“C'est un mal pour un bien, finalement”


© Vaite Urarii Pambrun
Tahiti le 28 janvier 2026 - Les squatteurs qui s’étaient installés dans les vieux bâtiments de l’armée à Heiri ont été délogés en novembre dernier. Salomé est retournée dans la maison familiale et voit la vie autrement. C’est un mal pour un bien, finalement. Je pense que si on était encore là-bas j’aurais perdu mon tāne”.
  
Pour que les travaux de désamiantage, de dépollution et de déconstruction des anciens bâtiments militaires situés sur le domaine Bopp Dupont, dans le quartier de Heiri à Faa’a, ne débutent, le 26 novembre dernier, toutes les personnes qui squattaient les lieux ont été délogées par la commune. Certains élus étaient présents, comme la 8e adjointe au maire Clarisse Teauna ou encore la conseillère Roti Richmond, ainsi que les services sociaux du Pays et de la commune.
 
Le domaine était d’ailleurs, selon la doyenne Salomé, entouré par les policiers municipaux. Tout le monde avait peur, parce qu'ils voyaient les mūto’i. Il y en a qui ont pleuré, il y en a aussi qui sont partis avant nous, surtout ceux qui avaient des enfants.”
 
Elle se rappelle avoir reçu un avis émanant de la commune précisant à tous qu’à partir du 26 novembre, qu'on ait trouvé ou pas une maison, on serait obligé de partir. Tout le monde est parti avec la peur au ventre”. 
 
Et dans l’ensemble, tout s’est passé dans le calme, affirme Salomé. Une grande majorité des personnes ont été relogées dans des centres à Papeete ou certaines sont retournées dans leur maison familiale, comme Salomé. D’autres sont restées dans les alentours du domaine.
 
“J'ai encore mon fils qui est dans la rue, avec sa femme. Mais presque tous les jours, je descends, je viens voir s'ils vont bien, surtout quand il pleut. J'ai peur pour lui, parce qu'il est à côté de la rivière, et ils me rassurent à chaque fois. Mais j'ai mal pour eux car moi, j’ai un toit au-dessus de ma tête.”
 
Salomé affirme que vivre sous des bâches et dormir sur des cartons, “ce n'est pas joli, joli pour nous à Faa’a de voir cette situation de vie”. Lucide, elle confie que si elle n’avait pas pu retourner dans la maison familiale, “mon tāne et moi serions à la rue. J’aurais vraiment perdu mon tāne. Et là, il va bien, il a retrouvé l’appétit. J’ai gagné la vie de mon tāne."

“Le soir même, mon tāne a été hospitalisé et opéré”

© Vaite Urarii Pambrun
Salomé se souvient de cette expulsion comme si cela avait eu lieu hier, car le même jour, son tāne a eu des problèmes de santé. Le soir même, mon tane été hospitalisé et il a été opéré (…). Il a failli partir. Il avait besoin de sang car il est tombé dans la salle de bain (…). Tout est arrivé en même temps, je ne savais plus comment faire”, raconte Salomé.
 
Aujourd’hui, Salomé voit la vie autrement : “On a un toit, c’est tout ce dont j'avais besoin pour mon tāne, parce qu'il est malade, on est bien là. C’est un mal pour un bien, finalement.”
 
Si la vie lui sourit à nouveau, Salomé a toujours une pensée pour ceux qui ont décidé de rester sur place. “Nous, on est au chaud et je pense à ceux qui sont en train de dormir au froid. Le matin, quand je descends, je leur emmène du café chaud."

“Je me repose”

© Vaite Urarii Pambrun
“Aujourd'hui, je vis dans la maison familiale à Oremu avec le beau-fils de ma nièce. Et ma petite sœur attendait qu’une de nous revienne à la maison pour qu'elle puisse s'en aller”, assure Salomé. Cette dernière est rentrée au domicile familial le 28 novembre, soit deux jours après leur expulsion. Elle a même été accompagnée par la police municipale.  
 
Ce mercredi matin, Salomé affichait un visage serein. “Je me repose”, dit-elle. Elle soutient que cela fait quarante ans qu’elle attendait ce moment, de revenir à la maison. Elle regrette cependant qu’aucune amélioration n’ait été faite dans le logement depuis. “Tout a été coupé, pendant quarante ans, ils n’ont rien fait, mais ce n’est pas grave, car petit à petit, je vais le faire (…) puisque je suis chez moi.”
 
Salomé explique avoir toutefois eu du mal à retourner dans la maison familiale. “Les enfants de notre sœur aînée ont grandi dans cette maison. Et nos parents nous ont toujours dit que c'est la maison familiale et que si on a des problèmes, on peut revenir à la maison. C’est chez nous.” Sauf que cette affaire est, selon Salomé, devant la justice car leur sœur aînée “ne veut pas de nous et ne veut que ses enfants”.
 
Lasse de cette situation, Salomé a décidé de ne plus attendre, même si une de ses sœurs lui a conseillé d’attendre le jugement. “Je rentre là-bas chez moi. Oui, c'est chez moi.” Son seul regret est que la maison se trouve dans les hauteurs alors qu’au domaine Bopp Dupont, tout était à proximité, les médecins, la pharmacie ou encore les commerces. 

“L'indépendance, pour moi, c'est terminé”

©Mairie de Faa'a
Même si Salomé et son tāne sont finalement bien dans la maison familiale sur les hauteurs de Faa’a, elle regrette que le tāvana de Faa’a, Oscar Temaru, ne soit pas venu à leur rencontre pour discuter avec eux et qu’il ait préféré envoyer “ses petites mains”
 
“Les élections approchent, j’ai dit à tous mes enfants de ne pas aller voter (…). On vit à Faa’a depuis des années, mes trois enfants sont nés à Faa’a, pas à l'hôpital (…). Depuis que j'ai 18 ans, je vote pour Oscar Temaru et aujourd'hui, j'en ai 58 ans, c’est fini. En plus, comme mes parents ne sont plus là – car c'est grâce à eux que je suis encore dans le Tavini –, aujourd’hui, je suis libre de faire ce que j'ai envie et l'indépendance, pour moi, c'est terminé.”
 
Elle regrette que les politiques ne soient présents que pendant les campagnes électorales. “Ils ne veulent que nos voix et après les élections, on n’existe plus pour eux. Ils nous considèrent comme des jouets. Lorsqu’ils ont besoin, ils savent où on est, et dès que c’est fini, ils nous jettent. Et je ne veux plus de ça aujourd’hui. Je suis fatiguée aussi de la politique”, assure Salomé.

Rédigé par Vaite Urarii Pambrun le Mercredi 28 Janvier 2026 à 18:22 | Lu 626 fois