Tahiti, le 6 juillet 2026 – Soixante ans après le premier essai nucléaire français en Polynésie, l'assemblée a demandé lundi pardon au peuple polynésien en reconnaissant la responsabilité historique de l'institution dans l'installation du Centre d'expérimentation du Pacifique (CEP). Une délibération qui semblait promise à l'unanimité avant qu'un amendement sur le rôle de l'État français ne vienne fissurer le consensus. Car si tous les groupes se sont retrouvés sur le principe du pardon, ils n'ont pas partagé la même vision de ce que ce texte devait dire.
Soixante ans après Aldébaran, c'est une page de l'histoire institutionnelle polynésienne qui s'est tournée lundi à Tarahoi. Sans remettre en cause la mémoire des élus de 1964, Antony Géros a proposé que l'assemblée de la Polynésie française, héritière directe de l'assemblée territoriale ayant cédé les atolls de Moruroa et Fangataufa à l'État, reconnaisse sa responsabilité politique historique et demande solennellement pardon au peuple polynésien.
Le geste se voulait autant mémoriel que politique. Car, pour le président de l'assemblée, la délibération adoptée le 6 février 1964 ne peut être dissociée du contexte de l'époque, marqué par les pressions exercées par l'État français et la menace d'un gouvernement militaire. L'objectif n'était donc pas de condamner les élus d'alors, mais de reconnaître qu'une décision institutionnelle prise sous la contrainte a durablement marqué le destin de la Polynésie.
Le premier à prendre la parole, Tematai Le Gayic, a immédiatement donné le ton. “Ce pardon est le vôtre avant d'être un argument”, a lancé le président du groupe A Fano Ti'a, en s'adressant d'abord aux victimes et à leurs familles. Pour lui, ce geste n'a de sens qu'à la condition de ne jamais laisser croire qu'il atténuerait la responsabilité de l'État français. C'est précisément l'objet des amendements défendus par son groupe, destinés à rappeler que la France demeure, selon lui, “seule décisionnaire, seule financeuse et seule exécutante” du programme nucléaire.
Teave Chaumette a prolongé cette lecture historique en rejetant l'idée d'un consentement libre des responsables politiques de l'époque. “Nos pères n'ont pas choisi le CEP, ils ont cédé face au chantage de l'État”, a-t-elle affirmé, qualifiant la délibération de 1964 d'“acte de salubrité morale” destiné à mettre fin au “mensonge institutionnel” entretenu pendant des décennies.
Un pardon qui n'efface rien
Si personne n'a remis en cause le principe du pardon, plusieurs intervenants ont toutefois rappelé qu'il ne pouvait suffire à lui seul. “Je n'ai pas besoin du pardon de l'État. Ce sont surtout des actes que j'attends”, a ainsi déclaré Hinamoeura Morgant-Cross, avant d'inviter les représentants à voir dans cette délibération une occasion de “se réconcilier entre nous”, après des années de divisions sur le nucléaire. Pour la représentante non-inscrite, le véritable enjeu est désormais celui de la prise en charge des victimes et de l'apaisement de la société polynésienne.
Au nom du Tapura, Tepuaraurii Teriitahi a, elle aussi, annoncé le soutien de son groupe, tout en appelant à ne pas réduire cette période de l'histoire à une lecture binaire. “Tout n'est pas noir, tout n'est pas blanc”, a-t-elle estimé, rappelant que le CEP avait aussi contribué au développement de la Polynésie. Avant d'ajouter : “Ce sujet n'appartient à personne”, saluant l'action menée, selon elle, par tous les gouvernements, toutes sensibilités confondues, ainsi que par les associations et les parlementaires engagés sur le dossier.
Au terme des débats de la matinée, c'est finalement Maurea Maamaatuaiahutapu qui a résumé le point d'équilibre trouvé par l'ensemble des groupes. “Le pardon institutionnel n'a jamais eu vocation à se substituer à la réparation. Il en est le préalable moral.” Autrement dit, en demandant pardon au peuple polynésien, l’institution assume sa propre responsabilité historique. Mais ce geste, ont rappelé la quasi-totalité des intervenants, ne saurait en aucun cas effacer ni remplacer celle de l'État français.
L'amendement de trop
Mais au retour de la pause déjeuner, le consensus s'est fissuré au moment de l'examen du cinquième amendement défendu par Tematai Le Gayic. Son objectif : inscrire noir sur blanc que cette demande de pardon “ne saurait en aucune manière diminuer, transférer ou éteindre la responsabilité pleine et entière de l'État français”, présenté comme “seul décisionnaire, seul financeur et seul exécutant du programme d'expérimentation nucléaire, et seul débiteur, à ce titre, d'une réparation intégrale envers le peuple polynésien”.
Pour le président de A Fano Ti'a, cette précision était indispensable. “L'objectif est surtout que l'État ne se dédouane pas de ses responsabilités. (...) Chacun doit prendre sa part de responsabilité”, a-t-il plaidé, estimant qu'il serait dangereux de laisser croire que les essais nucléaires seraient d'abord “la faute de l'assemblée territoriale”.
Descendu de son perchoir pour défendre personnellement sa proposition de délibération, Antony Géros a expliqué partager cette préoccupation, mais pas dans ce texte. Selon lui, la demande de pardon constitue un acte d'humilité de l'institution envers le peuple polynésien et ne doit pas être mêlée au débat sur les responsabilités de l'État. “Aujourd'hui, on est là pour faire amende honorable et demander pardon à notre peuple. C'est tout ce qu'on demande. Le reste viendra après”, a-t-il assuré, annonçant une future séance extraordinaire uniquement dédiée aux différentes propositions de résolution par les groupes politiques.
L'impossible compromis
C'est finalement Tepuaraurii Teriitahi qui a tenté de préserver le consensus. Si la représentante du Tapura partage le constat selon lequel l'État a été “seul décisionnaire, seul financeur et seul exécutant” du programme nucléaire, elle estime en revanche que la dernière partie de l'amendement – affirmant qu'il est “seul débiteur d'une réparation intégrale envers le peuple polynésien” – relève d'une appréciation juridique et non d'un fait établi. “Ça, c'est notre vœu. Mais ce n'est pas un fait”, a-t-elle résumé, suggérant de supprimer cette portion du texte de la proposition d’amendement afin de préserver le consensus.
Tematai Le Gayic s'est immédiatement rangé à cette proposition en déposant un sous-amendement supprimant cette formulation. Mais Antony Géros s'y est opposé, estimant qu'une telle disposition n'avait pas sa place dans cette délibération consacrée au pardon. Il a par ailleurs émis “beaucoup de doutes” sur la possibilité d'obtenir un jour de l'État français “une réparation intégrale”, précisément visée par l'amendement de A Fano Ti'a.
La tentative de compromis a toutefois tourné court. Un vif débat de procédure s'est alors engagé sur la recevabilité même du sous-amendement, finalement rejeté, avant que l'amendement ne connaisse le même sort. Le consensus s'est arrêté aux portes du vote final. La délibération a ainsi été adoptée par 44 voix (Tavini, Tapura et non-inscrits), tandis que les représentants de A Fano Ti'a se sont divisés entre dix abstentions, deux votes favorables et trois votes contre.
Soixante ans après Aldébaran, c'est une page de l'histoire institutionnelle polynésienne qui s'est tournée lundi à Tarahoi. Sans remettre en cause la mémoire des élus de 1964, Antony Géros a proposé que l'assemblée de la Polynésie française, héritière directe de l'assemblée territoriale ayant cédé les atolls de Moruroa et Fangataufa à l'État, reconnaisse sa responsabilité politique historique et demande solennellement pardon au peuple polynésien.
Le geste se voulait autant mémoriel que politique. Car, pour le président de l'assemblée, la délibération adoptée le 6 février 1964 ne peut être dissociée du contexte de l'époque, marqué par les pressions exercées par l'État français et la menace d'un gouvernement militaire. L'objectif n'était donc pas de condamner les élus d'alors, mais de reconnaître qu'une décision institutionnelle prise sous la contrainte a durablement marqué le destin de la Polynésie.
Le premier à prendre la parole, Tematai Le Gayic, a immédiatement donné le ton. “Ce pardon est le vôtre avant d'être un argument”, a lancé le président du groupe A Fano Ti'a, en s'adressant d'abord aux victimes et à leurs familles. Pour lui, ce geste n'a de sens qu'à la condition de ne jamais laisser croire qu'il atténuerait la responsabilité de l'État français. C'est précisément l'objet des amendements défendus par son groupe, destinés à rappeler que la France demeure, selon lui, “seule décisionnaire, seule financeuse et seule exécutante” du programme nucléaire.
Teave Chaumette a prolongé cette lecture historique en rejetant l'idée d'un consentement libre des responsables politiques de l'époque. “Nos pères n'ont pas choisi le CEP, ils ont cédé face au chantage de l'État”, a-t-elle affirmé, qualifiant la délibération de 1964 d'“acte de salubrité morale” destiné à mettre fin au “mensonge institutionnel” entretenu pendant des décennies.
Un pardon qui n'efface rien
Si personne n'a remis en cause le principe du pardon, plusieurs intervenants ont toutefois rappelé qu'il ne pouvait suffire à lui seul. “Je n'ai pas besoin du pardon de l'État. Ce sont surtout des actes que j'attends”, a ainsi déclaré Hinamoeura Morgant-Cross, avant d'inviter les représentants à voir dans cette délibération une occasion de “se réconcilier entre nous”, après des années de divisions sur le nucléaire. Pour la représentante non-inscrite, le véritable enjeu est désormais celui de la prise en charge des victimes et de l'apaisement de la société polynésienne.
Au nom du Tapura, Tepuaraurii Teriitahi a, elle aussi, annoncé le soutien de son groupe, tout en appelant à ne pas réduire cette période de l'histoire à une lecture binaire. “Tout n'est pas noir, tout n'est pas blanc”, a-t-elle estimé, rappelant que le CEP avait aussi contribué au développement de la Polynésie. Avant d'ajouter : “Ce sujet n'appartient à personne”, saluant l'action menée, selon elle, par tous les gouvernements, toutes sensibilités confondues, ainsi que par les associations et les parlementaires engagés sur le dossier.
Au terme des débats de la matinée, c'est finalement Maurea Maamaatuaiahutapu qui a résumé le point d'équilibre trouvé par l'ensemble des groupes. “Le pardon institutionnel n'a jamais eu vocation à se substituer à la réparation. Il en est le préalable moral.” Autrement dit, en demandant pardon au peuple polynésien, l’institution assume sa propre responsabilité historique. Mais ce geste, ont rappelé la quasi-totalité des intervenants, ne saurait en aucun cas effacer ni remplacer celle de l'État français.
L'amendement de trop
Mais au retour de la pause déjeuner, le consensus s'est fissuré au moment de l'examen du cinquième amendement défendu par Tematai Le Gayic. Son objectif : inscrire noir sur blanc que cette demande de pardon “ne saurait en aucune manière diminuer, transférer ou éteindre la responsabilité pleine et entière de l'État français”, présenté comme “seul décisionnaire, seul financeur et seul exécutant du programme d'expérimentation nucléaire, et seul débiteur, à ce titre, d'une réparation intégrale envers le peuple polynésien”.
Pour le président de A Fano Ti'a, cette précision était indispensable. “L'objectif est surtout que l'État ne se dédouane pas de ses responsabilités. (...) Chacun doit prendre sa part de responsabilité”, a-t-il plaidé, estimant qu'il serait dangereux de laisser croire que les essais nucléaires seraient d'abord “la faute de l'assemblée territoriale”.
Descendu de son perchoir pour défendre personnellement sa proposition de délibération, Antony Géros a expliqué partager cette préoccupation, mais pas dans ce texte. Selon lui, la demande de pardon constitue un acte d'humilité de l'institution envers le peuple polynésien et ne doit pas être mêlée au débat sur les responsabilités de l'État. “Aujourd'hui, on est là pour faire amende honorable et demander pardon à notre peuple. C'est tout ce qu'on demande. Le reste viendra après”, a-t-il assuré, annonçant une future séance extraordinaire uniquement dédiée aux différentes propositions de résolution par les groupes politiques.
L'impossible compromis
C'est finalement Tepuaraurii Teriitahi qui a tenté de préserver le consensus. Si la représentante du Tapura partage le constat selon lequel l'État a été “seul décisionnaire, seul financeur et seul exécutant” du programme nucléaire, elle estime en revanche que la dernière partie de l'amendement – affirmant qu'il est “seul débiteur d'une réparation intégrale envers le peuple polynésien” – relève d'une appréciation juridique et non d'un fait établi. “Ça, c'est notre vœu. Mais ce n'est pas un fait”, a-t-elle résumé, suggérant de supprimer cette portion du texte de la proposition d’amendement afin de préserver le consensus.
Tematai Le Gayic s'est immédiatement rangé à cette proposition en déposant un sous-amendement supprimant cette formulation. Mais Antony Géros s'y est opposé, estimant qu'une telle disposition n'avait pas sa place dans cette délibération consacrée au pardon. Il a par ailleurs émis “beaucoup de doutes” sur la possibilité d'obtenir un jour de l'État français “une réparation intégrale”, précisément visée par l'amendement de A Fano Ti'a.
La tentative de compromis a toutefois tourné court. Un vif débat de procédure s'est alors engagé sur la recevabilité même du sous-amendement, finalement rejeté, avant que l'amendement ne connaisse le même sort. Le consensus s'est arrêté aux portes du vote final. La délibération a ainsi été adoptée par 44 voix (Tavini, Tapura et non-inscrits), tandis que les représentants de A Fano Ti'a se sont divisés entre dix abstentions, deux votes favorables et trois votes contre.