“On ne peut pas être dans l'assistanat”


Tahiti, le 23 juillet 2026 – Redonner aux familles leur dignité, restaurer le lien familial et favoriser une insertion durable. C'est l'ambition de Te Nati - Le Lien, un programme pilote porté par la commune de Pira'e et présenté jeudi au haut-commissaire Alexandre Rochatte. Pour le tāvana Édouard Fritch, cette approche repose sur une conviction : accompagner sans assister.
 
Le tāvana de Pira'e, Édouard Fritch, a réuni jeudi le haut-commissaire Alexandre Rochatte ainsi que les différents partenaires du dispositif afin de présenter l’initiative “Te Nati – Le Lien”, un programme pilote de cohésion sociale, familiale et d'insertion. Mis en place depuis 2021, ce programme accompagne les personnes en difficulté vers une réinsertion sociale et professionnelle grâce à un suivi individualisé et un accompagnement qui se veut avant tout humain.
 
Pour Édouard Fritch, il est temps de “faire du social autrement”. Une philosophie que partage le coordinateur du programme, Léo Marais, qui estime que les difficultés sociales ne peuvent plus être abordées avec les méthodes d'hier : “La société, le système et l'approche sociale ont évolué. Il faut être percutant sur les problématiques. On ne peut pas être dans l'assistanat, dans la complainte. Ça, c'est un social qui a ses limites. Aujourd'hui, on est dans un social qui ramène à la citoyenneté, qui oblige les personnes à réfléchir avant d'agir. Un social qui encadre et accompagne, mais n'assiste pas”, affirme Léo Marais. Pas question aussi pour ce dernier de “faire le travail à la place des familles (…). Ce système-là ne marche pas. Ce qui marche, c'est de retrouver sa dignité, l'estime de soi”.
 
Pour le coordinateur de Te Nati, chaque personne a en effet des compétences qu'il faut savoir révéler. “Quand on prend une personne en grande difficulté, on ne voit que la difficulté. On oublie qu'elle a aussi un talent. Moi, j'essaie de mettre le doigt sur ce talent. Si c'est un bon boulanger, un bon pâtissier, une esthéticienne ou une coiffeuse, il faut le déceler. Souvent, les familles ont été orientées, mais pas de la bonne manière.”

“Le socle familial est reconstitué”

Après cinq années d’activité pour l’initiative Te Nati, Édouard Fritch estime que les résultats sont encourageants. “Ce sont des familles qui étaient décomposées lorsqu'elles sont arrivées. Des hommes et des femmes mal habillés, des hommes et des femmes qui se tapaient dessus, qui ne regardaient même plus leurs enfants. Aujourd'hui, le socle familial est reconstitué.”
 
Pour le tāvana, la reconstruction de ce “socle familial” est indispensable. “Si ce socle est fragile, les familles resteront dans la difficulté.”
 
Aujourd'hui, près de 200 familles sont accompagnées jusqu'à l'obtention d'un logement. “Une famille qui n'a pas de logement, qui n'a pas de stabilité, est une famille qui va à la catastrophe”, estime l’édile. L'accompagnement du programme va même jusqu'à l'accès à un emploi durable. “Les familles ne retrouvent pas de dignité si elles restent dépendantes de leur entourage. En général, cela se conclut par l'obtention d'un CDI.”
 
Édouard Fritch souhaite désormais voir ce dispositif reproduit ailleurs au Fenua et se dit “prêt à partager ce projet avec d'autres communes”. Une idée saluée par le haut-commissaire Alexandre Rochatte, qui rappelle que ce type de programme nécessite un engagement fort des élus des communes. “C'est un investissement majeur”, reconnait le représentant de l’État. “Il suffit de demander au tāvana Édouard Fritch, qui a investi beaucoup de moyens dans sa commune. C'est un investissement personnel du tāvana et de ses élus. Mais je crois qu'il y a d'autres communes qui sont intéressées.”
 
Alexandre Rochatte rappelle au passage que l'État finance une grande partie de ce programme au travers du contrat de ville. “L'idée, pour moi, c'est de regarder à quoi sert notre argent et d'accompagner au mieux les politiques sociales du Pays ou de la commune lorsqu'elles sont soutenues financièrement par l'État. Te Nati est un programme important parce qu'il cible les familles, qui sont un élément essentiel pour travailler sur l'inclusion et la sortie des difficultés.”

“Chaque parcours est différent”

Parmi les bénéficiaires figure Waileikealaniokapuaokeaohiva-Anavai Tehau. C'est presque par hasard qu'elle découvre Te Nati, après avoir été orientée par Face Polynésie. “Au début, j'étais réticente parce que je ne connaissais pas le dispositif. Puis, petit à petit, j'ai appris à connaître l'équipe.” Elle explique avoir commencé sa formation en travaillant sur “les freins périphériques”, comme les problèmes personnels, familiaux ou encore d'addictions. “Ça a été une prise de conscience. Le fait d'avoir des encadrants qui se soucient vraiment de nous m'a donné envie d'en savoir plus. Alors je suis restée.” Depuis le 1er juillet, elle travaille dans une entreprise de communication et d'événementiel. “Te Nati continue à me suivre. Parfois, c'est moi qui leur envoie des messages. On ne se lâche pas.”
 
Autre ancien stagiaire, Abraham dit Aby Montrose Haretahi est désormais formateur au sein du programme. “Au départ, ça a été dur pour moi parce que, dans le parcours de chaque stagiaire, je revoyais mon propre parcours et ce que j'avais vécu. Chaque parcours est différent, certes, mais il y a toujours ce petit point commun : la promiscuité, la précarité.” Il confie avoir commencé son parcours alors qu'il souffrait de dépression : “je ne voulais surtout pas abandonner et baisser les bras”, assure-t-il.

Waileikealaniokapuaokeaohiva-Anavai Tehau : “Ça a beaucoup changé ma vision des choses”

“J'avais une vision très restreinte de mes problèmes. Pour moi, c'étaient mes problèmes et c'était à moi seule de les régler. Le fait de tout mettre sur le tapis et de devoir faire face à la réalité m'a permis de changer de mentalité et de ne plus mettre les problèmes sous le tapis.
Les violences, qu'elles soient physiques ou psychologiques, sont des sujets très sensibles dont on n'ose pas parler. C'était un sujet fort pour moi. La parentalité aussi a été un problème majeur dans ma vie. Je n'acceptais pas qu'on me dise le contraire de mes principes.
Le fait d'en parler, d'être accompagnée par nos accompagnateurs et nos animateurs m'a permis de changer ma façon de voir les choses. Ça libère. Il y a eu des rires, des pleurs, des moments de rage, énormément d'émotions. Au final, toutes ces émotions ont mené à un résultat positif. Je ne regrette rien. J'ai réalisé que l'aide extérieure est essentielle au développement personnel.”
 

Rédigé par Vaite Urarii Pambrun le Jeudi 23 Juillet 2026 à 19:08 | Lu 286 fois