Oceania veut pacifier la mer entre navires et cétacés



Tahiti, le 26 février 2026 - Plus de 6 000 traversées par an, des navires à grande vitesse, des milliers de plaisanciers et des cétacés qui fréquentent les mêmes eaux : l’axe Tahiti-Moorea concentre l’un des plus forts risques de collision maritime en Polynésie. Réunis jeudi matin au Hilton, une soixantaine d’acteurs institutionnels, scientifiques et maritimes ont planché sur la rédaction d’une future charte de navigation pour mieux cohabiter avec les baleines dans le sanctuaire des cétacés de Polynésie française.
 
C’est l’une des routes maritimes les plus fréquentées chez nous. Entre Tahiti et Moorea, plus de 6 000 rotations sont enregistrées chaque année, dont les deux tiers effectués par des navires à grande vitesse. Sur ce tronçon de 5 nautiques, soit environ 10 km, s’entrecroisent ferries, cargos, yachts, pêcheurs et plaisanciers… mais aussi des baleines.
 
“C’est sans doute là qu’on a le plus grand risque de collision”, a rappelé le directeur adjoint de la Direction polynésienne des affaires maritimes (DPAM), Charles Taputuarai. 
 
À ce trafic déjà dense s’ajoutent plus de 300 poti mārara, 80 thoniers, mais aussi de nombreux navires de croisière, des tankers (navire-citerne) qui viennent ravitailler le territoire en hydrocarbures, et entre 12 000 et 15 000 bateaux immatriculés, majoritairement de plaisance. “Ça fait beaucoup de monde dans nos eaux. La question aujourd'hui, c'est de savoir comment on fait avec cette communauté maritime pour l'embarquer dans le combat que vous menez, dans la cause des cétacés”, a-t-il ajouté à l’adresse de l’association Oceania qui organisait ce jeudi une rencontre baptisée “Naviguer ensemble dans le sanctuaire des baleines”.
 
Une mobilisation inédite pour co-écrire des règles communes
 
Pour répondre à ce défi, l’association, fondée en 2017 pour étudier et protéger les mammifères marins du sanctuaire polynésien, a réuni environ 60 participants issus des services du Pays, de l’État, d’associations, d’armateurs et du monde maritime afin de co-écrire une charte de bonnes pratiques de navigation. “On a essayé d’avoir le maximum d’acteurs pour travailler sur une navigation respectueuse des baleines. L’objectif, c’est de cohabiter avec les cétacés”, explique Anaïs Pierre, cheffe de projet Ocean IA. 
 
Quatre tables rondes ont structuré les échanges : pratiques de navigation ; impact du bruit sous-marin ; responsabilité des usagers ; et transmission culturelle. 
 
Si les collisions restent peu nombreuses officiellement, la vigilance reste essentielle car les baleines à bosse fréquentent les eaux côtières pour se reproduire et mettre bas, précisément là où la navigation est la plus dense. 
 
La dimension culturelle au cœur du message
 
Avant de commencer à travailler en ateliers, différents intervenants se sont succédé et c’est d’abord en reo tahiti que le directeur de la DPAM a choisi de s’exprimer : “Nos marins, nos équipages et les pêcheurs s’expriment pour une grande part en tahitien, parfois mieux qu’en français. Les habitants des îles aussi. Donc il me semble important dans les dispositions qui seront prises d'inclure cet aspect dans la communication, dans la sensibilisation”, a ainsi suggéré Charles Taputuarai. Pour lui, l’efficacité passera par l’adhésion de la population, en s’appuyant sur des références locales comme le rāhui, qui a démontré sa capacité à mobiliser durablement.
 
Témoignages du terrain : tradition et pression touristique
 
La navigatrice traditionnelle Hinatea Lefay est venue témoigner de son expérience à Tautira, zone particulièrement fréquentée par les baleines pour le repos et la mise bas. Co-gérante de son entreprise familiale, Rapa Atea, elle propose des sorties en pirogue à voile sans moteur, axées sur la culture et l’observation respectueuse. “Naviguer sans pollution sonore, c’est une manière de coexister avec les espèces marines”, explique-t-elle. 
 
Mais la pression humaine augmente. “Les gens sont globalement respectueux, mais on voit de plus en plus de bateaux venir chercher les baleines”, observe-t-elle, soulignant l’importance de continuer à sensibiliser. C’est pourquoi elle propose aussi trois kits pédagogiques : “Le kit Manu avec les oiseaux marins, la biodiversité, le rôle des oiseaux dans la navigation ; le kit Tumu, c'est de l'arbre au va’a, donc l'essence des arbres, comment reconnaître les arbres, les planter aussi ; et le kit Reva, c'est tout ce qui rejoint un peu les nuages, la pluie, le vent, les courants, tout ce qui est météorologique.”
 
Observation scientifique et technologies de pointe
 
Au-delà de la future charte, l’association Océania déploie déjà sur le terrain des dispositifs concrets pour limiter les accidents. Avec le programme Ocean Watch, des observateurs de mammifères marins embarquent à bord de navires sur l’axe Tahiti-Moorea afin d’assister les capitaines et documenter la présence des cétacés. “L’observateur est là pour prévenir le capitaine de la présence d’un cétacé et de sa distance. Le capitaine peut alors adapter sa trajectoire ou sa vitesse pour éviter au maximum les baleines”, explique Manola Bejarano, responsable du projet. 
 
Les données accumulées sont parlantes : en sept ans, 5 497 observations de baleines à bosse ont été réalisées et près de 900 risques de collision identifiés, principalement dans les passes et les zones côtières, où les navires manœuvrent difficilement et où les baleines viennent se reposer. 
 
En parallèle, Oceania mise sur la technologie avec le projet Ocean IA. Des caméras installées à terre, notamment près des passes de Papeete et de Vaiare à Moorea, seront bientôt couplées à une intelligence artificielle capable de détecter automatiquement les baleines en surface et d’envoyer une alerte aux capitaines. “C’est la première IA au monde capable de détecter une baleine en surface. On l’a construite de toutes pièces”, souligne la cheffe de ce projet, Anaïs Pierre, qui précise que ces systèmes visent précisément les zones où le risque est le plus élevé. 
 
Pour Oceania, l’enjeu n’est pas d’imposer de nouvelles contraintes, mais de construire un consensus avec l’ensemble des usagers de la mer. Une démarche fidèle à l’esprit du Pacifique, où les décisions durables reposent sur l’adhésion collective.
 
Si la charte recueille un large soutien en mars, la Polynésie pourrait disposer d’un outil inédit pour protéger ses baleines tout en maintenant ses activités maritimes essentielles. Car dans ces eaux où l’océan est à la fois route, ressource et berceau de vie, la réussite passera moins par la contrainte que par la capacité à convaincre tous les usagers de la mer d’adapter leurs pratiques pour continuer à partager l’espace avec ceux qui y vivaient bien avant nous. Tahiti

Rédigé par Stéphanie Delorme le Jeudi 26 Février 2026 à 12:41 | Lu 348 fois