Réseaux sociaux : protéger les mineurs se heurte aux limites du Pays


Tahiti, le 10 avril 2026 - Interdire, encadrer ou responsabiliser ? Vendredi matin, au Cesec, des étudiants de l’Université de la Polynésie française ont mis sur la table une question qui dépasse largement les écrans : celle du pouvoir d’agir. Car derrière le débat sur l’accès des mineurs aux réseaux sociaux, c’est une autre réalité qui s’impose : en Polynésie, la protection de la jeunesse se heurte à un équilibre délicat entre compétences locales et cadre national.
 

Au Conseil économique, social, environnemental et culturel (Cesec), ce vendredi matin, ce sont des étudiants qui ont posé une question que même les institutions peinent à trancher. À l’initiative d’élèves de licence STES et de géographie de l’Université de la Polynésie française, le débat sur l’accès des mineurs aux réseaux sociaux a rapidement dépassé le cadre universitaire pour toucher à un point de friction bien réel. “Comment concilier la nécessaire protection de notre jeunesse avec le respect des libertés ?”, interroge la présidente du Cesec, Maiana Bambridge, rappelant que “notre statut d’autonomie nous confère des compétences importantes, mais aussi des limites, notamment sur les libertés publiques et le numérique”. Autrement dit : impossible d’interdire sans passer par l’État, compétent en matière de libertés individuelles.
 
Au cœur des échanges justement, la proposition de loi portée par la députée Laure Miller actuellement en deuxième lecture à l’Assemblée nationale. Présentée par la députée Mereana Reid-Arbelot, elle prévoit plusieurs mesures fortes : interdiction des réseaux sociaux pour les moins de 15 ans, couvre-feu numérique entre 22 heures et 8 heures pour les 15-18 ans, et interdiction des écrans pour les moins de 3 ans. “L’objectif, c’est de protéger les mineurs face à l’addiction, aux troubles du sommeil, au cyberharcèlement ou à l’exposition à des contenus nocifs”, explique la députée.
 
Mais une question clé reste en suspens : cette loi s’appliquera-t-elle en Polynésie ? Pas en l’état, tranche la députée Mereana Reid-Arbelot. “Une loi nationale doit mentionner explicitement la Polynésie française pour y être applicable. Ce n’est pas le cas ici”, explique-t-elle. “Cela nous laisse du temps pour réfléchir à une adaptation au contexte local”, poursuit la députée, invitant même à formuler des propositions pour nourrir une éventuelle déclinaison polynésienne.
 
Des étudiants au cœur d’un laboratoire démocratique
 
À l’origine de cette matinée, un projet pédagogique… devenu terrain d’expérimentation grandeur nature. “La meilleure façon d’apprendre les institutions, c’est de les vivre”, explique leur enseignant, Jerry Biret. Les étudiants se sont donc glissés dans la peau de décideurs, confrontés à une question qu’ils connaissent… parfois trop bien.
 
Car ici, pas de débat théorique. TikTok, Instagram, YouTube : tous en ont fait l’expérience, souvent très tôt. “Aujourd’hui, des enfants de 2 ou 3 ans sont déjà sur les réseaux, à regarder des vidéos en boucle”, observe Tautai Becquet, étudiant en STES. Derrière l’écran, les risques sont bien réels : désinformation, cyberharcèlement, contenus manipulés par l’intelligence artificielle. Mais faut-il pour autant interdire ? La réponse divise, y compris dans les rangs des étudiants. “Certains comprennent l’idée de protéger, mais pensent que c’est impossible à appliquer. D’autres préfèrent encadrer ou renforcer la sensibilisation”, poursuit-il.
 
Avec le recul, Tautai pose aussi un regard personnel sur sa propre génération. “Avant d’avoir les réseaux, je passais mon temps dehors, avec ma famille. Aujourd’hui, on est tous sur nos écrans.” Un constat simple, presque banal, mais qui résume à lui seul l’ampleur du changement. Entre protection et liberté, la ligne reste difficile à tracer. “Le but, ce n’est pas de dire oui ou non, mais de trouver un équilibre”, souligne Teave Lintz, chef de projet. Un équilibre que même les adultes peinent encore à définir.
 
Protéger sans basculer dans l’interdiction totale ?
 
Tables rondes avec médias, associations, acteurs éducatifs… la matinée a surtout permis de confronter les visions. Tous s’accordent sur les risques : cyberharcèlement, désinformation, dépendance. Mais sur les solutions, les lignes bougent. Faut-il interdire ou éduquer ? Réguler ou responsabiliser ? Et surtout : qui doit agir ? L’État, le Pays, les familles, les plateformes ?
 
En filigrane des échanges, un constat revient : les réseaux sociaux sont pensés pour capter l’attention. Reprenant les mots de la consule d’Australie, venue présenter la législation en vigueur dans son pays, la députée Mereana Reid-Arbelot évoque même une forme de “cocaïne comportementale” pour décrire ces mécanismes addictifs. Difficile, dans ce contexte, de ne pas agir, mais reste à savoir comment, et à quel niveau.
 
En organisant cette matinée au cœur du Cesec, les étudiants ne se sont pas contentés de lancer le débat : ils se sont confrontés à ses implications concrètes. Car l’objectif est déjà là. “Ils sont en train de réfléchir à une loi du Pays”, souligne leur enseignant Jerry Biret. Un exercice loin d’être théorique. Entre désaccords, arbitrages et contraintes juridiques, les étudiants découvrent surtout une réalité : écrire une loi, c’est d’abord trouver un compromis. Au bout du compte, ils l’auront compris : sur un sujet aussi sensible, il n’y a pas de solution simple, seulement des équilibres à construire.

L’Australie face au défi de l’interdiction

Invitée à intervenir au Cesec, la consule générale d’Australie, Greta Whyte, est venue présenter l’approche de son pays, pionnier en matière d’encadrement de l’accès des mineurs aux réseaux sociaux.
 
Depuis la modification de l’Online Safety Act, l’Australie a fixé à 16 ans l’âge minimum pour posséder un compte sur les principales plateformes. Une mesure justifiée par de nombreuses études pointant les effets des algorithmes sur les jeunes – défilement infini, contenus ciblés, mécanismes addictifs – parfois qualifiés de “cocaïne comportementale”.
 
Mais sur le terrain, l’application de la loi soulève plusieurs défis. La vérification de l’âge reste complexe, entre reconnaissance faciale, analyse des données d’usage ou contrôle par documents officiels, avec des enjeux évidents de protection de la vie privée. Autre difficulté : éviter les contournements, notamment via les comptes de tiers ou l’accès à des contenus sans inscription.
 
La responsabilité repose désormais sur les plateformes, exposées à de lourdes sanctions financières en cas de manquement. Un choix assumé par les autorités australiennes, qui déplacent ainsi la charge du contrôle vers les acteurs du numérique plutôt que vers les familles. Un modèle volontariste, mais encore en construction, qui illustre lui aussi la difficulté de concilier protection des mineurs, efficacité des mesures et respect des libertés.
 

Rédigé par Stéphanie Delorme le Vendredi 10 Avril 2026 à 11:50 | Lu 533 fois