Frédéric Benet-Chambellan : “Il faut briser le silence”


Tahiti, le 20 juillet 2026 - Le procureur général, Frédéric Benet-Chambellan, nous a reçu pour un point final du recensement des faits d’agressions sexuelles sur mineurs au Fenua. Il en ressort un chiffre inquiétant, celui d’un grand nombre de dossiers pour un faible bassin de population.  

 

 

Nous nous sommes vus il y a un mois pour parler du travail de recensement des affaires de violences sexuelles sur mineurs en latences. Le travail de recensement est-il terminé ?  

“Le chiffre national était estimé à 70 000. On en avait estimé à peu près 420 pour la Polynésie. Après examen, on est descendu un peu plus de 200. Mais on a quand même constaté – et on s'y attendait – qu'il y avait beaucoup de dossiers qui n'étaient pas dans cette liste. Et ce qui fait qu'on est remonté en réalité à peu près à plus de 500 procédures. Heureusement, la procureure n’avait pas attendu les directives de Paris. Fin 2024, elle a lancé un audit auprès de tous les services. En septembre 2025, on était quand même arrivé à 1.150. Après ce nouveau recensement, nous sommes autour de 500. Nous avons découvert des cas déjà jugés, des doublons, etc. Ces 500 cas sont presque tous examinés. Il y a des classements sans suite, des poursuites, des ouvertures d'informations judiciaires chez un juge d'instruction, si c'est criminel, etc. En un mois, ce qui est quand même très court, nous avons procédé à 77 gardes à vue, 15 ouvertures d’informations pour des procédures criminelles pour la plupart, dont des viols. Et puis, on a eu quelques poursuites directes devant le tribunal correctionnel pour des agressions sexuelles. Et on a eu seulement 13 classements sans suite et onze mandats de dépôt. Donc, ça veut quand même dire qu'on avait encore des procédures graves en cours qui restaient immobiles.” 

Vous avez dû déployer des moyens assez conséquents pour récolter toutes ces informations ? La gendarmerie de Papeete et la DTPN sont à deux pas du tribunal, mais c’est aussi aux Marquises et aux Australes. 

“Compte tenu de ce que je vous disais à propos de ces décomptes informatiques qui ne voulaient rien dire, qu'est-ce qui s'est passé ? C'est qu'il a fallu tout recompter à la main, compte tenu de notre système informatique totalement moyenâgeux, inefficace et imprécis. Et parce qu'aussi, il n'y a pas d'interconnexion entre les comptages police-gendarmerie et les comptages justice.” 

Il est temps de moderniser tout ça. 

“Ça ne peut se faire qu'au plan national. Le garde des Sceaux a quand même dit qu'il allait se lancer dans un budget de 2027 extrêmement orienté sur l'informatique, qu'il voulait recruter des techniciens et ingénieurs de haut vol sur le plan national. Pour en revenir au comptage, nous avons été effectivement obligés de mettre en place ces équipes. Donc, ce que la procureure a fait, c'est qu'elle a mobilisé ses six assistantes de justice pour aider les magistrats. Elle a aussi mobilisé des équipes, dès le début, de fonctionnaires pour enregistrer, vérifier si on avait les procédures chez nous, ou si elles n'étaient pas chez nous, chez le service de police et de gendarmerie, les enregistrer, les compter, etc. Ça a été un truc assez énorme. Ce qu’il s'est passé, c’est que ça a provoqué des compléments d'enquête, et donc là, très vite, la police nationale et la gendarmerie ont été complètement asphyxiées.” 

C'est le fameux manque d’officier de police judiciaire dont vous parliez la dernière fois. 

“Oui. Le problème est important en Polynésie, mais il est absolument national. On manque d'OPJ partout et malheureusement, la Polynésie ne fait pas exception. Déjà à Tahiti, Moorea, et Raiatea, c'est compliqué. Mais quand en plus on part dans des îles où il y a deux gendarmes, là c'est encore plus compliqué. Et puis je n'ose même pas penser à toutes les îles où la gendarmerie n'est pas sur place.” 

Le problème, c’est le tabou aussi ?  

“Même si la gendarmerie est sur place, la famille, les témoins ne vont pas commencer par aller à la gendarmerie. Je ne me fais pas d'illusion. Ils vont au mieux aller voir le tāvana ou les mūto’i, et peut-être aussi l'autorité religieuse. Mais ils n'iront pas vers la gendarmerie en premier lieu ou alors dix ans plus tard, quand il aura ou elle aura 20 ans, 22 ans, 23 ans.” 

Et malheureusement, dix ans plus tard, il est compliqué de matérialiser les faits. 

“Et c'est pour ça qu'on a tellement de problèmes et que c'est tellement lourd pour les enquêteurs, parce qu'en effet, la plupart de nos affaires, ce ne sont pas des faits d'il y a trois mois. Beaucoup d'affaires sont très anciennes. Mais, bon, rien que le fait d'avoir une jeune femme de 22 ans qui va dénoncer des faits qui se sont passés quand elle en avait 12, c'est plus compliqué, mais il faut le faire… On ne lâche pas l'affaire au motif que c'est vieux ou compliqué.” 

Pourquoi autant de dossiers ressortent-ils ? 

“La gendarmerie, elle a eu, depuis 2021, 64% d'augmentation de sa délinquance, évidemment avec des effectifs, égaux. Et pourquoi est-on dans l’embarras ? Parce que le ministre de la Justice a donné trois priorités nationales et il se trouve que ces trois (infractions sexuelles sur mineurs, violences conjugales, infractions à la législation sur les stupéfiants), c'est 90% de l'activité ici. Donc, évidemment, bien sûr que les OPJ ne peuvent pas faire face. Le parquet a du mal, le tribunal aussi. Quand une affaire judiciaire prend du temps, on dit que c'est un scandale. Oui, c'est vrai que ce n'est pas normal, mais là, honnêtement, comment faire pour gérer tout à effectif égal et le tout augmentant de 65 % ? Moi, je me mets à la place des OPJ, je ne leur ai pas jeté la pierre, je me dis que c'est quand même très, très compliqué. Alors évidemment, moi je suis tout à fait choqué de ça, et je comprends que les concitoyens trouvent ça intolérable – je l'entends tout à fait –, et ça ne me satisfait pas.” 

Le chiffre n’est-il pas important par rapport au bassin de population ? 1.150 dossiers, pour une population de 280 000 personnes, c'est beaucoup. 

“Oui, moi je trouve que c'est énorme. Et derrière ce chiffre-là, il y a encore tout le chiffre noir. Ces affaires qui seront tues, les agressions qui ne seront jamais dénoncées. C'est pour ça que j'essaye de convaincre mes interlocuteurs, les maires, les policiers municipaux, les confessions religieuses, la DSFE pour la prévention, la détection de cas potentiels cachés. Il faut parler des choses. On a mal éduqué nos garçons et il faut aussi briser le silence. Il faut arrêter le ‘Si tu en parles, on va tous aller en prison’, le ‘On va se retrouver à la rue’. Ça fait une sacrée chape de plomb qui pèse sur les épaules du gamin, qui va avoir 8 ans, 9 ans, 12 ans, et même à 15 ans. On ne peut pas gérer ça. Il y a l’excuse quelquefois de dire que c'est parce qu'ils ont bu ou qu'ils étaient sous ice. Non, ça, ce n'est pas entendable non plus. Je rencontre beaucoup de jeunes, de classes d’élèves. Il n'y en aura pas 30 qui vont, du jour au lendemain, intégrer ça, mais s'il n'y en a déjà rien que dix et même rien que cinq qui se sont vu planter dans leur tête ce truc-là en disant ‘Ah oui, quand même, il faut réfléchir’, je n'aurais pas perdu mon temps. J'ai eu un truc incroyable quand je suis allé à Nuku Hiva en décembre dernier. Dans un collège, je vois toute une classe et je mets les pieds dans le plat direct en disant, ‘Dites-moi un peu ce que vous pensez des agressions sexuelles et des viols.’ Et là, il y a un premier jeune homme qui dit, ‘Ah bah oui, il y a beaucoup de fausses plaintes’. Quand je vois l'ampleur de la déconstruction et reconstruction qu'il y a à faire, je me dis, que ce n'est pas de la tarte.”  

Le tribunal va avoir une rentrée de septembre un peu musclée, si vous avez tous ces dossiers qui se rajoutent. 

“Alors, ça a commencé, effectivement, c'est pour ça qu'on a aussi nos propres inquiétudes. On a déjà le premier effet, c'est l'instruction. Donc là, les juges d’instruction vous diront qu'elles sont très inquiètes. Rien qu'en un mois, onze ouvertures d'informations sur des dossiers criminels, avec tout ce que ça suppose en lourdeur, en détention provisoire, etc. Deuxième impacté, c'est le tribunal quand tout ça va arriver. Et troisième impacté, la cour d'assises. On était en train de construire justement des espèces d'organisations ou d'audiences supplémentaires pour pouvoir dégager les stocks. Ça va ralentir, et puis, on va sans doute avoir, à moyen terme, beaucoup de personnes qui vont dire, ‘Mais attendez ! Ma plainte ?!’” 

Les vols de sac à dos, de scooters… 

“C’est cela, et je n'ai pas de réponse satisfaisante. Je peux juste dire, ‘Ben oui, mon travail, c'est d'adapter les priorités et les poursuites à ce qu'on est capables de faire’. Tout le monde a l'impression qu'on ne fait rien, c'est difficile à supporter. Mais effectivement, même en travaillant comme des bœufs, on ne peut pas absorber tous les dossiers. Ce n'est pas possible. Donc, en effet, il faudra prioriser et on risque d'avoir des insatisfactions de ce point de vue-là.”  

Vous évoquiez 150 procédures concernant la délinquance sexuelle sur mineurs en 2023, 116 en 2024, 198 en 2025. 2026, ça risque de faire exploser le chiffre ? 

“Vues les 1.150 dont je parlais tout à l'heure, il fallait bien quand même à un moment ou à un autre qu’elles sortent. À mon goût elles ne sortent pas assez vite. Et puis, le fait d’en parler dans les médias brisera peut-être des silences.” 

Vous demandiez deux magistrats en plus le mois dernier… 

“Pour l’instant, c’est zéro. De plus, il y a le probable départ de la procureure [Solène Belaouar, NDLR] avec l’incapacité bien connue de la justice à gérer des départs en urgence comme ça. Ça peut prendre des semaines et plus probablement des mois. Donc je peux être inquiet.” 

L’engorgement sera à tous les étages ? 

“Je dis thrombose au service enquêteur, puis thrombose parquet, puis thrombose tribunal… Mais il y a aussi le pénitentiaire. Onze mandats de dépôt en un mois donc là c'est vrai que j'ai aussi des inquiétudes pour la maison d’arrêt.” 

La justice, ce n’est pas aussi simple que ce qu'on voit dans les séries. 

“En un épisode, ils ont réglé l’enquête [rires]. Ça c'est dingue. Et c'est très facile, même quelques fois. C’est vrai que c'est une simplification qui n'aide pas. Et qui n'est pas valorisante non plus pour les enquêteurs, parce que là on voit dans ces séries-là, le policier ou le gendarme, il n'a qu'une seule affaire, il fait ça toute la journée, évidemment, donc là il avance quand même un peu plus vite. C'est merveilleux. Il n’est jamais évoqué les dizaines d’autres dossiers qu’il a sur les bras.” 

Il est sorti aujourd’hui au Journal officiel de la République française qu'il était possible désormais que le juge d'instruction soit délocalisé par rapport au siège. 

“Ah oui, je viens de voir ça. Je me suis demandé d'où venait ce truc-là. Je pense que ça doit correspondre à des hypothèses où il y a un Palais de justice ou plusieurs, je ne sais pas, qui sont dans une incapacité immobilière d'accueillir tout le monde et qui ont été obligés d'externaliser en quelque sorte une partie du tribunal.” 


Rédigé par Bertrand PREVOST le Lundi 20 Juillet 2026 à 20:33 | Lu 648 fois