60 000 DCP dérivants par an : la Polynésie dit stop aux échouages


Tahiti, le 9 février 2026 - Près de 60 000 Dispositifs de concentration de poissons (DCP) dérivants pénètrent chaque année dans les eaux polynésiennes. Largués par la pêche industrielle, ces radeaux à poissons finissent souvent abandonnés et s’échouent sur les récifs. La Polynésie, qui n’utilise que des DCP ancrés, accueille au Cesec un atelier international réunissant pays du Pacifique, experts et professionnels de la pêche pour avancer sur des solutions concrètes à cette “catastrophe écologique” : suivi des balises, récupération en mer, financement et principe du pollueur-payeur.
 

Ils ne sont ni Polynésiens, ni désirés, mais ils arrivent par milliers. Chaque année, près de 60 000 DCP dérivants – ces radeaux artificiels utilisés par les senneurs industriels (navires de pêche aux filets tournants) pour concentrer les poissons – dérivent pendant des mois avant de finir leur course dans nos eaux. Une marée discrète mais lourde de conséquences pour les récifs, le littoral et les espèces marines.
 
C’est tout l’enjeu de l’atelier international consacré à “l’atténuation de la perte et de l’abandon des dispositifs de concentration de poissons dérivants dans l’océan Pacifique”, ouvert depuis ce lundi et jusqu’à mercredi au Cesec. Il réunit pays et territoires insulaires, scientifiques, services des pêches et représentants de l’industrie, sous la houlette de la Communauté du Pacifique.
 
Dans son discours d’ouverture, la présidente du Cesec, Maiana Bambridge, a rappelé l’ampleur du problème : des DCP dérivants perdus “deviennent des déchets marins durables”, qui dégradent récifs et littoraux et menacent les espèces protégées. La Polynésie, elle, interdit ces dispositifs dérivants dans sa zone et n’utilise que des DCP ancrés pour la pêche côtière.
 
“Pourquoi on devrait récupérer la saleté des autres ?”
 
En bon élève, le Fenua fait figure d’exception mais subit néanmoins les retombées des pratiques extérieures. “On se fait polluer par les DCP dérivants des pêcheries industrielles situées hors de notre zone. Quand ils s’échouent, ils détruisent le récif et deviennent des déchets électroniques et synthétiques”, résume Thibaut Thellier, de la Direction des ressources marines.
 
Au Cesec, Patrick Galenon ne mâche pas ses mots comme toujours, et réclame une ligne dure : “Ces DCP dérivants, c’est une catastrophe écologique. Ils s’accrochent aux coraux, fragilisent les atolls, les Marquises. Pourquoi voulez-vous qu’on récupère la saleté qui vient d’ailleurs ? C’est comme le plastique !” Pour lui, la seule voie crédible n’est pas la sanction financière mais l’interdiction pure et simple : “Il faut supprimer les radeaux dérivants. Point. Il faut dire aux bateaux de suivre le courant, de suivre leurs DCP, et dès que ça arrive à notre frontière, on les arrête.”
 
Derrière le choc des mots, une réalité : chaque senneur industriel peut gérer plusieurs centaines de DCP actifs, alors qu’à peine 10 % seraient récupérés. Le reste est abandonné dès qu’il sort des zones de pêche rentables, notamment la bande équatoriale. Résultat : ils poursuivent leur route, poussés par les courants, vers le Pacifique insulaire.
 
La bataille des balises satellites
 
Le nœud du problème est technique et stratégique : l’accès aux données des balises fixées sur ces DCP. Sans position précise, impossible d’intervenir en mer avant l’échouage. “Quand une bouée est désactivée, pour nous, ça revient à rejeter un déchet à la mer”, insiste Thibaut Thellier. Le ministre des Ressources marines, Taivini Teai, rappelle pour sa part qu’“une grande avancée a été faite depuis l’an dernier”, avec “l’obligation, ou en tout cas la volonté, des pêcheurs industriels de laisser leurs DCP allumés lorsqu’ils pénètrent notre zone économique exclusive”, afin de pouvoir les repérer et les récupérer.
 
L’objectif des discussions : obtenir la transmission des positions en temps réel pour organiser la récupération. “On a des moyens en mer : pêcheurs, palangriers, marine nationale. Mais il faut les positions et il faut des financements.”
 
L’industrie de la pêche à la senne a reconnu sa responsabilité et un mécanisme de type pollueur-payeur est sur la table. “Un fonds alimenté par l’industrie de la pêche industrielle pour financer la récupération est en cours de mise en place”, confirme le ministre Taivini Teai, après les engagements pris lors des derniers ateliers régionaux.
 
En mer, une réalité plus nuancée
 
Côté pêcheurs, le discours est moins tranché. Temurere Tehina, pêcheur côtier et représentant du syndicat Rava’ai Mau, ne plaide pas pour l’interdiction totale. Il y voit aussi une ressource potentielle – à condition d’avoir les données. “Un DCP dérivant, quand on tombe dessus, c’est une aubaine : le poisson est là. Mais le problème, c’est de le suivre. Le lendemain, il peut être à des milles marins”.
 
Sa demande rejoint celle des techniciens : l’accès aux balises. “S’ils nous donnent les positions, on peut pêcher dessus et les récupérer avant qu’ils finissent sur le récif. Aujourd’hui, ce sont leurs déchets. Soit ils les récupèrent, soit ils nous donnent les moyens de le faire.”
 
Entre ligne rouge écologique et pragmatisme de terrain, le débat est posé. Les travaux du Cesec doivent maintenant déboucher sur des accords concrets avec les flottes concernées, notamment d’Amérique latine, d’où provient une large part des dispositifs qui dérivent jusqu’au Fenua. Car 60 000 DCP dérivants par an, c’est autant de bombes flottantes pour les récifs polynésiens. Et il n’est pas question de se laisser porter par le courant.

DCP dérivants : pourquoi ils posent un problème mondial

Un DCP (Dispositif de concentration de poissons) est un objet flottant destiné à attirer les thons et autres espèces pélagiques. S’il est utilisé depuis longtemps par les pêcheurs artisanaux sous forme ancrée, sa version dérivante industrielle change d’échelle ... et d’impact.

• Comment ça marche ?
Un DCP dérivant est un radeau équipé d’une ou plusieurs balises satellites. Les armements peuvent en déployer plusieurs centaines et suivre à distance la présence de poissons sous chaque dispositif.
 
• Pourquoi dérivent-ils jusqu’en Polynésie ?
Les senneurs pêchent surtout dans la bande équatoriale. Dès que les DCP dérivent hors de cette zone, ou entrent dans des eaux où la senne est interdite, ils ne sont plus exploités et souvent abandonnés, livrés aux courants.
 
• Quels impacts concrets ?
Récifs endommagés lors des échouages, filets pendants qui piègent tortues et requins, structures plastiques, balises et batteries qui génèrent une pollution électronique durable.
 
• Pourquoi les balises sont cruciales ?
Sans données de position en temps réel, impossible d’organiser la récupération en mer. Les autorités polynésiennes veulent interdire la désactivation des balises et imposer le partage des positions.
 
• Qui doit payer ?
La logique du pollueur-payeur s’impose : récupération, transport et traitement doivent être financés par les armements propriétaires des DCP. Mais sans balise active, pas de responsable identifié, et donc pas de facture.
 

Rédigé par Stéphanie Delorme le Lundi 9 Février 2026 à 14:12 | Lu 521 fois