Quand les touristes remplacent les consommateurs


Tahiti, le 22 juin 2026 - Même croissance qu'en 2024 (+1,2 %), mais pas le même moteur. En 2025, ce sont les touristes qui ont fait tourner la machine économique plus que les consommateurs locaux. Une situation inhabituelle dans une économie habituellement portée par sa demande intérieure. Car malgré une inflation modérée, les ménages sont restés prudents et leur consommation quasiment à l'arrêt.
 

Pendant longtemps, la recette a été la même : les ménages consomment, les entreprises investissent et l'économie polynésienne avance. En 2025, le scénario a changé. La croissance est restée au rendez-vous, à +1,2 %, mais le moteur s'est déplacé. Cette fois, ce sont les visiteurs et les exportations de perles qui ont tenu la barre.
 
Présentés lundi par l'Institut de la statistique (ISPF), l'Agence française de développement (AFD) et l'Institut d’émission d’outre-mer (IEOM), les comptes économiques rapides montrent une situation assez inhabituelle. “Dans la majorité des cas, à peu près sept ou huit fois sur dix, la croissance polynésienne est tirée par la consommation des ménages et la demande interne”, rappelle le directeur de l'ISPF, Hugues Horatius-Clovis. “Là, c'est la demande extérieure qui pousse vers le haut la croissance économique.”
 
“Une croissance portée par la demande extérieure reste un épiphénomène dans l'économie polynésienne. Ça a dû s'observer trois fois sur les dix dernières années”, abonde Julien Vucher-Visin, responsable d’études à l’ISPF.
 
Deux locomotives expliquent ce basculement. D'abord le tourisme, qui a battu un nouveau record avec plus de 281 000 visiteurs en 2025, soit une hausse de 6,6 % sur un an. Ensuite la perle, dont les exportations ont bondi de 32,8 % en volume. “Les deux produits phares, le tourisme et la perle, ont augmenté de concert. Les autres années, c'était souvent l'un ou l'autre. Cette fois, tous les feux étaient orientés dans le même sens”, souligne Julien Vucher-Visin. Résultat : le commerce extérieur a contribué à lui seul à hauteur de 1,3 point à la croissance du PIB. Une contribution d'autant plus décisive que la demande intérieure, elle, a légèrement freiné la croissance.
 
Les ménages serrent le frein
 
Car derrière la bonne tenue du PIB se cache une autre réalité : les ménages ont levé le pied. Leur consommation n'a progressé que de 0,1 % en volume en 2025, contre 1,7 % un an plus tôt. Pourtant, l'emploi continue de progresser, avec près de 1 800 postes salariés créés sur l'année, tandis que le revenu disponible des ménages augmente de 2,9 %.
 
Comment expliquer cette prudence ? Pour Hugues Horatius-Clovis, plusieurs facteurs peuvent entrer en ligne de compte. “On est dans un contexte économique mondial qui incite plutôt à la prudence, y compris ici au Fenua”, observe le directeur de l'ISPF. Il évoque également l'instabilité politique observée au niveau national, dans un climat d'incertitude qui ne favorise généralement ni la consommation ni l'investissement.
 
Une situation d'autant plus paradoxale que l'inflation est restée limitée à 1,3 % en 2025 et qu'elle est devenue quasiment nulle depuis le début de l'année 2026. Une bonne nouvelle pour les ménages, mais un signal que les économistes observent avec attention. “Un peu d'inflation, c'est souvent une sorte de dopant de l'économie”, explique Julien Vucher-Visin. “C'est pour cela que les banques centrales visent généralement un niveau inférieur à 2 %.”
 
Le responsable d'études souligne qu'une inflation trop faible peut au contraire traduire un ralentissement de l'activité. “Quand les prix n'augmentent pas, on peut plus facilement reporter ses achats à demain en pensant qu'ils auront le même prix qu'aujourd'hui”, résume-t-il. Sans parler de risque immédiat, il invite donc à la vigilance pour les prochains mois dans un contexte international toujours incertain.
 
Le retour des projets immobiliers
 
Cette prudence des ménages ne se traduit toutefois pas de la même manière dans tous les domaines. Si les crédits à la consommation n'ont pas connu de progression notable en 2025, les projets immobiliers, eux, repartent à la hausse. Après plusieurs années difficiles, l'immobilier des particuliers montre des signes de reprise. Les crédits immobiliers accordés aux ménages ont bondi de plus de 20 % en 2025, passant de 30 à 36 milliards de francs. 
 
Pour Julien Vucher-Visin, cette évolution répond à une logique différente de celle de la consommation. “Le projet immobilier, tu peux le reporter d'un an, de deux ans, de trois ans. Mais à un moment, il faut quand même y aller”, explique-t-il. “À la différence d'un investissement d'entreprise, un projet immobilier est souvent lié aux moments de la vie. On peut rester chez papa, chez maman pendant quelque temps, mais à un moment, il faut s'installer, avoir une chambre supplémentaire pour les enfants...”
 
La baisse progressive des taux d'intérêt a également joué son rôle. En moyenne, les taux immobiliers sont passés de 3,69 % en 2024 à 3,16 % en 2025, permettant à certains ménages d'accéder de nouveau au crédit. "Ce sont de petits écarts qui sont importants car ils représentent plusieurs millions au final", explique-t-il encore. Cette embellie a contribué au redressement de l'investissement privé et soutenu l'activité du secteur de la construction, dont le chiffre d'affaires progresse de 2,1 %.

Les communes remettent les gaz

Si les ménages ont levé le pied en 2025, le secteur public a continué de soutenir l'activité. Le Pays maintient ainsi un programme d'investissement compris entre 37 et 40 milliards de francs par an, complété par les financements de l'AFD et de la Banque des Territoires. Mais c’est au niveau communal qu’on observe un rebond notable.
 
En 2025, l'Agence française de développement (AFD) a ainsi financé quinze communes polynésiennes, un niveau d'activité en nette hausse. Pour sa directrice en Polynésie, Mounia Aït Ofkir, cette accélération s'explique d'abord par l'effet levier des subventions de l'État et du Pays.
 
“Nous intervenons en préfinancement des subventions pour apporter du cash afin que les projets puissent se faire et que les investissements puissent s'accélérer”, explique-t-elle. Au-delà des seules échéances électorales, l'AFD observe surtout une montée en puissance des intercommunalités, devenues des acteurs clés de l'investissement local.
 
Aux Marquises, la Codim porte désormais des projets structurants dans l'énergie et le transport interinsulaire. À Tahiti, la communauté de communes Teporionu'u pilote les importants chantiers d'assainissement engagés entre Papeete, Pirae et Arue.“L'organisation en intercommunalité booste et accélère l'investissement”, résume Mounia Aït Ofkir. À l'heure où la consommation des ménages marque le pas, ces grands chantiers locaux constituent aussi un précieux relais de croissance pour l'économie polynésienne.

Les chiffres clés
  PIB : 729 milliards de francs Croissance : +1,2 % Inflation : +1,3 % Touristes : 281 000 (+6,6 %) Exportations de perles : +32,8 % Emploi salarié : +2,4 % (+1 800 emplois) Consommation des ménages : +0,1 %

Rédigé par Stéphanie Delorme le Lundi 22 Juin 2026 à 14:49 | Lu 501 fois