Brotherson sommé de clarifier son avenir


Tahiti, le 21 mai 2026 - La séance de ce jeudi à Tarahoi s’annonce aussi courte sur le papier que lourde politiquement. Un seul texte figure à l’ordre du jour : la proposition de loi du Pays portée conjointement par le Tapura, le Tavini et Ahip pour abroger la très contestée réforme du RNS. Un vote qui ne devrait laisser guère de suspense tant le gouvernement apparaît désormais isolé dans l’hémicycle. Mais avant ce camouflet annoncé, la séance de questions orales risque de virer en procès politique pour Moetai Brotherson, sommé par Édouard Fritch de dire s’il entend “tirer les conséquences politiques” de son isolement ou se maintenir “coûte que coûte”.
 

Sur le papier, la séance de ce jeudi devrait être expéditive. Un seul dossier à examiner : la proposition de loi du Pays visant à abroger la réforme du Régime des non-salariés (RNS). Un texte cosigné par le Tapura, le Tavini et Ahip, dont l’adoption ne fait désormais guère de doute tant le gouvernement apparaît fragilisé dans l’hémicycle. Mais à Tarahoi, personne n’est dupe : derrière le vote sur le RNS, c’est surtout la question de l’avenir politique de Moetai Brotherson qui sera au centre des débats.
 
Avant même l’examen du texte, huit questions orales doivent être posées au gouvernement. Et la charge la plus frontale viendra sans doute d’Édouard Fritch et Tepuaraurii Teriitahi qui estiment que le Pays traverse désormais une “crise politique et institutionnelle” et rappellent au président qu’il gouverne aujourd’hui “sans majorité stable au sein de cette assemblée”.
 
Les élus du Tapura dressent la liste des revers subis ces dernières semaines : textes retirés pour éviter un rejet, projets retoqués en séance ou en commission, remaniements à répétition… Ils reprochent aussi à Moetai Brotherson d’avoir préféré “ironiser publiquement sur le travail des élus”, allant jusqu’à affirmer que certains “ne savent pas lire”, plutôt que de tirer les conséquences politiques de ses revers successifs…
 
Pour le Tapura, l’assemblée est désormais en mesure de “bloquer, modifier ou rejeter” les orientations du gouvernement. Mais le parti d’Édouard Fritch insiste aussi sur le fait qu’il continuera à voter “comme il l’entend et conformément à ses convictions”, sans logique de motion de défiance automatique. Une manière de renvoyer à Moetai Brotherson la responsabilité de clarifier lui-même son avenir politique, alors que le président renvoie régulièrement ses opposants au dépôt d’une motion de défiance.
 
Les Jeux comme symbole de la “méthode Brotherson”
 
Et les Jeux du Pacifique 2027 viennent justement nourrir ce procès en gouvernance. Dans une seconde question orale consacrée au marché public de la piscine olympique, Édouard Fritch et Tahuhu Maraeura dénoncent une “cacophonie politique” et soupçonnent un marché déjà orienté vers la société italienne Myrtha Pools malgré les appels d’offres encore à venir. Au-delà du dossier sportif, les élus y voient surtout une illustration supplémentaire d’une gouvernance “à vue”, faite selon eux d’annonces contradictoires, d’une communication brouillonne et d’un manque de transparence grandissant.
 
Une critique qui rejoint désormais ouvertement celle portée depuis la scission du Tavini par les élus indépendantistes réclamant le départ du président du Pays. Le Tapura pousse ainsi à son tour Moetai Brotherson dans ses retranchements en lui demandant clairement : “Comptez-vous enfin tirer les conséquences politiques de votre isolement (…) ou choisirez-vous de vous maintenir au pouvoir coûte que coûte ?”
 
Quant à la réforme du RNS qui devrait être enterrée ce même jour, l’affaire pourrait encore rebondir dès vendredi, Ahip ayant déjà annoncé son intention de déposer un référé afin de bloquer l’application de certaines mesures malgré l’abrogation attendue du texte.

DSP aérienne, décolonisation… les autres dossiers sensibles de la séance

Au-delà du RNS et des Jeux du Pacifique, plusieurs autres questions orales devraient maintenir la pression sur le gouvernement ce jeudi. Nicole Sanquer interpellera ainsi Moetai Brotherson sur l’avenir de la délégation de service public (DSP) du transport aérien inter-îles. La représentante non inscrite s’inquiète de la prolongation très courte de la DSP actuelle et du manque de visibilité pour les archipels, notamment aux Tuamotu-Gambier. Elle estime que cette incertitude fragilise à la fois les populations, les projets touristiques et les salariés d’Air Tahiti.
 
Autre sujet hautement politique : la décolonisation. Steve Chailloux, pour le groupe A Fano Ti’a, questionnera le président du Pays sur la stratégie de la Polynésie française lors du prochain séminaire régional du C24 fin mai à Managua au Nicaragua, puis lors de la session de fond des Nations unies à New York en juin. Le représentant indépendantiste rend notamment hommage à Oscar Temaru, “artisan principal” de la réinscription de la Polynésie française sur la liste des territoires non autonomes à décoloniser.
 
Une question qui sonne aussi comme une main tendue à leurs anciens partenaires de la majorité autour du principal combat historique du Tavini. Dimanche encore, la commémoration de la réinscription de la Polynésie française sur la liste des territoires non autonomes à décoloniser avait donné lieu à deux cérémonies distinctes : l’une autour de Moetai Brotherson le matin, l’autre organisée par le Tavini l’après-midi autour d’Oscar Temaru. Malgré les fractures politiques actuelles, A Fano Ti’a semble ainsi rappeler qu’une partie du socle indépendantiste demeure partagée.

Archipels, environnement, pesticides… des questions tous azimuts

Au-delà des affrontements autour du RNS et de la gouvernance, il sera aussi question de dossiers touchant aux archipels, à l’environnement ou encore à l’agriculture.
 
La représentante Tavini Maite Hauata-Ah Min interpellera ainsi la ministre de l’Éducation, Samantha Bonet-Tirao, sur la mise en marché public des dispositifs WEI et PLEI destinés à l’accompagnement des internes des archipels. Elle redoute une “normalisation administrative” susceptible, selon elle, d’affaiblir l’autonomie des associations engagées auprès des jeunes éloignés de leurs familles.
 
Sur le front environnemental, Teremuura Kohumoetini-Rurua questionnera Taivini Teai sur le suivi des installations classées pour la protection de l’environnement (ICPE), après les révélations autour d’une fosse à ciel ouvert exploitée depuis 1977 dans la vallée de la Punaruu. L’élue Tavini dénonce le “décalage abyssal” entre les discours gouvernementaux et la réalité du terrain. Elle reviendra également sur le décès de Léonard Deane, inventeur du célèbre poti marara, afin de demander une reconnaissance patrimoniale de cette embarcation devenue emblématique.
 
Enfin, Edwin Shiro-Abe-Peu, pour le groupe A Fano Ti’a, reviendra sur le futur projet de loi sur les pesticides. Tout en soutenant un meilleur encadrement sanitaire et environnemental, l’élu s’inquiète du manque de moyens accordés à la formation des agriculteurs et des conséquences pour les producteurs des archipels.

Rédigé par Stéphanie Delorme le Mercredi 20 Mai 2026 à 15:21 | Lu 937 fois