La vinaigrette



Je me souviens de mes dimanches d’enfance comme si c’était hier.
J’avais cinq ans, je me levais souvent le premier dans la maisonnée, et, à pas de loup, je me glissais sur le canapé pour regarder le soleil se lever. Les palmes de cocotier du jardin dansaient avec le vent, devant un ciel qui passait de violet à orangé puis bleu azur à mesure que le temps passait. Je m’habillais rapidement puis attendais en jouant sur le tapis du salon que le reste de la famille se réveille… toujours dans le même ordre ! D’abord ma petite sœur, qui criait : « Papa t’es où ? », pour qu’il vienne la sortir de son berceau et qu’elle puisse aller me rejoindre en courant avec son air malicieux. Nous laissions ma mère finir sa nuit comme elle l’entendait. C’était son petit plaisir rien qu’à elle !

Ensuite, nous nous préparions pour prendre la voiture et aller au magasin pour acheter le petit-déjeuner. C’était un repas gargantuesque avec des viennoiseries, des nems, des pai, des chao pao, des bouchons, sans oublier les sauces qui allaient avec chaque chinoiserie. Lorsque nous rentrions, ma mère était souvent levée et je lui sautais dans les bras pour avoir mon câlin du matin. Nous allions ensuite réveiller mes grands-parents, qui vivaient à côté, et prenions le petit-déjeuner tous ensemble, avec du lait et du café. Comme j’aimais ces moments partagés. J’ai tellement hâte de les retrouver. Plus que 312 jours à attendre et je pourrai enfin rentrer chez moi.
Je suis parti de ma maison il y a environ un an et demi. J’ai eu une proposition professionnelle que je ne pouvais pas refuser, même si je savais que psychologiquement, ce serait difficile. Nous étions 500 candidats au poste et c’est moi qui ai été choisi. Mon père, chercheur au CNRS, était ravi pour moi et m’a dit que c’était la chance de ma vie. Ma mère, pas très rassurée, m’a dit de prendre bien soin de moi, et je suis sûre qu’elle compte autant les jours que moi avant mon retour.
Mon travail consiste à faire pousser de la nourriture pour notre village. Tous les jours, je mets mon réveil, je m’habille et je prends mon café en regardant le potager. Quelle énergie j’ai mis à pouvoir le faire ce potager ! C’était un parcours du combattant, depuis le premier jour où je suis arrivé. J’ai mis trente jours pour voir les premières jeunes pousses pointer leur nez. J’étais tellement content que j’ai fait une danse de la joie pendant au moins cinq minutes, pour m’apercevoir que tout le village me regardait…Un mois plus tard, nous pouvions manger des patates. Quel exploit ! On commençait à en avoir marre des boîtes ! Aujourd’hui, devinez ce que j’ai préparé : salade composée de laitue, tomates, carottes, radis, accompagnée de ses herbes fraîches et même un petit dessert à base de fraises et de cassis. Je n’ai pas pu y mettre de la vinaigrette mais on se contente de peu depuis qu’on est venus vivre ici. Il faut dire que faire pousser un potager sur la planète Mars, ce n’était pas gagné ! Alors la vinaigrette, on s’en passe volontiers !
 

Auteure : Marline