​L’importation pédale dans le yaourt


Tahiti, le 8 avril 2026 - Deux ans après l’ouverture à l’importation des yaourts étrangers, la laiterie Sachet accuse le coup. La concurrence, à la qualité discutable, est difficile à gérer et relance la question : faire la course à la baisse des prix en important des produits de l’étranger n’est-elle pas aussi la mise à sec des industries locales ?

 
Il y a près d’un mois, un vent de panique a soufflé sur la profession d’agriculteurs en Polynésie française alors qu’un texte était à l’étude au ministère de l’Économie pour lancer une dérégulation progressive sur certains produits agricoles pour faire baisser les prix à la caisse pour le consommateur. Le principe, ouvrir à l’importation sans restriction certains produits. Une mise à mort programmée des quotas à l’importation qui scandalisait alors le syndicat des agriculteurs et les professionnels du secteur.
 
Cette fin des quotas n’est pas sans rappeler une décision identique prise par le gouvernement en 2024 : l'ouverture des importations de yaourts de toutes provenances. Les laiteries Roche et Sachet étaient alors montées au créneau, sans être entendues, en prévenant : “On espère que ce seront bien des yaourts et non des produits lactés qui seront importés”. Surtout, la question de la pérennité des emplois était alors mise sur le devant des discussions. “Ça ne favorise vraiment pas l'emploi local, c'est dommage”, constataient-elles de concert.
 
Surtout, cette décision est allée de paire avec une autre décision, celle d’importer, sous le régime d’une TVA allégée, des produits du Pacifique.
 
Deux ans après l’application de cette autorisation d’importation tous azimuts de yaourts étrangers, les Malo, Kalo et autres yaourts, yogourts, kéfirs et crèmes desserts importés de Nouvelle-Zélande, d’Espagne ou du Portugal se sont multipliés dans les frigos des grandes surfaces. Et ce ne serait qu’un début, le temps que les filières s’organisent.

Des importateurs qui jouent sur les appellations

“On a contesté cette loi, et on nous a répondu que c’était la liberté du commerce et de l'industrie”, se rappelle Xavier Fondecave, directeur de la laiterie Sachet. Il est obligé aujourd’hui de constater les premiers coups de canif dans sa comptabilité. En cause, le flou qui serait exploité par les importateurs qui jouent sur les appellations “yaourt” et “yogourt”.
 
“Dans le yaourt, il faut qu'il y ait du Bacillus Bulgaricus, sinon ce n'est pas un yaourt”, explique Xavier Fondecave. “Aux États-Unis, en Nouvelle-Zélande, la plupart ne sont pas des yaourts. Ils appellent ça yaourts mais mettent des conservateurs, des épaississants, etc.”
 

Les importations ont donc explosé, avec le soutien actif des grandes surfaces qui y voient aussi une meilleure marge de profit, mélangeant yaourts, yogourts, crèmes desserts et fromages blancs ou frais. Et puis donc ça a ouvert la porte à tout ça, c'est-à-dire au vrai yaourt mais aussi au faux yaourt. Certains importateurs auraient de surcroît obtenu des dérogations afin que certains yaourts venus de métropole obtiennent une DLC de 55 jours et puissent venir par bateau, là où ces mêmes yaourts ont une DLC de 30 jours dans l’Hexagone. Une concurrence directe sur les produits fabriqués localement.
 
Sur l’autel de la baisse des prix, des décisions similaires ont été prises dans les Antilles, menaçant la production locale, et posant des questions, jamais tranchées par ailleurs, sur l’aspect sanitaire du retrait d’un même yaourt au bout de 30 jours des rayons français, mais au bout de 55 jours des rayons ultramarins. Les Malo par exemple sont très souvent vendus directement en offre date courte dans les supermarchés du Fenua.
 
“La conjonction de ces nouvelles importations (du Pacifique, d’Europe, avec des DLC retardées) a un effet énorme sur notre activité, et sur celle de l'autre laiterie”, poursuit Xavier Fondecave, “mais il faut croire que ce gouvernement ne s'intéresse pas à la production locale”.
 

​Comment répondre ?

Pour répondre à la concurrence, la laiterie Sachet n’a pas d’autre choix que de serrer les boulons et maintenir son exigence de qualité face à des yaourts moins chers, mais aussi biens plus transformés en usine. “C'est un coût pour l'entreprise”, explique le directeur qui se veut cependant rassurant : “Aujourd'hui, il n'y a pas péril dans la demeure. On s'adapte. On baisse nos coûts en réduisant la gamme en passant de 87 références à 77, on continue à investir, notamment dans le photovoltaïque, pour gagner en coûts de fonctionnement.” L’entreprise a aussi rationnalisé ses importations pour être moins dépendante de l’approvisionnement et des coûts d’acheminement des matières premières qui peuvent être fluctuants en fonction des conflits mondiaux (Ukraine, Moyen-Orient).
 
Autre scandale, pour le directeur de Sachet, la suppression de la taxe de développement local (TDL) sur les laits aromatisés non réfrigérés importés, que les grandes enseignes mettent cependant en rayonnages frais (frigos), et qui concurrence là encore le marché local, même s’il reste petit.
 
“Nous, on a une politique de maintien de nos prix et, depuis 2008 – ça fait maintenant plus de 15 ans – on essaie de maintenir nos prix”, argumente Xavier Fondecave. “On a actuellement des prix inférieurs au prix de 2008. Parfois, notamment quand il y a eu l'augmentation du prix du cacao, on doit les revoir légèrement à la hausse, mais notre politique, c’est de ne pas augmenter les prix.”

Rédigé par Bertrand PREVOST le Mercredi 8 Avril 2026 à 16:53 | Lu 1345 fois