Former les enseignants à l’Océanie plurilingue


Tahiti, le 28 janvier 2026 - Pendant deux jours, l’Université de la Polynésie française accueille un colloque international consacré à la formation des enseignants de langues en Océanie. Trente-cinq enseignants et chercheurs venus notamment de Nouvelle-Zélande, d’Australie, de Nouvelle-Calédonie ou encore de Tonga échangent autour d’un enjeu central : comment enseigner dans des sociétés profondément plurilingues, marquées par l’histoire coloniale mais aussi par une forte dynamique de revitalisation des langues autochtones.
 

À Tahiti, le plurilinguisme n’est pas un concept théorique : c’est une réalité quotidienne. Français, reo tahiti, langues polynésiennes, langues héritées des migrations ou des échanges régionaux cohabitent dans les salles de classe comme dans la société. C’est à partir de cette évidence que s’est construit le colloque international “La formation des enseignants de langues et l’enseignement des langues en Océanie : perspectives plurilingues”, organisé sur deux jours à l’Université de la Polynésie française (UPF).
 
Au total, 35 enseignants et chercheurs venus de toute la région océanienne – Nouvelle-Zélande, Australie, Nouvelle-Calédonie, Polynésie française, mais aussi Tonga – se retrouvent pour confronter leurs pratiques et leurs réflexions. Une première à l’échelle régionale, souligne Zehra Gabillon, maître de conférences en études anglophones à l’Inspé de l’Université de la Polynésie française et co-organisatrice de l’événement.
 
“On a beaucoup travaillé sur le plurilinguisme d’un point de vue linguistique, mais très peu sur la formation des enseignants dans des contextes plurilingues”, explique-t-elle. Or, dans des sociétés où plusieurs langues sont parlées, parfois entremêlées, la question n’est pas seulement “quelle langue enseigner, mais comment enseigner avec toutes les langues présentes”.
 
Valoriser les langues sans les hiérarchiser
 
L’un des fils rouges du colloque est la reconnaissance des langues dites “vernaculaires” ou “mixtes”. Au cœur des échanges, une conviction largement partagée : les langues du quotidien ont toute leur place à l’école. En Polynésie française, où les élèves naviguent entre français, reo tahiti, marquisien, pa’umotu ou mangarévien, le plurilinguisme n’est pas une exception mais une norme.
 
Pour Zehra Gabillon, l’école doit aussi tenir compte des pratiques linguistiques réelles des élèves. Dans les contextes plurilingues, rappelle-t-elle, les langues ne sont pas cloisonnées. “Il y a le ‘kaina’, un mélange de tahitien et de français. Ce n’est pas toujours accepté, mais c’est un processus naturel dans un contexte plurilingue”, explique-t-elle. Ces pratiques hybrides restent pourtant souvent dévalorisées, y compris par les enseignants eux-mêmes. “Beaucoup ont honte de parler kaina”, observe-t-elle, alors même que l’utilisation des langues que les enfants connaissent déjà – en français comme en tahitien – “aide beaucoup” dans les apprentissages. Un constat partagé par de nombreux participants au colloque, qui plaident pour une approche plus inclusive et réaliste du plurilinguisme à l’école.
 
Depuis plusieurs années, cette réalité est de mieux en mieux prise en compte, notamment à travers le développement des classes bilingues français-reo mā’ohi, dont les résultats positifs sont aujourd’hui largement reconnus. Le colloque s’inscrit dans cette dynamique en valorisant des approches pédagogiques qui s’appuient sur les compétences linguistiques existantes des élèves, favorisent leur réussite et renforcent leur ancrage culturel. Des enjeux que partagent de nombreux territoires d’Océanie, confrontés aux mêmes défis de transmission et de valorisation des langues.
 
Un levier pour les politiques éducatives
 
Présent lors du colloque, le ministre de l’Éducation Ronny Teriipaia insiste sur l’importance de ces échanges régionaux. “L’idée est de mutualiser les pratiques, les méthodes pédagogiques, et de s’inspirer de ce qui fonctionne ailleurs pour améliorer nos propres dispositifs”, explique-t-il.
 
Ces rencontres nourrissent directement les politiques publiques locales, notamment les plans de formation des enseignants et les dispositifs d’immersion linguistique récemment mis en place. L’objectif affiché est clair : faire en sorte que les langues océaniennes perdurent, non seulement à l’école, mais dans l’ensemble de la société.
 
Au-delà des deux journées de colloque, les organisateurs souhaitent inscrire cette dynamique dans le temps. L’ensemble des communications donnera lieu à des publications scientifiques, majoritairement en anglais, afin de toucher un public international et de renforcer les collaborations entre universités et institutions de formation de la région. À Tahiti, ce colloque marque ainsi une étape importante : celle d’une Océanie qui réfléchit collectivement à son avenir linguistique, en plaçant les enseignants au cœur de la réflexion.

“Valoriser toutes les langues, sans exception”

Lovaina Rochette, docteure en langues polynésiennes, enseigne le reo tahiti à l’université depuis plus de vingt ans. Pour elle, ce colloque est avant tout un espace d’échange entre enseignants.
 
“C’est un colloque sur le plurilinguisme, donc forcément intéressant pour tous les enseignants de langues. On peut échanger sur les pratiques des uns et des autres, avec des collègues de Nouvelle-Calédonie, de Nouvelle-Zélande, d’Australie ou de Tonga. On se rend compte qu’on fait face aux mêmes problématiques, même si les contextes sont différents”, explique-t-elle.
 
En Polynésie française, les politiques éducatives ont permis de replacer le reo tahiti au cœur des programmes scolaires, notamment dans le primaire. “Le bilan est plutôt positif, même s’il reste beaucoup à faire”, souligne-t-elle, rappelant que la langue devient ensuite optionnelle dans le secondaire.
 
La question de la transmission familiale reste également centrale. Sans faire porter la responsabilité sur les parents, Lovaina Rochette souligne un déséquilibre linguistique plus large : “Le français domine souvent le tahitien, qui lui-même domine les autres langues polynésiennes comme le marquisien ou le mangarévien. C’est un problème systémique”.
 
Pour Lovaina Rochette, l’enjeu dépasse la seule question linguistique. “Il faut dépasser les problèmes de langue et réfléchir à comment œuvrer ensemble pour valoriser toutes nos spécificités linguistiques et culturelles. Cela demande des moyens, du temps et une volonté politique forte.”
 
Le colloque permettra justement de nourrir la réflexion collective car “ces échanges vont nous aider à voir qui fait quoi, comment, et à comparer les pratiques”, conclut-elle.

Rédigé par Stéphanie Delorme le Mercredi 28 Janvier 2026 à 13:57 | Lu 458 fois