compensation en lien avec le Plan d’actions 2024-2028 de l’Initiative française pour les récifs coralliens (Ifrecor) en Polynésie française, co-construit par les forces vives du Fenua, dont le Pays et l’État. “À ce titre, le Port autonome de Papeete pourrait démontrer son exemplarité en matière de compensation volontaire”, concluent les signataires.
 

​Analyse en cours par le Port autonome


Contacté, le directeur du Port autonome de Papeete, Jean-Paul Le Caill, qui s’était déjà dit prêt à ajuster l’organisation du chantier si des impacts environnementaux majeurs étaient soulevés lors de la consultation, nous a indiqué que “les propositions sont en train d’être analysées par notre bureau d’études”. Le délai d’examen serait fixé à fin avril, tout en sachant que le Port autonome reste également dans l’attente des conclusions de la Diren. Pour mémoire, le coût des travaux, dont le lancement est envisagé en 2027 pour une durée d’un an, est estimé à 2 milliards de francs.
 

Des travaux qui visent à faciliter le passage de porte-conteneurs avec un tirant d’eau plus important pour sécuriser les flux de marchandises (Crédit : archive).

Les préconisations du collectif

Établir un état initial avant les travaux : un prérequis “indispensable” incluant des points de référence, afin de suivre les impacts directs et indirects des travaux. Réaliser un suivi de la courantologie : à la fois de la passe de Papeete et des passes voisines pour évaluer les effets des modifications apportées par le chantier. Élaborer un calendrier écologique des travaux : sur la base d’une analyse comparative de la sensibilité des espèces protégées pour privilégier les périodes où l’impact sera le plus faible. Prévoir un suivi écologique du chantier : “fortement recommandé”, ce suivi passerait par des visites de chantier mensuelles soumises à des comptes-rendus, en commençant par sensibiliser les équipes avant le lancement des travaux pour terminer par un bilan de fin de chantier. Les associations “se tiennent à disposition du maître d’ouvrage pour une participation à ce suivi”. Cette préconisation est associée à une demande d’analyses de turbidité deux fois par semaine. Transplanter 20 % des colonies coralliennes présentes dans les zones d’emprise des travaux : une opération – qui fait écho à l’approfondissement des fonds de la base navale de Papeete – à mener avant le début du chantier en partenariat avec des associations ou des bureaux d’études compétents. Mettre en œuvre des actions de restauration corallienne : à l’issue du chantier, associées à un suivi à long terme pour en évaluer l’efficacité. Valider les mesures proposées dans l’EIE concernant l’impact sur les espèces marines : observateurs en mer, arrêt des travaux en cas de présence, rideaux à bulles ou encore sensibilisation des équipes sont “indispensables”. Il en va de même pour les mesures de biosécurité marine. Prévoir des garanties adaptées : en cas de dégradation environnementale significative suite aux travaux.

Rédigé par Anne-Charlotte Lehartel le Mardi 7 Avril 2026 à 16:36 | Lu 555 fois