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Une aube sans lendemain




Le voilà. Il est là, fidèle et ponctuel. L’astre se lève. Il lance ses rayons à l’assaut du ciel, taclant au passage un crépuscule de plus. Il réchauffe l’air, taquine les petits êtres endormis dans le bleu de la nuit.

Un fou brun ouvre l’œil, puis deux. Il déploie une aile, puis deux. Autour de lui la forêt de feuillus s’anime. Un noddi prend son envol, suivi par des sternes. Un coquillage fouine au rez-de-chaussée.

Il aime cette forêt le fou, il lui a même confié ses œufs l’an passé. « Pourquoi ? » se demande-t-il. Sans doute à cause de ses verts désordonnés, l’émeraude côtoie l’olive et la menthe. Ils sont uniques au fenua. Ils rappellent le temps des Tuamotu anciens. Peut-être aussi à cause de son odeur ? Mousse et humus exhalent. La terre exalte.

« C’est une bonne idée que tu as eue là », lance une voix au volume grandissant. Un homme s’approche. Le fou le connaît, il s’appelle Tuanaki. Il a ses habitudes. Il vient souvent le matin accompagné d’invités, d’autres hommes et petits d’homme. Les invités ne connaissent pas les Tuamotu. Ni les anciens, ni les nouveaux. Ils vivent loin. Ils disent venir passer du bon temps, ils disent « être en vacances sur une île rêvée ».

Avec Tuanaki ils débarquent en général aux alentours de 9 heures et ils s’étonnent toujours de trouver une oasis de végétation comme celle-là sur un motu. Ils accostent à grand bruit sur le sable du lagon, ils s’engagent dans la fraîcheur des tianina, des tahinu, des puatea, des tafano et des fara. Ils traversent la forêt puis gagnent la plage côté océan, criant et riant. Ils posent leurs pieds sur le sol mais jamais leur regard sur les détails de notre vie. Ils n’ont pas le temps. Ils ont un programme à suivre, ils doivent aller voir l’oursin tortue. Ensuite, ils iront pique-niquer, plonger, filmer, pêcher, marcher, se baigner, téléphoner, raconter.

Ce matin, Tuanaki n’a pas d’invité. Son groupe marche silencieusement. Il est avec sa femme, des oncles, des parents. Le fou perché observe ces visages familiers. Il leur trouve un air solennel, un peu grave. Tuanaki porte un nouveau-né au creux de ses bras. Le fou dévisage ce nouvel être.

En arrivant, Tuanaki lâche la main de sa femme, les regards se tournent vers lui. Il pose un genou à terre, tend son enfant et se met à chasser les feuilles qui se sont déposées sur le sol. Il se met à creuser. Il va planter un arbre. Il pense aux anciens qui ont connu cette forêt, il regarde le soleil, caresse le motu, écoute l’océan qui bat la mesure au loin. Une larme coule tandis qu’il enterre le pu fenua.

Il songe : « la Terre pourra-t-elle contempler l’astre encore longtemps ? »

Et puis : « ma fille, aura-t-elle la chance de connaître sa terre ? »

Les flots, gourmands, lapent les côtes. Avides, ils les lèchent toujours plus haut, toujours plus loin, toujours plus fort. Demain, ils les mangeront. 

Lou MAELEI