Crise au Moyen-Orient : le Pays sort le chéquier pour amortir le choc


Tahiti, le 18 mars 2026 – Flambée des prix du pétrole, premières tensions sur le tourisme, menace inflationniste : face aux répercussions du conflit au Moyen-Orient, le gouvernement dégaine un collectif budgétaire de 13,4 milliards de francs. Priorité affichée : maintenir les prix à la pompe grâce à 3,5 milliards injectés dans le FRPH qui permettront de tenir quelques mois. En parallèle, Air Tahiti Nui est de nouveau soutenue à hauteur de 2,4 milliards, alors même que les prix des billets ont déjà commencé à grimper.

 
Ce devait être un conflit “circonscrit et rapide”. Il est devenu, selon les mots du président Brotherson, “un conflit étendu à l’issue incertaine”, dont les effets commencent déjà à se faire sentir. Le gouvernement a donc décidé de sortir l’artillerie budgétaire pour tenter de contenir le choc et présentera son premier collectif aux élus de l'assemblée la semaine prochaine après un passage en commission dès ce jeudi.
 
Premier levier : les hydrocarbures. Avec des hausses annoncées “entre 40 et 150%” chez les fournisseurs internationaux, la pression est immédiate. “Le premier objectif est de maintenir les prix le plus longtemps possible”, insiste Moetai Brotherson. Pour cela, le Fonds de régulation des prix des hydrocarbures (FRPH) sera abondé de 3,5 milliards de francs, en complément des 3 milliards dont il dispose déjà. Une stratégie d’amortisseur assumée, même si elle ne constitue qu’un répit. “Sur la base de projections médianes, les mesures devraient nous permettre de tenir à peu près un semestre”, reconnaît le président, sans “boule de cristal” pour la suite.
 
Le pari des réserves
 
Pour financer ce collectif – plus de 13,4 milliards de francs au total – le Pays va au plus simple : il puise directement dans ses réserves. “La preuve est aujourd’hui que ça sert à quelque chose de faire des réserves”, glisse le chef de l’exécutif, souvent taxé par l’opposition de laisser “dormir” cet argent engrangé sous la précédente mandature. Un matelas d’environ 36 milliards de francs, qui atteignait près de 41 milliards à l’arrivée du gouvernement Brotherson. De quoi relativiser à la fois les procès en inertie d’hier… et les marges de manœuvre d’aujourd’hui.
 
Reste que la ligne affichée se veut pragmatique : contenir l’inflation et préserver l’emploi, sans s’aventurer dans un “quoi qu’il en coûte” difficilement tenable. “Notre objectif, c’est de contenir les effets d’une possible stagflation”, avance le président.
 
Tourisme sous tension et perfusion d’ATN assumée
 
Au-delà du carburant, le collectif budgétaire s’étend à plusieurs secteurs jugés “critiques”, au premier rang desquels le tourisme, principal moteur de l’économie polynésienne… et portefeuille directement piloté par le président. Problème : les prix des billets ont déjà commencé à grimper, alimentant un sentiment de double peine pour les Polynésiens. “Le choix est simple : soit on ne le fait pas, soit on risque une rupture de service”, tranche Moetai Brotherson, qui a donc décidé d’octroyer une nouvelle subvention exceptionnelle de 2,4 milliards de francs à Air Tahiti Nui. Une équation désormais bien connue à Tarahoi : depuis plusieurs exercices budgétaires, la compagnie au tiare vit sous perfusion publique, régulièrement renflouée au gré des collectifs, y compris lorsque les prix des hydrocarbures baissaient.
 
Cette fois, l’exécutif invoque un contexte international dégradé et des premiers signaux inquiétants. “On a des retours d’opérateurs touristiques qui nous disent qu’ils ont des annulations”, reconnaît le président. À cela s’ajoutent les incertitudes liées au transit par les États-Unis, qui pourraient peser sur la fréquentation.
 
Le gouvernement tente donc d’anticiper les effets en chaîne sur la desserte aérienne. Il prévoit notamment de débloquer des moyens pour les étudiants polynésiens, afin de leur permettre de rentrer au Fenua avant une envolée des prix des billets. “Ceux qui n’ont pas pu réserver à temps doivent pouvoir revenir”, explique le président. Mais l’enjeu dépasse largement ce seul public. La Polynésie dépend en grande partie d’un transit par Los Angeles, également emprunté par les flux touristiques. Si la situation venait à se tendre, une alternative déjà utilisée pendant la crise Covid pourrait être réactivée : passer par le Canada pour contourner les États-Unis. “Cette option existe”, rappelle Moetai Brotherson.
 
Une crise qui remet le modèle sur la table
 
Au-delà des mesures d’urgence, le président a profité de cette séquence pour livrer une lecture plus politique. “Nous nous sommes laissés tomber dans cette dépendance collective”, constate-t-il, pointant un modèle hérité des décennies du CEP, qui structure encore une Polynésie largement dépendante des importations. S’il assure ne pas regarder “dans le rétroviseur”, Moetai Brotherson y jette tout de même un coup d’œil appuyé : “Je ne jette pas la pierre à mes prédécesseurs, mais force est de constater que, collectivement, on n’y est pas arrivés.”
 
Pour y répondre, l’exécutif promet d’accélérer les réformes vers l’autonomie énergétique et alimentaire, avec des pistes déjà évoquées : développement des productions locales, restauration scolaire tournée vers le Fenua, ou encore mobilisation des acteurs économiques. Mais pour l’heure, l’urgence reste ailleurs : contenir le choc. Car derrière les carburants, c’est toute la chaîne économique qui pourrait être affectée, du tourisme jusqu’à l’approvisionnement en biens.
 
Et après ? Une crise aux effets encore incertains
 
“Les mesures devraient nous permettre de tenir à peu près un semestre”, prévient le président. Au-delà, l’équation dépendra autant de la durée du conflit que de ses effets indirects. Car après le choc sur les carburants, d’autres tensions commencent déjà à apparaître : hausse du coût du fret, incertitudes sur l’approvisionnement, risques sur certaines matières premières. “On commence à voir les effets secondaires”, souligne Moetai Brotherson.
 
Dans ce contexte, le Pays reste particulièrement exposé. “Nous sommes un nano-marché face aux grandes puissances”, rappelle le président. Un point se veut toutefois rassurant : les réserves de gaz sont jugées suffisantes à ce stade pour couvrir la consommation du territoire, contrairement aux hydrocarbures liquides.
 
Reste que, passé l’effet amortisseur du collectif budgétaire, les marges de manœuvre pourraient rapidement se réduire. Et si la crise devait s’installer, la question ne sera plus seulement de contenir le choc… mais bien de savoir jusqu’où le Pays pourra encaisser...et à quel prix.

Les autres mesures du collectif

Le collectif prévoit également 1 milliard supplémentaire pour soutenir l’emploi en cas de choc économique, ainsi que 3,5 milliards pour contenir l’inflation sur les produits importés, alors que le coût du fret maritime commence, lui aussi, à grimper.
 
Il intègre aussi une enveloppe de plus de 2 milliards de francs pour le Centre hospitalier du Taaone. Officiellement, il s’agit d’éviter que la hausse des coûts – notamment énergétiques – ne fragilise l’établissement. “Notre rôle, c’est de s’assurer que l’hôpital ne soit pas mis en difficulté”, justifie le président.
 
Un raisonnement qui laisse toutefois perplexe, tant le lien avec la crise des hydrocarbures semble… extensible, sur fond de tensions sociales récentes au CHPF.

Rédigé par Stéphanie Delorme le Mercredi 18 Mars 2026 à 15:12 | Lu 833 fois